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Articles avec #japon

Dans un jardin qu'on dirait éternel

Deux choses m'ont plu dans ce film. La première, c'est la découverte sur un mode quasi-documentaire de la cérémonie du thé. La seconde, c'est le sentiment du temps qui passe, assez bien rendu tout au long de ce long-métrage qui paraît d'ailleurs un peu plus long que ce qu'il est (1h40).

Pour le reste j'avoue avoir été un peu déçu, compte tenu des excellents retours lus ici ou là.

Il m'a semblé que les personnages étaient assez quelconques, les (rares) péripéties très maladroitement amenées (la scène finale avec le père) et les effets de mise en scène plutôt laids (les gros plans sur la végétation). Je me suis pour ainsi dire ennuyé, et j'ai trouvé que le film me tenait en quelque sorte "à distance", en me proposant une image du Japon un peu trop conforme à ce qu'en attend un spectateur occidental.

Reste cependant un autre aspect intéressant à mentionner, même si je ne suis pas sûr qu'il soit intentionnel : on peut débattre avec soi-même en regardant le film. Je me suis parfois dit que ce que je voyais était une vision morale, voire philosophique (et proprement japonaise), du sentiment d'impermanence, et à d'autres moments que tout ce que le film montrait était aussi le fondement d'un Japon réactionnaire et fasciné par la discipline, qui a généré à la fois les samouraïs et l'adhésion au fascisme.

Mais ceci est sûrement une autre histoire.

 

2e

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L'infirmière

De film en film, Koji Fukada construit une oeuvre riche et singulière, qui en fait un des réalisateurs les plus intéressants au niveau mondial. 

Après la violence feutrée et intense de Harmonium, et le climat élégiaque de Au revoir l'été, le réalisateur japonais s'essaye ici à un exercice de style hitchockien de très haut niveau. Comme maître Alfred, Fukada parvient ici à brouiller les pistes d'une façon limpide, tout en ne psychologisant jamais : l'avancée de l'intrigue ne résulte que de la succession des évènements à l'écran, et non de l'expression des sentiments des personnages.

Elégance de la mise en scène, sûreté du jeu d'acteurs, richesse et profondeur des thématiques abordées, précision du montage et du son : le film est intellectuellement jouissif et raisonnablement pervers. 

A noter que c'est l'une des premières fois où je vois évoquée (même indirectement) l'homosexualité féminine dans un film japonais contemporain. 

Je le conseille vivement.

Koji Fukada sur Christoblog : Au revoir l'été - 2014 (***) / Harmonium - 2017 (****)

 

3e

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Family romance, LLC

Dans Family romance, LLC, Werner Herzog multiplie les mises en abyme.

Le film est une fiction qui raconte comment au Japon on peut louer les services de comédiens pour jouer des proches dans certaines occasions.

Mais cette fiction flirte avec le documentaire : l'acteur principal est en réalité le patron de la firme en question, et on peut penser que plusieurs scènes sont directement tirées d'expériences réelles. Comme Herzog opte pour une esthétique vidéo assez laide et comme filmée au téléphone portable (350 minutes de rush seulement !), le film dégage une ambiance de docu-fiction ambivalente.

Le résultat est inégal mais très intéressant. Le début du film est fascinant. Herzog y démontre une fois de plus son appétit vorace de faire oeuvre de cinéma : les émotions explosent à l'écran, chaque moment apparaît comme potentiellement d'anthologie (la scène où un employé de l'agence joue le rôle du père de la mariée, par exemple). On est saisi par un vertige qui résulte du contraste entre l'extrême formalisme des relations au Japon et le côté profondément mélancolique des situations qui se jouent devant nos yeux.

Malheureusement, le film s'affaiblit un peu en son milieu et se délite progressivement jusqu'à une dernière scène un peu tirée par les cheveux, dont on peine même à comprendre le sens. 

L'ensemble est tellement saisissant dans son propos comme dans sa forme que Family Romance, LLC mérite tout de même d'être vu.

 

2e

 

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Au revoir l'été

Dans le paysage du cinéma japonais contemporain, plutôt morose, Koji Fukada fait figure de sage trublion. Ses films sont en effet au premier abord très convenus, très lisses, en un mot très japonais. Les sentiments ne s'y exposent jamais ouvertement (comme chez Naruse, que Fukada admire beaucoup), même s'ils sont très présents et influent sur le cours des évènements de façon souvent dramatiques.

