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Christoblog

Articles avec #j'aime

Moonlight

Il y a dans Moonlight un peu de la magie qui faisait le charme de Boyhood : ressentir l'épaisseur du temps qui passe.

Dans le chef d'oeuvre de Richard Linklater, c'étaient les acteurs eux-mêmes qui vieillissaient. Ici, le même personnage est joué par trois acteurs différents, à trois âges de la vie. 

Le premier grand mérite du film est de rendre crédible les transformations physiques du personnage : plutôt gringalet dans les deux premiers épisodes, il se transforme en armoire à glace dans le troisième. Au premier abord, l'effet est déstabilisant, mais la qualité de jeu des différents acteurs parvient à installer une continuité psychologique parfaite, principalement sur la base de regards et d'expressions.

Ce miracle est rendu possible par l'exceptionnelle direction d'acteur du réalisateur Barry Jenkins. Sa caméra semble caresser les personnages avec tendresse et émotion : plusieurs scènes du film sont des bijoux de délicatesse et de justesse. La scène du restaurant, dans la dernière partie du film, est un magistral moment de cinéma, qui semble condenser l'essence d'une vie dans un espace somme toute quelconque, par la seule grâce de la mise en scène. 

Lorsqu'on a dit tout cela, le fait que le personnage principal du  film soit homosexuel semble à la fois accessoire (le film est avant tout un portrait élégiaque et dépité) et fondamental (tout ce qui s'y passe ou presque renvoie à la condition de Noir gay dans un environnement défavorisé). 

C'est beau, et c'est un des grands moments de cinéma de 2017.

 

4e

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Noces

On aura rarement autant ressenti le poids des traditions tribales et familiales que dans ce film. 

La famille de Zahira, d'origine pakistanaise, est bien intégrée en Belgique. Tout le monde dans la famille, est sympathique, ouvert d'esprit. Jusqu'au moment où Zahira doit se marier...

Pas question de religion ici, mais simplement de conventions, et conséquemment, d'honneur, la grande affaire. Se mésallier, dans la communauté de Zahira, c'est perdre la face, et il n'en est simplement pas question. On mesure parfaitement dans le film l'importance relative des droits de l'homme (et de la femme) et de la tradition, et on voit très bien que la vraie différence entre la famille de Zahira et celle de sa copine se situe dans l'inversion de ce rapport.

La grande qualité du film du jeune réalisateur belge Stephen Streker est de montrer tout cela avec une belle empathie envers tous ses personnages, sans didactisme, mais en s'attachant à mettre de la chair et des émotions derrière les réactions de tous les protagonistes. Le scénario parvient à maintenir une intensité dramatique sur la durée, en évitant tous les chausse-trappes inhérents à son sujet.

La jeune actrice Lina El Arabi est absolument renversante, pleine de vie et d'assurance, sorte d'Antigone des temps modernes. La mise en scène est d'une élégance racée, multipliant les bonnes idées (le travail sur la bande-son lors de la fête) et les effets subtils au service de la narration.

On est parfois ébranlés par les arguments ou les attitudes de la famille de Zahira (l'argument du père sur les célibataires dans la société belge, les manipulations de la soeur), jusqu'au dénouement, qui est bouleversant même s'il est attendu. Le générique de fin, à l'image du film, est brillant et glaçant.

Un grand film.

 

3e

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Rock'n roll

Vous me connaissez, je ne porte dans mon coeur ni Guillaume Canet, ni Marion Cotillard.

Je m'attendais donc à sortir la sulfateuse pour dézinguer en toute impunité ce que je supposais être un bon gros navet auto-célébrateur.

Cela m'embête de le dire, mais Rock'n roll surprend dès sa première scène, et parvient à maintenir sur la durée un équilibre plutôt agréable entre auto-dérision jouissive (le "Monsieur Cotillard" au marché est délicieux), mauvais goût franchement barré (Marion Cotillard en Céline Dion), mise en abyme amusante et scénario bien troussé.

