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Le Caire confidentiel

Il est finalement assez rare de se faire emporter par un film aussi codifié.

Le Caire confidentiel est en effet conforme à ce qu'on imagine être l'archétype du film noir, tendance Chandler ou pour les plus jeunes, Elroy : un crime sordide, un policier dépassé et manipulé, des puissants qui oeuvrent dans l'ombre, des autorités corrompues, une intrigue confuse.

Le mérite de Tarik Saleh, réalisateur suédois d'origine égyptienne, est de s'appuyer sur des points forts bien spécifiques.

Le premier de ces éléments est le casting admirable, dont l'acteur Fares Fares (qu'on a vu dans Zero dark thirty) est la pierre angulaire : il parvient à paraître à la fois épuisé et inflexible, faible et fort. Du grand art. Tous les autres personnages sont superbement interprétés, jusqu'au plus petit second rôle.

La deuxième force du film, c'est son substrat historico-culturel : le film se commence en plein printemps arabe et se termine avec les évènements de la place Tahir. Ce contexte entre parfaitement en résonance avec l'histoire.

Troisième qualité : la mise en scène et le montage sont formidables de sécheresse et d'efficacité, la caméra ne s'appesantit jamais plus que nécessaire. Alors que certains certains réalisateurs zoomeraient sur un cadavre (comme c'est le cas dans le mauvais Que Dios nos perdone, dont je parlerai prochainement),  Saleh est ici tout en retenue. C'est souvent très beau.

Je conseille donc vivement cet excellent polar qui nous donne une vision époustouflante de la cité cairote (alors qu'il a été tourné à Casablanca, mais c'est la magie du cinéma !).

 

3e

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120 battements par minute

Dans 120 battements par minute coexistent au moins trois films différents, qui auraient pu chacun être très bons.

Le premier est de nature quasi-documentaire. Il analyse, avec un sens de la répétition parfois lassant, le fonctionnement et les luttes d'influence dans un groupe d'activistes. Que ce groupe traite du SIDA, n'est, pour cette partie du film, qu'accessoire : il s'agit de montrer comment l'expression collective est (ou n'est pas) prise en compte, comment le groupe trouve des moyens de capter l'attention, comment il identifie et s'attaque à ses ennemis, comment il gère son recrutement, etc. Mon impression globale est que le film est principalement constitué de cette matière, à mon avis la moins intéressante, la plus poussive.

Le deuxième film dans le film est l'histoire d'amour de Sean et Nathan. C'est pour moi le coeur palpitant du film, surtout dans sa deuxième partie, qui lui donne ses meilleures scènes (le long passage au lit, la fin tragique).

Le troisième est sûrement celui qui reflète le plus la sensibilité de Campillo. Ce sont toutes ces scènes quasi oniriques et très frappantes visuellement : la boîte de nuit, les particules de poussières flottant dans l'air, l'arrosage des plantes en gros plan (?!), la Seine entièrement rougie (une vision magnifique).

Le souci, c'est que Campillo ne parvient pas à associer dans une seule oeuvre ces trois tendances (naturaliste / lyrique / sensuelle) complètement divergentes : les différentes approches m'ont paru tout au long du film comme les pièces d'un puzzle qui ne s'ajustaient jamais parfaitement entre elles. Le film peine du coup à générer chez moi la dose d'empathie suffisante pour m'emporter complètement.

Reste une oeuvre suffisamment originale et sincère pour méritée d'être vue par le plus grand nombre.

 

2e

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Une femme douce

Autant le préciser tout de suite, il faut une certaine disposition d'esprit pour apprécier le dernier film de Sergei Loznitsa.

Pour être plus clair, il faut s'estimer capable d'être réceptif à une durée de film qui n'est pas négligeable (2h23) et à un rythme que certains estimeront exagérément lent. Dans Une femme douce, un bus peut mettre plusieurs minutes pour accéder au premier plan, ou un personnage pour se déplacer d'un point A du plan fixe à un point B du même plan fixe. C'est donc un cinéma qui prend son temps, sans être insultant pour le spectateur, parce que chaque plan est signifiant, en dépit de sa longueur/langueur/lenteur apparente.