Par rapport à ses autres films, qui comportent souvent un tournant narratif important et transgressif en milieu de film, Au revoir l'été se distingue par une approche beaucoup plus douce. Fukada, qui est très francophile, se réfère ouvertement à Rohmer à propos de ce film, initiation douce amère et estivale d'une jeune fille dans un monde d'adultes, qui sous leur dehors très polis n'hésitent pas à assouvir leur pulsions diverses.

Le film, tourné en format 4:3, bénéficie d'une admirable photographie, qui rend l'été japonais particulièrement beau à regarder, multipliant les morceaux de bravoure chromatiques : splendeur du soleil dans les feuilles, couleurs pastel et douce luminosité. 

Fukada ne se contente pas de peindre une chronique intimiste, il parvient aussi à y insuffler de la politique contemporaine à travers les lointains et tristes échos de la catastrophe de Fukushima. 

Un très joli film, à découvrir.

Koji Fukada sur Christoblog : Harmonium - 2017 (****)

 

3e

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Passion

C'est à la fois très étrange et passionnant de découvrir aujourd'hui le premier film de Ryusuke Hamaguchi, après avoir fait la connaissance du jeune japonais à travers son oeuvre fleuve Senses, suivi très rapidement par le modeste Asako I&II

Il y a dans Passion tous les ingrédients du monde d'Hamaguchi : des nuits qui n'en finissent pas, des dialogues interminables d'une violence parfois sidérante, et qui n'ont parfois que peu de rapports avec l'action, des effets de mise en scène surprenants dans un océan de banalité, des personnages de femmes incroyablement fortes et peu politiquement correctes.

Dans ce film, techniquement moins bien finalisé que les suivants (des images sont un peu sales, le cadre flotte parfois), les intentions du réalisateur sont plus franches et plus violentes que dans Senses et surtout que dans Asako. On est ici dans une sorte de vaudeville cassaveto-rohmérien à la sauce nippone, scandé par des comportements étonnants (le personnage joué par Fusako Urabe, clairement portée sur le sexe) et des moments surréalistes (le discours de l'institutrice, le jeu action vérité). Certaines scènes sont sublimes, à l'image de ce plan au lever du soleil, lors duquel les deux personnages entrent très progressivement dans le champ.

Du point de vue du rythme et de l'intensité du scénario, Passion est sûrement le film le plus accessible d'Hamaguchi, et le plus immédiatement plaisant.

Ryusuke Hamaguchi sur Christoblog : Senses - 2018 (***) / Asako I&II - 2019 (**)

 

3e

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Les films japonais vus par les blogueurs

A l'occasion de Japonismes 2018, je lance un portail concernant le cinéma japonais. Le principe est simple : j'indiquerai sur cette page les liens pointant vers des critiques de films japonais publiés sur les blogs amis de Christoblog, avec deux principes :

- un seul article pour un film : premier blogueur arrivé, premier servi.
- pas plus d'un film par réalisateur pour un blogueur 

 

Si vous souhaitez m'indiquer un de vos articles merci de le faire savoir en m'écrivant ici ou en laissant un commentaire ci-dessous.

Ryusuke Hamaguchi (1978 - )

Senses (2018) par Japon Cinema

Keiichi Hara (1959 - )

Colorful (2010) par Christoblog

Mamoru Hosada (1967 - )

Shohei Imamura (1926 - 2006)

La balade de Narayama (1983) par Le bleu du miroir

Naomi Kawase (1969 - )

Takeshi Kitano (1947 - )

Hirokazu Kore-Eda (1962 - )

Notre petite soeur (2014) par Christoblog

Masaki Kobayashi (1916 - 1996)

Hara-Kiri (1962) par Le journal cinéma du Dr Orlof

Akira Kurosawa (1910 - 1998)

Kiyoshi Kurasawa (1955 - )

Shokuzai (2012) par Christoblog

Takashi Miike (1960 - )

Goro Miyazaki (1967 - )

Yasujiro Ozu (1903-1963)