La réussite du film tient surtout à la justesse des acteurs. Marion Cotillard y apparaît une actrice de comédie assez douée, et on aimerait la voir développer cette facette. Les personnages qui jouent leur propres rôles sont absolument parfaits, à commencer par Johnny, irrésistible. 

Mon gros bémol concernant le film, c'est la dernière demi-heure, à laquelle je n'accroche pas du tout. L'idée de scénario (dont je ne dévoilerai rien) est certes très ... originale, mais le passage d'un registre assez fin au burlesque outrancier m'a presque gâché la soirée.

Au final, une comédie quand même agréable.

Guillaume Canet sur Christoblog : Les petits mouchoirs - 2010 (**) / Blood ties - 2013 (*)

 

2e

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Loving

Commençons par une évidence : le film est très classique dans sa forme.

Son intérêt réside principalement dans la performance remarquable du couple d'acteurs. Lui, Joel Edgerton, buté, taiseux, sûr de son amour, droit comme un fil à plomb de maçon. Elle, irrésistible Ruth Negga, d'abord empruntée, terrifiée, soumise, puis petit à petit plus déterminée, et plus radieuse aussi : une des plus belles évolutions de personnage vues récemment au cinéma.

Pour le reste Jeff Nichols propose toujours une mise en scène propre et élégante, formidable quand il s'agit de filmer la nature. Le film est doux, tranquille, alors qu'il pourrait être démonstratif et revendicatif. Les portes-voix et les mouvements de foule auraient également pu illustrer cette belle et terrible histoire, mais Nichols préfère l'intime, la capture du bonheur et l'affirmation du droit d'aimer qui l'on veut.

Un beau film sur la force de l'amour.

Jeff Nichols sur Christoblog : Take shelter - 2011 (**) / Mud - 2012 (**) / Midnight special - 2016 (*)

 

2e

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American honey

A la vision du nouveau film d'Andrea Arnold, il m'est difficile de penser autre chose que "Quel gâchis".

Je pense en effet tellement que cette réalisatrice possède en elle le talent le plus pur, qu'il m'est douloureux de la voir s'égarer, ne serait-ce que légèrement, ou temporairement.

Entendons-nous bien : American honey possède des qualités intrinsèques énormes qui le place facilement au-dessus de la production moyenne. Le petit soucis, c'est qu'Andrea Arnold a de film en film une propension à accentuer ses tics de mise en scène : format carré, fréquents plans fixes du ciel, séquences de quasi-documentaires animaliers sur les insectes ou les oiseaux, redites et bégaiements donnant l'impression d'improvisation. Ajouter cette fois-ci une bande-son à base de rap tonitruant (trop forte en intensité quand le film a été projeté à Cannes) et une durée exagérément longue (2h43) et vous obtiendrez un film simplement impressionnant, alors qu'il aurait pu être superbe.

Restent par ailleurs toutes les qualités su cinéma d'Arnold : une sensualité exacerbée, une finesse magnifique dans la façon de filmer les visages et les corps, et la capacité à produire des scènes irréelles.

American honey laisse un souvenir durable au spectateur. Le tableau désastreux qu'il trace de l'Amérique profonde (et des marges) est sidérant, l'interprétation du couple Sasha Lane / Shia LaBeouf parfaite, mais au final, je crains quand même que le film ne rencontre pas son public.

Andrea Arnold sur Christoblod : Red road - 2006 (****) / Fish tank - 2009 (****) / Les hauts de Hurlevent - 2011 (**).

 

2e

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Lumière ! L'aventure commence

Je ne sais pas à quoi je m'attendais exactement en allant voir ce film, mais en tout cas pas à rire, à être ému et émerveillé.

Pour moi les frères Lumière avait surtout produit des courts-métrages en plan fixe montrant des scènes de la vie quotidienne (comme le train arrivant en gare de La Ciotat).

Le charme de cette collection de 108 films de 50 secondes chacun est de nous faire découvrir bien d'autres aspects de leur oeuvre, qui finalement contient presque tout l'avenir du cinéma. Dans ces vignettes tournées à la fin du dix-neuvième siècle ou au tout début du vingtième, on trouve déjà : une science du cadre, des travellings latéraux et avant/arrière, de la profondeur de champ, du suspense, des trucages, du burlesque, de l'émotion, du documentaire, de l'abstraction, du documentaire au long cours, du comique de situation et un sens de la composition graphique admirable.