Loznitsa est un styliste hors pair. Sa façon de filmer peut donc être souveraine, flottante comme un nuage dans une estampe d'Hokusai, déliée et reptilienne pour suivre les différents personnages dans une fête. Il y a un plaisir esthétique évident à voir Une femme douce

Sur le fond, le film pourra être considéré de multiples façons, et ménager de nombreux niveaux de lecture, politiques ou littéraires.

On croit suivre lors de la première partie la démarche kafkaïenne d'une femme qui cherche à ce que son mari en prison reçoive son colis. Ce voyage un peu vain, et en apparence ennuyeux, se transforme dans la dernière partie en un rêve dans lequel chacun des personnages croisés assiste à une sorte de réunion bizarre. C'est selon moi par son final, qui renverse sa perspective générale, que le film prouve sa valeur.

Cette dernière partie onirique m'a sidéré (à défaut de m'avoir totalement séduit) et me fait considérer le film, admirable sous bien des aspects, chiant sous autant d'autres, comme le plus ambitieux de la compétition du dernier Festival de Cannes. 

Je résume : à conseiller aux aventuriers des expériences slaves, délicates et intellectuellement stimulantes. Débrouillez-vous avec ça.

Sergei Loznitsa sur Christoblog : Dans la brume - 2012 (***)

 

2e

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Rara

Sara et Cata vivent avec leur mère divorcée, et la compagne de cette dernière.

Dans le Chili actuel, il n'est pas forcément évident d'avoir deux mamans, et le quotidien de la petite Sara va progressivement basculer au gré des évènements, alors que le papa tente de récupérer hors champ (on ne verra jamais le juge) la garde des deux fillettes. 

La réalisatrice Pepa San Martin choisit, d'une façon devenue assez classique, de conter son histoire à travers les yeux de Sara : c'est à la fois le charme et les limites du film. L'approche pré-adolescente est pleine d'un charme non dénué d'ambiguité (l'attitude de Sara avantage indirectement et contre son gré le projet de son père), mais on regrette parfois de ne pas avoir plus de visibilité sur la façon dont l'homosexualité est perçue au Chili.

Rara est un film d'une touchante délicatesse, réalisé avec beaucoup de douceur et bien interprété, notamment par la très convaincante Mariana Loyola.

 

2e

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Free fire

Free fire est une nouvelle preuve de ce que l''on savait déjà : Ben Wheatley a un talent fou, qu'il n'exploite que de façon parcimonieuse.

Comme souvent chez Wheatley, l'argument du film sonne comme une invitation à l'exercice de style : un gunfight en huis-clos dans un entrepôt, avec reconstitution des années 70 (donc sans téléphone portable, si vous pouvez imaginer cela).

Evidemment, tout invite à penser à Tarantino : la fascination pour les armes, les punchlines égrenées comme des perles dans un collier, l'utilisation percutante de la musique, le rôle musclé et déterminant de la seule femme du casting (excellente Brie Larson), les situations sadico-ubuesques, etc. Mais là où Tarantino parvient à faire décoller sa fusée, Wheatley ne réussit malheureusement qu'à attiser notre curiosité avant de la lasser.

Le film vaut donc surtout par l'intérêt qu'on pourra porter à ses "tronches" et à leurs interactions. Pour ma part, j'ai apprécié le jeu de chamboule-tout que propose le scénario, sans porter trop d'attention aux longueurs de la deuxième partie, et en jouissant du plaisir simple que procure une tête écrasée sous une roue de camion. Je rigole.

 

2e

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Okja

Okja ne sortira pas en salle, et c'est bien triste. Pour ceux qui, comme moi, pensent que le média cinéma ne peut se concevoir sans l'expérience du collectif, du grand écran et de l'extérieur, la nouveauté n'est pas plaisante.

On peut penser que les réalisateurs qui se dirigeront vers Netflix comprendront progressivement que leur propre intérêt n'est pas de travailler à la mort de leur activité : Bong Joon-ho affirme que Netflix lui a laissé toute liberté pour réaliser son film, mais quel intérêt si le grand public n'a pas accès à Okja ?   

Heureusement, je suis persuadé que le modèle Netflix n'est pas destiné à triompher : son audience se rendra finalement compte qu'elle est prisonnière, l'effet de mode passera et les auteurs ne se priveront pas aussi facilement de la reconnaissance associée à une sortie en salle (ainsi que d'une sélection au Festival de Cannes, par exemple, pour les plus talentueux d'entre eux). 