Crépuscule à Tokyo (1957) par Cinephilia

Kaneto Shindo (1912-2012)

Isao Takahata (1935 - 2018)

Le tombeau des lucioles (1988) par A la rencontre du septième art

Yochiro Takita (1955 - )

Departures (2009) par Le ciné de Fred

Eiichi Yamamoto (1940 - )

Belladona (1973) par Cinematogrill

Hiromasa Yonebayashi (1973 - )

Souvenirs de Marnie (2014) par A la rencontre du septième art

 

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Asako I&II

Il faudra sûrement compter avec Ryusuke Hamaguchi dans les années à venir. Après son très intéressant Senses en cinq épisodes, le voici qui est directement sélectionné en compétition au Festival de Cannes 2018 avec ce nouveau film. Pas sûr d'ailleurs que cet honneur ait parfaitement servi ce film en demi-teinte, tout en subtilité, qui se serait probablement mieux apprécié dans un cadre non-compétitif.

Une sorte d'ambiance surnaturelle préside d'abord à la rencontre de Asako et Baku, avant qu'un saut temporel nous projette dans le quotidien d'Asako et de son mari, Ryohei, qui ressemble beaucoup à Baku. La vie de tous les jours est montrée, comme souvent chez Hamaguchi, avec précision et subtilité. On suit donc d'un oeil mi-distrait mi-curieux cette histoire dont on ne saisit pas réellement le propos.

Le réalisateur s''ingénie d'ailleurs à multiplier les fausses pistes dramaturgiques : à chaque fois qu'on prévoit un rebondissement, celui-ci n'arrive pas, jusqu'au moment où celui qu'on n'attendait plus ... arrive, lors d'une scène d'une rare puissance. La deuxième partie du film est du coup plus intéressante que la première, et l'ensemble forme un ensemble tour à tour amoral, féministe, poétique et presque surnaturel.

Asako I&II laisse une drôle d'impression lancinante : celle d'avoir semé une myriade de signes dont on aurait perçu qu'une partie.

Ryusuke Hamaguchi sur Christoblog : Senses - 2018  (***)

 

2e

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Miraï, ma petite soeur

A ceux qui, comme moi, ont été estomaqués par l'ampleur et le foisonnement imaginatif des films précédents de Mamoru Hosoda, Miraï, ma petite soeur pourra peut-être apparaître comme une œuvre mineure, voire décevante.

En effet ici peu d'effets spéciaux, de mondes parallèles ou de monstres protéiformes, mais la simple immersion dans la psyché d'un petit garçon de quatre ans qui vient d'avoir une petite sœur. L'exercice est donc minimaliste, et il faut l'incroyable talent de Hosoda pour tenir la distance d'un long-métrage.

Pour réussir ce qui tient d'une gageure, le réalisateur japonais (qui s'affirme de plus en plus comme le successeur de Myiazaki dans le Panthéon de l'animation nippone) utilise toutes sortes de subterfuges délicats : l'architecture incroyable de la maison qui permet nombre de pirouettes, des aller-retours dans le temps d'une grande beauté et une mise en scène très cinématographique qui joue superbement sur les cadres et la profondeur de champ.

Le résultat est un condensé de poésie et de délicatesse. A conseiller en cette période de Noël. 

Mamoru Hosoda sur Christoblog : Summer Wars - 2010 (****) / Le garçon et la bête - 2016 (***)

 

2e

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La saveur des ramen

Il semble décidément que les cinéastes asiatiques puissent évoquer les sentiments les plus profonds à travers l'art de cuisiner, comme Naomi Kawase dans Les délices de Tokyo, Fruit Chan dans Nouvelle cuisine ou Ang Lee dans Salé sucré.

Le réalisateur emblématique de SIngapour, Eric Khoo, choisit de raconter ici une page de l'histoire de son pays (l'occupation par les Japonais pendant la guerre) à travers une chronique familiale tendre et sensible.

Le jeune personnage du film est cuisinier et la quête des évènements du passé va l'amener progressivement à cheminer à travers les traditions culinaires des deux pays concernés. Le fil conducteur du film peut paraître assez simple, mais sa construction est relativement complexe, et révèle un très beau travail d'écriture, qui mêle avec bonheur les différentes époques.