Parmi tous les bijoux présentés, j'ai particulièrement aimé les exercices très drôles des chasseurs alpins, la superbe progression de ces derniers dans la neige, l'incroyable plan des joueurs de foot qui regardent un ballon qu'on ne voit pas, le film sur les deux européennes qui jettent des pièces aux indigènes en Indochine comme à des pigeons, et le dernier film sur la petite fille asiatique qui court vers la caméra.

Les commentaires de Thierry Frémaux ont un ton parfaitement juste : à la fois enthousiastes et pondérés, parfois même nonchalants, ils éclairent avec tact et discernement ce qu'on voit à l'écran, signalant parfois un détail qu'on aurait probablement raté (comme cet homme infinitésimal dans le film sur le feu des puits de pétrole) ou éclairant brièvement l'agencement subtil de l'espace (comme les trois plans de ce merveilleux film du bateau mis à la mer).

On sort de la salle ému et enthousiaste, comme si notre amour immodéré du cinéma trouvait là sa justification et son origine.

 

3e

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Jackie

De film en film Pablo Larrain s'affirme comme un réalisateur non seulement hyper-doué, mais aussi de plus en plus bankable.

Après ses premières productions chiliennes plutôt austères et politiques, le voici qui tourne maintenant avec une star américaine un film américain sur une icône américaine.

Le résultat est toujours aussi séduisant esthétiquement et aussi audacieux dans sa structure : on suit Jackie Kennedy dans les 48 heures qui suivent l'assasinat de son mari, par le biais de nombreux flashbacks insérés dans une interview postérieure.

Si le début du film m'a bluffé par la qualité de sa photo, la composition saisissante de l'actrice et la précision méticuleuse de la reconstitution, j'ai trouvé au fur et à mesure du film que Larrain peinait un peu à renouveler le propos de son récit. Le film, aussi beau et réussi soit-il, finit par donner une impression de redite et entraîne sur la fin un peu de lassitude.

Jackie reste cependant un morceau de cinéma remarquable, bien que moins ambitieux que Neruda et moins déstabilisant que El club, les deux dernières oeuvres du réalisateur chilien.

Pablo Larrain sur Christoblog : No - 2012 (***) / El club - 2015 (****) / Neruda - 2016 (***)

 

2e

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Tempête de sable

On a l'impression, en regardant Tempête de sable, de se voir proposer pour la millième fois le tableau consternant de la condition de la femme dans une société profondément machiste, ici une tribu bédouine du sud d'Israël.

Le film d'Elite Zexer commence par nous montrer combien la polygamie institutionnalisée peut être cruelle. En donnant au début du film un visage plutôt sympathique au père (en réalité, et comme on le verra, un salaud), et un côté antipathique à la mère (la victime), la réalisatrice réussit un premier pas de côté assez intéressant.

La suite du film captive par les aspects retords de son scénario. L'humiliation des femmes va aller crescendo (répudiation, mariage forcé, abandon de l'émancipation), jusqu'à un point culminant assez gonflé : la résignation par amour. Je n'en dis pas plus.

Tempête de sable est intéressant, et très bien réalisé. La caméra d'Elite Zexer est sensible, délicate, et l'alternance des rythmes et des cadrages donne au film une tension qui capte l'attention du début à la fin. La photo est très réussie également.

A voir.

 

3e

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La la land

La la land est traversé par la même énergie foutraque et euphorisante que le précédent film de Damien Chazelle, Whiplash.

Foutraque, parce que le film ne ressemble à rien, et donne l'impression de chercher sa voie tout du long. 

La première scène est à ce titre exemplaire. Elle semble rendre hommage à la comédie musicale américaine classique, mais apparaît finalement comme un exercice de virtuosité pure. On pourrait penser qu'elle donne le ton du film, mais en réalité, pas du tout, puisque les passages chantés s'espaceront progressivement et ressembleront plus à du Demy qu'à du Stanley Donen.