Mais revenons au film. Le dernier opus de Bong Joon-ho est à la limite du film pour enfant. Le début de Okja, dans la forêt coréenne, est très réussie : images époustouflantes, travail hyper réaliste et réussite totale de la première scène d'action le long de la falaise. Le second degré à la sauce coréenne (avec une bonne dose d'auto-dérision) est manié à la perfection par le réalisateur, même si ce n'est pas toujours très fin. La façon dont la mode des selfies est croquée est délicieuse.

L'attaque par les terroristes écolos très politiquement corrects est à mourir de rire. Elle marque, avec la course poursuite remarquable dans le supermarché, l'apogée du film, qui dans sa deuxième partie perd petit à petit en consistance.

Comme si souvent pour les cinéastes du monde, le talent du coréen semble se diluer dans le mauvais goût et les conventions une fois qu'il s'exerce aux USA. Même si Tilda Swinton et le reste du casting fait de son mieux (à l'exception notable de Jake Gyllenhaal qui signe ici sa pire prestation), le film ronronne tout à coup. Les scènes coréennes donnaient l'impression d'être ouvertes sur la ville, celles de New York semblent enfermées dans une sorte de cour miniature sclérosante.

Je résume. Deux films dans Okja : le premier coréen, très bon, le second américain, médiocre.

 

2e

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Visages Villages

Magnifique ! 

On ne sait pas trop ce qu'il faut préférer aimer dans ce film admirable : le génie de JR que le film met formidablement en valeur, le lien irrésistible qui se tisse entre l'octagénaire alerte et le placide trentenaire, la précision millimétrique du montage, le charme des rencontres, le caractère délicat et ciselé des dialogues, etc.

Alerte, vif, sans chichi : Visages Villages est à l'image des premières scènes du film qui montrent la rencontre malicieuse, bienveillante et inventive des deux protagonistes. L'ambiance du film, délicate et attentive, naît peut-être de la gentille insolence avec laquelle JR traite Agnès Varda. Nulle considération pour son grand âge : il ne l'attend pas dans les escaliers (mais ça n'a pas l'air de la déranger beaucoup).

Chaque scène est une bénédiction visuelle qui donne envie de louer le Dieu du cinéma qui nous donne à voir autant de belles choses. Pour ma part, j'ai une tendresse particulière pour les femmes de dockers et pour la jeune femme dans le village. 

La dernière partie du film, qui raconte la visite à Godard, est la cerise sur le gâteau : l'épisode rend le film génial, alors qu'il était jusqu'alors simplement très bon.

Courez-y !

 

4e 

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It comes at night

Pour commencer, ne vous fiez pas à ce que vous pourrez lire dans la presse : It comes at night n'est pas un film d'épouvante. 

Vous n'y trouverez en effet aucun élément surnaturel et pas non plus d'effets programmés pour vous faire sursauter sur votre siège.

Au contraire, dans son contexte narratif spécifique (nous suivons une famille isolée dans la forêt alors qu'un virus terrible sévit et que toutes communications sont coupées), le film est admirablement réaliste. C'est d'ailleurs cette veine quasi naturaliste, alliée à une sorte de poésie diffuse et malsaine, qui fait tout le prix de la réalisation de Trey Edward Shults.

Le jeune réalisateur américain réussit un coup de maitre pour son premier film. It comes at night est à la fois original, beau et intrigant. Au delà de ses prouesses formelles (un montage magnifique, une photographie superbe), le film suscite dans l'esprit du spectateur des questions d'ordres très différents : moral (que ferions nous à la place du père de famille), métaphysique (à quoi sert de vivre dans ces conditions ?), politique (la peur de l'autre dans l'Amérique de Trump).

Une réussite sur tous les plans, magnifiée par le personnage du jeune ado noir, silencieux et en proie à des visions terribles. A voir sans crainte.

 

3e

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Ava

Tout ce qui est noir attire Ava. Un chien errant, les cheveux d'un beau gitan, l'intérieur d'un blockhaus, une cécité annoncée. 

Ava va être aveugle, mais elle semble s'en moquer : elle veut vivre, et dire la vérité. Sa franchise va donc parfois sembler cruelle, son comportement bien peu raisonnable et très égocentrique : Ava obtient ce qu'elle veut, elle dérobe ce qu'elle désire.