La saveur des ramen génère beaucoup d'émotions différentes assez intenses. Vous serez tour à tour surpris, ému, intrigué, séduit et amusé. Une belle réussite, servie par un casting impeccable. A découvrir.

Eric Khoo sur Christoblog c'est aussi : Tatsumi - 2012 (**)

 

3e

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Senses

C'est une expérience unique que propose le film fleuve Senses, qui sort en France découpé en trois parties ; 1&2 (sortie le 2 mai), 3&4 (sortie le 9 mai), et 5 (sortie le 16 mai). 

Senses propose une exploration de la psyché féminine japonaise contemporaine, à travers le portrait de quatre femmes soumises aux (ô combien) pénibles oppressions patriarcales de la société nippone.

Autant le dire d'entrée, le film est remarquable de nombreux points de vue, mais celui qui frappe d'entrée est le suivant : on aura rarement dans le cinéma japonais contemporain aussi bien montré combien la femme japonaise est soumise à la fois aux volontés de son mari (elle ne peut divorcer si le mari  ne le souhaite pas) et aux conventions sociales.

Au-delà de la condition féminine, le film de Ryusuke Hamaguchi expose avec une férocité placide toute la pesanteur des rapports sociaux qui existent dans son pays : politesse excessive, obséquiosité hypocrite. On aura rarement montré avec une telle force à quel point les émotions telluriques de l'âme humaine sont dans l'archipel japonais recouvertes d'une croute de conventions aliénantes.

Senses est donc si l'on veut une sorte de Desperates housewives revisitées par un cinéaste qui emprunte à la fois à Cassavetes (pour sa façon d'étirer les scènes au-delà du convenable) et à Ozu (pour la sage sobriété de sa mise en scène). 

Si l'ensemble n'est pas constant dans l'excellence (comment pourrait-il l'être pendant cinq heures ?), il faut souligner l'extraordinaire prestations des quatre actrices, justement récompensées au Festival de Locarno. Les acteurs masculins sont par contrastes assez monolithiques.

La mise en scène de Hamaguchi brille par un mélange de classicisme qui rappelle Bresson ou Rivette, alliée à de brusques fulgurances qui saisissent le spectateur : je pense notamment à cette façon inimitable de proposer des plans face caméra au détour d'un dialogue, ou à cette faculté de glisser dans une même conversation les plus grandes banalités à des confidences très intimes, voire à des interrogations philosophiques.

La finesse dans l'approche psychologique des personnages et les variations subtiles qui émaillent les longues de scènes de discussions collectives montrent à quel point le réalisateur est habile : j'ai hâte de découvrir son nouveau film en compétition, au Festival de Cannes.

 

3e

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Avant que nous disparissions

Kiyoshi Kurosawa est un des rares cinéastes que je peux trouver génial (Shokuzai) ou très mauvais (Le secret de la chambre noire).

Avant que nous disparissions est plutôt un bon cru. Il commence très fort avec un mélange habile de mystère, de violence et de "rationalisation" d'une situation sur le fond parfaitement loufoque : des extra-terrestres prennent possession des esprits humains pour acquérir les concepts de l'humanité.  

Quand un extra-terrestre pique un concept à un humain (par exemple le sens de la propriété, ou l'amour), ce dernier disparaît de l'esprit de l'humain dépossédé. On se régale durant toute  la première partie des quiproquos plutôt noirs que génère cette idée riche et surprenante.

Plus le film avance vers sa fin à grand spectacle, plus il perd à mon avis de son intérêt. Son originalité placide et sa tranquille impertinence s'effacent progressivement au profit d'une certaine gaucherie un peu mièvre, qui constitue malheureusement un trait caractéristique des fins de film, chez Kurosawa.

Avant que nous disparissions est toutefois très recommandable : il brille par la qualité (somptueuse) de sa mise en scène et par sa sourde originalité.

Kiyoshi Kurosawa sur Christoblog : Kairo - 2001 (**) / Shokuzai - 2012 (****) / Real - 2012 (**) / Vers l'autre rive - 2015 (**) / Le secret de la chambre noire - 2017 (*)

 

2e

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Vers la lumière

J'éprouve toujours des scrupules à dire du mal d'un film de Naomi Kawase, tellement la personne m'est sympathique et ses intentions louables.