Parfois aux confins du mauvais goût sucré (la scène du planétarium), souvent d'une justesse de ton ahurissante qui pourrait rappeler Cassavetes (la magnifique scène pivot de la dispute durant le repas), perpétuellement en mouvement et inventif, La la land séduit à la fois par la richesse de ces procédés et la profondeur de son approche.

Euphorisant, parce que le film semble porter en lui l'espoir fou que le cinéma peut tout. La foi que Chazelle semble insuffler à son film emporte toutes nos réticences. Son histoire fonctionne parfaitement et les petites imperfections du film apparaissent presque attendrissantes : Ryan Gosling et Emma Stone ne chantent pas merveilleusement bien, mais leur voix n'en est que plus attachante.

La dernière partie du film, par sa dignité et son originalité, finit par emporter la mise. On est conquis, émus, et passablement scotchés par le tour de passe-passe de Chazelle : montrer la naissance de l'amour dans un frou-frou de couleur primaires, en donnant l'impression d'être le premier à le faire.

La trame de La la land parait à première vue assez simple, voire simpliste (exactement comme celle de Whiplash d'ailleurs). Mais une fois l'euphorie de la vision passé, il faut bien reconnaître que le film est bien plus que ce qu'il paraît être : portrait grandeur nature d'une ville, réflexion sur la fidélité à ses ambitions, éloge de la légèreté, analyse psychologique des rapports de couple, déclaration d'amour au jazz, manifeste pour un cinéma décomplexé, et au final esquisse glaçante des occasions ratées.  

Un beau grand film.

Damien Chazelle sur Christoblog : Whiplash - 2013 (****)


4e

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La communauté

L'avant-dernier film de Thomas Vinterberg (La chasse) m'ayant profondément déplu, c'est un peu inquiet que je suis allé voir La communauté.

Le début du film est plutôt rassurant. En nous faisant immédiatement ressentir la folle ambiance des années 70 (la création d'une communauté d'individus qui partagent et définissent leur règles en commun), le cinéaste danois retrouve une partie de la maestria qu'il déployait dans Festen.

La caméra caresse, enveloppe et martyrise à la fois. La mise en scène est urgente, brûlante et semble vouloir capter les moindres frémissements des personnages. Bientôt cependant, l'attachant portrait de la communauté devient un mélodrame conjugal, au sujet mille fois vu : un homme mûr quitte sa femme pour une jolie et jeune étudiante. 

Si la deuxième partie de La communauté se laisse regarder, la tension baisse tout à coup, et on ne saisit pas très bien comment les deux aspects du film s'enrichissent l'un l'autre : la communauté n'interagit pas vraiment avec le couple principal. Le scénario introduit artificiellement un évènement dramatique en fin de film, ce qui ne parvient pas vraiment à dynamiser le récit.

Reste tout de même à porter au crédit du film, outre l'aspect prenant de la mise en scène, l'incroyable interprétation de l'actrice Trine Dyrholm, qui obtint à Berlin un prix d'interprétation féminine bien mérité.

Thomas Vinterberg sur Christoblog : La chasse - 2012 (*)

 

2e

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The witch

Amusant de constater le grand écart des notes sur Allociné concernant ce premier film : 4 pour les critiques presse et 2,2 pour les spectateurs.

On comprend bien, après avoir vu The witch, ce qui peut expliquer cela. Le film de Robert Eggers est un film d'épouvante sans épouvante, un film d'horreur sans effets spéciaux.

Difficile de ne pas apprécier la rigueur de la mise en scène, la beauté des images (très froides ou très chaudes, mais toujours magnifiquement photographiées) et le grand intérêt que suscite le tableau historique très documenté que constitue ce portrait d'une famille dévote du XVIIème siècle.