Par une sombre alchimie, Ava, promise à ne plus voir, nous donne une leçon de clairvoyance solaire. Il faut jouir et il faut danser : cette scène incroyablement osée où un personnage danse sur une musique extra-diégétique qu'il n'entend pas - et en plus il s'agit d'un morceau d'Amadou et Mariam, musiciens aveugles !

La mise en scène de Léa Mysius, même si elle comprend parfois quelques maladresses, fait souffler dans le film un vent de liberté ennivrant : rêves bizarroïdes et effets spéciaux très voyants, direction d'acteur sur le fil et frénésie gitane.

Ava s'impose comme un nouveau "premier film français qui révèle une jeune réalisatrice", après Grave et avant Jeune femme. On a envie que ce cela ne s'arrête jamais.

 

3e

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Nothingwood

Je suis prêt à parier que vous ne connaissez pas Salim Shaheen.

Il vous faut donc aller voir ce petit bijou documentaire découvert à la Quinzaine des Réalisateurs 2017. Salim est une gloire du cinéma afghan : sorte de mogul d'un cinéma de série Z, inspiré par Bollywood, mais tourné avec deux accessoires et beaucoup de bonne volonté (d'où le titre).

La réalisatrice Sonia Kronlund nous intrigue, nous émeut et nous amuse. L'enthousiasme de Salim Shaheen est à la fois risible et admirable : ce qu'il fait est en matière de cinéma en-dessous des minima de toutes les normes esthétiques connues chez nous, mais l'émotion qui nous étreint au vu de sa volonté farouche de tourner est à l'inverse supérieure à ce que la plupart des films peuvent nous procurer. Que Salim soit à la fois colérique, éruptif, démagogue, cabotin et caractériel ajoute au plaisir qu'on éprouve à le regarder travailler.

A travers ses portraits sobrement esquissés, ses coup d'oeil donnés dans l'intimité de la société afghane, son aspect de road movie improvisé, Nothingwood réussit ce qu'on demande à tout documentaire : donner à voir et émouvoir, notamment quand il apparaît clairement que Shaheen et ses collaborateurs jouent simplement leur vie pour faire du cinéma en Afghanistan.  

A ne pas rater.

 

3e

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I'm not your negro

Voilà un film qui n'est pas facile d'accès.

Il ne constitue pas à proprement parler un tableau du racisme aux USA (comme je l'imaginais un peu benoîtement en ayant survolé la presse), mais un voyage à l'intérieur de la pensée d'un écrivain, James Baldwin. 

La bande-son est constituée de lecture d'extraits d'ouvrages de ce dernier, et du coup, le film oscille en permanence entre plusieurs pôles : la biographie de Baldwin (son  séjour à Paris, son enfance, ses rencontres), ses pensées à propos de la société américaine (avec des fulgurances qui laissent parfois pantois) et des apports historiques, souvent glaçants. 

La mise en scène de Raoul Peck est très maîtrisée, recherchée, mais ne contribue pas à simplifier le propos. Au final, on est souvent désarçonné par ce que l'on voit et entend, parfois sidéré, et rarement ému.

A défaut d'être vraiment captivante, l'expérience reste enrichissante et me laisse dans la bouche un arrière-goût prononcé de pessimisme quant à l'avenir de la société américaine. Rien ne semble avoir vraiment évolué depuis l'époque où Baldwin s'exprimait, et l'époque Obama apparaît aujourd'hui comme une parenthèse incongrue.

A voir en cas d'ambiance intellectuelle émolliente nécessitant une stimulation ponctuelle.

 

2e

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Voyage à travers le cinéma français

Difficile, lorsqu'on aime le cinéma, de ne pas être passionné (et ému) lorsque la voix gourmande de Bertrand Tavernier s'élève pour célébrer le septième art.

Loin d'être une oeuvre à caractère encyclopédique, Voyage à travers le cinéma français est surtout une oeuvre autobiographique. Bertrand Tavernier s'y raconte, et y raconte l'histoire d'une cinéphilie, la sienne.

On pourra certes glaner dans le film toute une série d'éléments factuels absolument passionnants (le portrait de Gabin est fascinant), mais la subjectivité extrême des choix réalisés révèle plus la personnalité de l'auteur qu'elle n'établit une hiérarchie des connaissances.

Les monstres sacrés sont parfois sévèrement critiqués pour leur conduite en dehors du cinéma (Renoir n'est pas ménagé par exemple), alors que des quasi inconnus (Jean Sacha ?) apparaissent soudainement dans la lumière. Le film est donc délicieusement discrétionnaire.