A vrai dire, l'intérêt du film est très probablement dans cet aspect terrifiant d'une religion chrétienne qui pousse à bout la pratique collective et familiale de l'auto-dépréciation systématique. On se dit d'ailleurs que le réalisateur en rajoute, jusqu'à ce qu'un carton final nous apprenne que les dialogues eux-mêmes sont tirés pour la plupart de sources historiques documentées (procès...). 

Que le diable s'invite gentiment dans cet enfer que constitue la pratique religieuse en elle-même est presque superfétatoire. Eggers propose alors une seconde partie de film qui ne reprend aucun des codes des films d'horreurs : pas de sang, pas d'effet de surprise (ou presque), pas de vision horrifique (ou presque). Tous les évènements anormaux sont simplement suggérés, ou en tout cas largement euphémisés. On comprendra qu'à ce stade l'amateur de Freddy soit déçu. 

A conseiller à celui qui aurait voulu voir Tarkovski essayer de tourner son Exorciste.

 

2e

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The fits

Premier film prometteur d'Anna Rose Holmer, remarqué dans de multiples festivals, The fits est une sorte d'exercice de style.

Peu de narration et quasiment pas de dialogue, mais un portrait sensible du personnage extraordinaire qu'incarne la petite Royalty Hightower. 

Le film vaut donc avant tout pour la beauté de ses cadrages, la subtilité de sa mise en scène, l'élégance de ses mouvements de caméra. Le voyage de la salle de boxe à celle de danse représente bien des choses pour le personnage principal : l'acceptation de sa féminité (et peut-être simplement de son corps), et le passage d'un stade d'enfant à celui d'adolescent.

La réalisatrice montre ce voyage intérieur avec une sensibilité et une maîtrise impressionnante qui peuvent rappeler les débuts tonitruants d'une Andrea Arnold, ou plus récemment la poésie de Chloé Zhao dans Les chansons que mes frères m'ont apprises

Une cinéaste dont il faut suivre attentivement la carrière, au-delà ce quasi moyen-métrage réussi (le film dure 1h12).

 

2e

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Harmonium

Incroyablement complexe et subtil, Harmonium marque l'avènement d'un grand ciénaste, Koji Fukada. 

J'ai découvert Fukada il y a dix ans, au Festival des 3 continents de Nantes, pour un de ses premiers films, qui s'appelait Hospitalité, et qui racontait l'irruption d'un intrus dans une famille tranquille, sous la forme d'une comédie. Le film n'a jamais été distribué en France à ma connaissance.

Dix ans après, Fukada écrit et réalise un film qui rappelle l'argument d'Hospitalité : un homme s'introduit dans le quotidien d'une famille. Il sort de prison et connaît visiblement le (taciturne) chef de famille. Le ton, cette fois-ci, n'a rien de drôle, et vire progressivement à la tragédie.

Sans dévoiler une once de l'intrigue (ce serait tellement dommage), on peut dire que le film va nous emmener lentement, mais sûrement, vers des abysses de l'âme humaine. Sous leurs dehors hyper-policés (et très japonais), les personnages couvent de réelles horreurs : violences, frustrations, désirs, culpabilité. Les sentiments ne s'expriment pas vraiment dans Harmonium, mais se matérialisent sous forme d'actions extrêmes.

Le film ne serait que frappant sans la mise en scène d'une délicatesse extrême de Fukada. Son sens maladif du détail (le supplice d'entendre le bruit du coupe-ongle dans une des scènes-clés du film), sa direction d'acteurs fascinante, sa capacité à capter les moments où une vie bascule (l'incroyable séquence de la rivière), son aptitude à nous égarer dans nos propres sentiments : tout cela fait d'Harmonium un film hors norme, une sorte de monstre vénéneux et méticuleux, dont personne ne sortira indemne.

Le premier film majeur de 2017.

 

4e

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Le ruisseau, le pré vert et le doux visage

Quel plaisir de voir ce type de film : libéré, intelligent, léger et brutal à la fois !

On est bien sûr loin des canons occidentaux, mais pour le spectateur qui aime être emporté dans une ambiance à la Naguib Mahfouz, le plaisir est intégral.

Le film mélange une candeur pagnolesque (personnages fort en gueule, femmes promptes à attiser le désir des hommes avec quelques mouvements de danse du ventre) à une rouerie plus shakespearienne (on meurt par overdose de viagra).

Les ruptures de tons sont fabuleusement provocantes (on tue par émasculation, mais on sait aussi construire une comédie romantique parfaitement nunuche) et la mise en scène de Nasrallah vibre à l'unisson : puissante, enivrante et parfois complètement barrée, à l'image du concert principal, digne de Bollywood, on se souviendra longtemps de la prestation de Kiki...

J'aime beaucoup l'énergie sauvage qui irrigue le film.

Yousry Nasrallah sur Christoblog : Femmes du Caire - 2010 (****)

 

3e

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Nocturnal animals

J'avais beaucoup reproché à Tom Ford dans son précédent film  (A single man), de privilégier la forme au fond.

Dans Nocturnal animals, il me semble que c'est bien l'inverse qui se passe : il utilise sa brillante façon de filmer pour rendre passionnant un scénario intelligemment construit.

Pour résumer succinctement (et sans spoiler), le principe du film est de rendre intéressante une vie somme toute quelconque en l'entremêlant avec le récit d'une fiction (terrifiante) écrite par un des personnages : c'est un procédé qui me semble assez original, et qui place le film quelque part entre Hitchcock et Almodovar.

Au service de l'exercice, de style Tom Ford parvient à mettre : une direction d'acteur irréprochable (excellente prestation de Michael Shannon par exemple), une photographie admirable et un sens du montage redoutablement efficace (par exemple dans la scène nocturne des voitures, un vrai morceau de bravoure).

Du coup, le film est passionnant à regarder, nous entraînant dans un labyrinthe dont on ne distingue pas facilement l'issue. Le contraste entre les couleurs chaudes du Texas fantasmé et les couleurs froides de la métropole est un ravissement visuel.

Je ne comprends pas trop la frilosité de la critique à l'encontre du film. Son seul point faible  se situant peut-être dans la grossièreté de certaines coutures dans le montage alterné fiction / réalité, et dans la répétitivité des séquences "Amy Adams émerge de sa lecture en jetant ses lunettes de surprise".  

Pour ma part, je le recommande aux amateurs de films étranges et romanesques.

Tom Ford sur Christoblog : A single man - 2009 (*)

 

3e

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Hedi, un vent de liberté

Hedi est avant tout le portrait sensible d'un jeune homme sous influence : pas vraiment libéré du chaperonnage maternel, on trouve à Hedi une femme (assez mignonne d'ailleurs), un boulot, un appartement.

Le film se construit sur le contraste entre cette castration mortifère et l'illumination soudaine que va représenter une rencontre inespérée avec une jeune femme libérée. 

D'un point de vue narratif, le film est au début un peu lourd. Il prend vraiment son temps pour montrer la monotonie de la vie du personnage principal. Le moins que l'on puisse dire, c'est que qu'on ressent profondément l'ennui du représentant de commerce errant de zone commerciale en garage improbable. 

Et puis, la rencontre dynamise le fil du récit, provoquant des ellipses audacieuses, dont on ne sait pas trop si elles illustrent une démission scénaristique ou la libération finalement plus facile que prévu d'Hedi. Ces rires, cette communication, ce sexe improvisé, font en tout cas l'effet d'une fontaine de fraîcheur dans la vie d'Hedi - et dans le film.

Le fin, franchement cut, est surprenante, mais l'ensemble du film est maîtrisé et esthétiquement cohérent. A noter que l'acteur, Majd Mastoura, a reçu l'Ours d'argent à Berlin pour sa prestation.

Une ode à la libération (plus encore qu'à la liberté) intéressante, à défaut d'être bouleversante.

 

2e

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Your name

Un truc incroyable avec les anime japonais, c'est leur capacité à brouiller les frontières entre bon et mauvais goût.

Parce que, franchement, après le générique d'introduction de Your name, il y aurait toutes les raisons de fuir à grands pas la salle de cinéma, ne serait-ce qu'à cause de l'affreuse musique pop japonaise qui l'enrobe.