Le principal atout de Voyage se situe probablement dans cette vérité : Tavernier raconte sa cinéphilie, et ce faisant, il réveille en chacun de ses spectateurs cinéphiles la flamme qui nous porte inlassablement à nous asseoir dans les salles obscures. C'est à la fois beau, émouvant et instructif.

 

3e

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Django

Pour commencer, il me faut préciser que je n'aime pas trop les biopics. Le genre me parait toujours contenir en lui-même ses propres limites : on connait a priori les ressorts de l'intrigue et l'original est toujours plus intéressant que la copie.

Les rares réussites dans le genre utilisent généralement des artifices qui permettent d'éviter les risques susnommés.

Dans le genre, Django réussit à séduire. En s'intéressant à une période très particulière de l'histoire de son modèle, en dérivant progressivement vers une problématique plus large (la situation des tsiganes sous l'occupation) et en confiant son rôle principal à un acteur qui livre une excellente performance, le réalisateur Etienne Comar réussit à produire un film très plaisant.

La direction artistique (décors, lumière, costumes) est quasiment parfaite et contribue elle aussi à donner une patine de réalisme à Django, qui mérite beaucoup mieux que l'accueil qui lui a été réservé.

Je le conseille donc dans cette période ultra-calme qui précède Cannes.

 

2e

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Après la tempête

Présenté à Cannes comme un film mineur de Hirokazu Kore-Eda (et à ce titre "relégué" dans la section Un certain regard), Après la tempête s'avère être un petit bijou d'écriture et de mise en scène.

A travers les allers-retours très subtils effectués entre les différents personnages (un homme, son ex-femme, son ami, sa soeur, son fils), Kore-Eda dessine en creux un tableau émouvant, et un poil désabusé, de la condition humaine - et même plus spécifiquement de la condition masculine. 

Son héros, Ryota, est en effet un raté à plusieurs titres. Ecrivain en panne d'inspiration et en délicatesse financière, fils qui peine à satisfaire ses parents (y compris son père décédé, dont l'ombre plane délicatement sur tout le film), Ryota tente de faire revenir à lui son ex-épouse et entreprend de séduire son petit garçon. Toutes ses manoeuvres sont compliquées, ses petits calculs parfois couronnés de succès (mais pas toujours) et les progrès aléatoires.

L'art de Kore-Eda se montre tout entier dans cette petite musique dont le drame semble exclu, mais qui résonne parfois comme une tragédie antique : le quotidien apparaît alors comme éternel, à la faveur d'une conversation nocturne sur la mort ou dans l'évocation d'un souvenir d'enfance.

Après la tempête dessine avec précision, amour et un brin de noirceur caustique, une galerie de personnage attendrissants et proches. Il apportera beaucoup de bonheur aux amoureux de la profondeur d'analyse du grand cinéaste japonais, dont la mise en scène a rarement été aussi élégante.

Hirokazu Kore-Eda sur Christoblog : Nobody knows - 2003 (**) / Still walking - 2008 (***) / Air doll - 2009 (**) / I wish - 2012 (***) / Tel père tel fils - 2013 (***) / Notre petite soeur - 2014 (****)

 

3e

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T2 Trainspotting

De la même façon qu'on peut éprouver un plaisir coupable à retrouver chaque soir dans une série des héros médiocres, la vision de T2 Trainspotting ravive en nous le vif plaisir éprouvé lors de la vision du premier opus.

Il faut reconnaître à l'écrivain Irvine Welsh et à Danny Boyle le mérite d'avoir évité l'écueil principal de ce type de retrouvailles : 20 ans après, nos Pieds Nickelés écossais ne sont pas devenus hipsters ou bobos. Ils sont toujours en train de zoner entre drogues, prison et plans foireux, même si le physique a un peu changé (mais pas tant que ça finalement) et la nature des stupéfiants aussi.

Le vrai sujet du film est probablement le temps qui passe : répétition des mêmes motifs adaptés à l'époque (le monologue Choose life critique aujourd'hui les réseaux sociaux plutôt que la société de consommation), flashs nostalgiques vers l'enfance, reprises de scène du premier film. Cette façon de ressasser le passé est passé au tamis des quatre personnalités très différentes des protagonistes, et le résultat est pleinement convaincant, sans jamais sombrer dans le pathos.

Le scénario n'est pas d'une originalité folle, mais la chute fait son petit effet. La mise en scène de Danny Boyle attisera comme d'habitude les critiques de ses contempteurs : effets visuels clipesques à gogo et rythme épileptique. Pour ma part, je trouve qu'aucun autre sujet ne collera aussi bien à ce style sous amphétamine.

Un plaisir simple.

Du même réalisateur, sur Christoblog : Trainspotting - 1996 (***) / Slumdog millionnaire - 2008 (***) / 127 heures - 2010 (*) 

 

2e

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La forteresse cachée

Dans la très belle série de DVD consacrée par Wild Side aux années Toho d'Akira Kurosawa, j'ai découvert récemment un film relativement peu connu du maître japonais : La forteresse cachée.

Peu connu de moi, devrais-je dire, car le film a été un grand succès au Japon, en 1958. Kurosawa reste alors sur trois échecs relatifs (Vivre dans la peur, Le château de l'araignée et Les bas-fonds, trois films très noirs), et souhaite renouer avec une audience plus large.

Il réalise donc ce curieux film d'aventure à grand spectacle dont Georges Lucas dira plusieurs fois qu'il l'a inspiré pour inventer la sage Star wars. Je ne sais pas d'ailleurs exactement pour quelle raison, les points communs ne me semblent pas légion, si ce n'est peut-être dans la similitude entre le couple picaresque de bandits Tahei / Matashichi et le duo de robots R2D2 / C3PO.

La forteresse cachée est un film d'aventure qui parvient à réveiller en nous le sens du merveilleux. En adoptant le point de vue de nos deux compères un peu limités, dont j'ai parlé plus haut, Kurosawa nous montre un monde impitoyable et en grande partie incompréhensible. Nous sommes d'abord ballotés dans une guerre à laquelle nous ne comprenons rien, illustrée par des scènes de groupe grouillantes, très impressionnantes par leur naturalisme. Kurosawa, qui filme en décors naturels tout le film, n'a pas son pareil pour nous proposer des scènes à la fois très réalistes et d'une beauté irréelle, comme celle du brouillard, ou la grande scène de l'escalier. 

Dans un deuxième temps, nous découvrons un mystérieux homme qui a la prestance d'un dieu (incroyable Toshiro Mifune) et vit dans un endroit irréel, en compagnie d'une jeune femme dont on pense initialement qu'elle est sa prisonnière, avant de se révéler être sa princesse.

La première partie du film dégage un charme fou. La précision incroyable du scénario, du montage et de la mise en scène nous conduisant à ressentir ce sentiment étrange de retomber en enfance, et de découvrir la vérité progressivement, comme notre duo de pauvre hères cupides et idiots.

La deuxième partie du film, qui relate les aventures de notre quatuor (bientôt rejoint par une jeune femme sauvée de la prostitution par la princesse), en route vers une province supposée amie, a pour principal intérêt de bâtir des situations comiques sur les interactions entre les personnages, aux caractères bien différents. Kurosawa nous offre de beaux combats à la lance ou au sabre, dont on peut vaguement penser que les sabres laser de Star wars seront les lointains héritiers. Kurosawa parvient à donner à ces péripéties un cachet de réalisme qui est assez nouveau dans le cinéma japonais de l'époque.

Dans la Forteresse cachée, ce qui impressionne, c'est la façon dont le maître met son génie de la mise en scène au service d'un genre réputé mineur : le talent suinte de tous les plans, mais jamais au détriment de ce qui nous est conté.

Le film a obtenu l'Ours d'Argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin 1958.

3e

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Grave

Quel premier film !

On ne peut qu'être admiratif devant l'assurance de la réalisatrice Julia Ducourneau, qui cumule ici beaucoup de paris osés : un film de genre (si on admet qu'il existe un genre "cannibale"), des actrices peu connues, un scénario qui met franchement mal à l'aise, des scènes très impressionnantes.

Le résultat n'est certes pas confortable à regarder, mais assez captivant. On suit d'abord la jeune Justine lors de son intégration dans une école vétérinaire. Les pratiques humiliantes du bizutage sont montrées avec une grande efficacité, et c'est sûrement l'un des points forts du film. Justine retrouve sa soeur dans l'école, qui l'initie à certaines pratiques un peu bizarres (comme pisser debout), jusqu'au climax que représente la fameuse scène de l'épilation intime : je ne peux rien en dire, mais c'est un délice.