Et puis le film commence, et comme souvent on est capté par l'incroyable capacité des auteurs à alterner les différences de tons (comédie romantique, chronique juvénile, tableau de la ruralité, énigme conceptuelle) tout en maintenant en éveil la curiosité du spectateur. 

L'intrigue se complexifie progressivement avec un degré de raffinement qui pourra laisser le spectateur lambda perplexe, et qui en tout cas est bien loin des standards occidentaux. Le prodige de ce type de film, c'est que le dédale conceptuel qu'il génère ne nuit pas à l'intensité des émotions décrites, qui varient elles-mêmes de qualité et de tons : nostalgie triste, espoir éperdu, amour sincère. 

On est comme figé sous un déluge d'imagination débordante, de sensibilité un peu primaire, de nostalgie proustienne et d'esthétisme pop. C'est déroutant, enivrant et fugitivement magnifique.

 

3e

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Neruda

Projet d'une ambition folle, mêlant un propos politique d'une précision extrême (déroutant pour le néophyte) et une maestria en terme de réalisation qui laisse pantois, Neruda pourra abandonner sur le bord de la route plus d'un spectateur. 

Il faut en effet s'accrocher pour ne pas se perdre dans le découpage tarabiscoté du film, qu'on l'envisage dans sa totalité (le film n'est qu'une immense rêverie lacunaire qui met en scène une création de Neruda) ou à l'intérieur de chaque séquence (la même conversation peut être poursuivies par les personnages dans des lieux différents).

Le résultat est une marqueterie délicate et éthérée, aux aspects tantôt fantomatiques (les flous, les surexpositions), tantôt rutilants (les travelings circulaires, les couleurs chaudes, les décors dans la maison).

C'est presque miraculeux que de ce fatras grouillant et brillant ressorte une image nette de Neruda, assez iconoclaste : cynique, dur avec les femmes, distant.

La toute fin du film, avec son onirisme plutôt "bon marché", gâche un peu à mon sens l'esthétique spectaculairement réussie que le film affichait jusque là.

Pablo Larrain sur Christoblog : No - 2012 (***) / El club - 2015 (****) 

 

3e

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Fais de beaux rêves

Beau film ample, complexe, et aux multiples thématiques que le dernier Bellochio.

Fais de beaux rêves est un véritable travail d'orfèvre, construit sur un scénario ciselé et servi par une interprétation pleine de finesse.

Comme le personnage principal, on sait sans savoir, et le film enchaîne les belles liaisons : statues militaires, bustes de Napoléon, chute libre, se laisser tomber dans le canapé. Chaque période renvoie à un traumatisme de l'enfance, parfois de façon évidente, parfois moins. C'est beau, subtil et on est émerveillé par la manière de filmer de Bellochio.

Il ne manque pas grand-chose pour que le film nous emporte vraiment dans son élan romanesque : peut-être un tout petit peu plus de concision, ou une insistance un peu moindre sur certains passages.

Au final, Fais de beaux rêves emporte la mise par sa capacité à faire ressentir le passage du temps.

Sur le fond il impose cette vérité : quels dégâts produit le fait de ne pas dire la vérité aux enfants !

 

3e

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Diamond island

Cela fait très longtemps qu'un film ne m'a autant enthousiasmé visuellement.

Le travail sur les couleurs est par exemple d'une beauté irréelle : d'abord beaucoup de bleus, puis des contrastes éblouissants. Les lumières dans la nuit sont entourées d'un halo annulaire qui les rend presque surnaturelles. Des bonbons acidulés qui flottent dans les ténèbres. Magique.

La composition des plans est également superbe : visions d'architectures quelconques en construction, travellings cotonneux, contre-plongées osées, alternance de plans fixes et d'élégants mouvements de caméra.

La banale histoire d'amour et de déracinement que conte le film n'a finalement que peu d'importance, tant Diamond island transforme sa matière en vision presque mythologique : les adolescents immatures évoluent dans une sorte d'ambiance aqueuse avec la grâce de demi-dieux. 

C'est formellement époustouflant.


4e

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