Dans sa première partie, le film est brillant. On ne voit pas trop vers où l'histoire va se diriger, et l'ambiance qui se construit autour de Justine est malsaine à souhait. Après la fameuse scène de l'épilation, le film se résume un peu plus à l'allégorie qu'il s'avère être : son sujet, c'est la transition d'un état à un autre, à travers une initiation (bizutage, apprentissage de la sexualité, découverte de ses appétits, exploration de son corps). La fin du film est plus convenue, plus prévisible - même si une ultime scène nous révulsera en beauté.

Agréablement dérangeant, malsain au possible, très bien dirigé et réalisé, Grave mérite le détour.

 

3e

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Patients

Certains n'iront peut-être pas voir ce film à la simple lecture de son pitch : un jeune du 93 qui déboule au pays des traumas crâniens, des paraplégiques et autres tétraplégiques. Il peut y avoir en effet suspicion de bons sentiments à la pelle et de tire-larmes en fauteuil.

Mais ceux qui pensent ainsi ont tort. 

Patients est d'abord, et avant tout, un bon moment de cinéma. La réalisation de Grand Corps Malade et Mehdi Idir est soignée (et même originale par moment), les acteurs sont impressionnants et le scénario est rudement malin (même s'il tire un peu trop sur la corde sensible à la fin).

On est entraîné sans aucun problème dans cette belle histoire qui navigue entre francs éclats de rire et petite larme essuyée discrètement. Le film est comme une montagne russe émotionnelle qui ne nous laisse jamais de répit, épicée par un art consommé de la punchline.

Grand Corps Malade insuffle à son histoire la justesse de ton qui fait la saveur de ses textes. Il trouve dans le jeune acteur Pablo Pauly une sorte de double juvénile, dont la performance est formidable. Bref, allez-y sans crainte et sans préjugés.

 

3e

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L'autre côté de l'espoir

Voilà un film qui fait un bien fou.

On parle souvent des migrants, mais on ne les montrent quasiment jamais comme le fait ici Aki Kaurismaki : pour ce qu'ils sont, des hommes comme les autres, avec leur dignité, leurs valeurs et leurs espoirs. 

A ce titre, la scène durant laquelle Khaled raconte son périple de Syrie en Finlande est un moment de cinéma superbe, un des plus émouvant de ce début d'année. Que cet aspect presque documentaire rencontre le cinéma tellement typé de Kaurismaki est un petit miracle. Le résultat est empreint d'une poésie douce et parfois peu engageante, qui séduit tout au long film - en même temps qu'elle tient un peu l'empathie à distance.

L'autre côté de l'espoir est une leçon de mise en scène : éclairages magnifiques, méticulosité du cadrage et du montage, extrême précision de la direction d'acteur. L'esprit finlandais du réalisateur (pour simplifier une sorte de bizarrerie apparemment guindée, mais qui ne se prend pas au sérieux) insuffle dans ce conte moral une fantaisie très agréable.

 

3e

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The lost city of Z

Grand film classique (et très sage), The lost city of Z séduit avant tout par sa modestie.

On imagine le barouf qu'auraient immanquablement produit bon nombre de cinéastes avec un tel sujet : descente super spectaculaire de rapides, vision fugace de cités toute d'or recouvertes, indiens particulièrement combatifs.

James Gray a le grand mérite de présenter une vision douce de cette histoire rocambolesque : les rapides sont tout riquiqui, les traces de civilisation réduites à de simples tessons de poterie, et les indiens sont plutôt bienveillants.

Cette façon très délicate de conter une histoire est servie par une photographie sublime de Darius Khondji (pour une fois pas trop jaune), un casting épatant (idée géniale de prendre un visage assez peu connu pour tenir le rôle principal) et un scénario tout en circonvolutions, alternant les raccourcis osés et les étirements de scène signifiants.

Le résultat est un film dans lequel on pourra peut-être avoir un peu de mal à s'impliquer, mais qui dégage un charme indéfinissable, comme s'il se situait en dehors de toute époque. La mise en scène de James Gray est d'une intelligence et d'une sensibilité rare, à l'image du dernier plan, d'une immense beauté.

 

3e

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