Le début de Vers la lumière est par exemple parfaitement brillant. L'idée de donner au personnage principal du film la profession d'audio-descriptice est un coup de maître. 

Cela donne des premières séquences délicieuses dans lesquelles la bande-son prend une saveur très particulière, et qui suscitent chez le spectateur de stimulantes réflexions sur le sens de l'image, les choix des créateurs et bien d'autres sujets.

Les premières bonnes idées du film s'essoufflent cependant rapidement. L'histoire entre l'héroïne et le photographe devenant aveugle n'échappe pas à la mièvrerie.  La subtilité du début disparaît au profit d'une succession de scènes irréaliste, de coïncidences incroyables (les rencontres fortuites des personnages, le paysage récurrent), d'élans très peu sensuels et de larmes creuses.

La médiocrité du film dans le film (la statue de sable) aggrave la sensation de déception et d'ennui qui grandit au fil de la projection. Comme parfois chez Kawase, on est triste de voir tant de sensibilité gâchée.

Naomi Kawase sur Christoblog : Still the water - 2014 (***) / Les délices de Tokyo - 2015 (****) 

 

2e

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Dans un recoin de ce monde

Les potentialités de l'anime japonais semblent infinies.

On a vu par exemple ces derniers temps un manifeste d'esthétisme pop new age (Your name), une fable poétique formidable (Le garçon et la bête) et un portrait de femme sur fond historique (Miss Hokusai).

Dans un recoin de ce monde aborde un nouveau genre : le mélodrame à la Douglas Sirk. Le réalisateur Sunao Katabuchi nous raconte l'histoire de la jeune Suzu, obligée de quitter sa famille pour aller se marier avec un inconnu dans un village éloigné. 

Suzu est un peu simplette. Elle apprécie les petits plaisirs quotidiens, est plutôt réservée et dessine très bien. Sa nouvelle famille est composée d'une belle soeur acariâtre, d'un doux mari, d'une petite nièce ravissante et de beaux-parents qui vieillissent. Il est très touchant de suivre cette expérience de vie à la fois unique et un peu quelconque.  

Le fait que l'action se situe aux environs d'Hiroshima en 1944 ajoute bien sûr à l'intérêt du film, même si le sujet de la bombe n'est pas décisif dans le film, et fait l'objet d'un traitement admirablement distant. La description des conditions de vie durant la phase de guerre conventionnelle est très intéressante, et c'est un autre évènement, dont je ne dirai rien ici, qui va entraîner le récit dans une autre dimension, immensément triste.

Sans être bouleversant (Kutabuchi adopte une distance narrative à grand coup d'ellipses qui limite les épanchements lacrymaux), le film est captivant par son attention portée à des détails de la vie quotidienne, sa capacité à rendre la nature merveilleusement exotique et une intelligence pour exploiter la géographie des lieux de l'action (paysage, maison).

Un bien beau moment, qui recèle de magnifiques parenthèses poétiques. 

 

3e

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Après la tempête

Présenté à Cannes comme un film mineur de Hirokazu Kore-Eda (et à ce titre "relégué" dans la section Un certain regard), Après la tempête s'avère être un petit bijou d'écriture et de mise en scène.

A travers les allers-retours très subtils effectués entre les différents personnages (un homme, son ex-femme, son ami, sa soeur, son fils), Kore-Eda dessine en creux un tableau émouvant, et un poil désabusé, de la condition humaine - et même plus spécifiquement de la condition masculine. 

Son héros, Ryota, est en effet un raté à plusieurs titres. Ecrivain en panne d'inspiration et en délicatesse financière, fils qui peine à satisfaire ses parents (y compris son père décédé, dont l'ombre plane délicatement sur tout le film), Ryota tente de faire revenir à lui son ex-épouse et entreprend de séduire son petit garçon. Toutes ses manoeuvres sont compliquées, ses petits calculs parfois couronnés de succès (mais pas toujours) et les progrès aléatoires.

L'art de Kore-Eda se montre tout entier dans cette petite musique dont le drame semble exclu, mais qui résonne parfois comme une tragédie antique : le quotidien apparaît alors comme éternel, à la faveur d'une conversation nocturne sur la mort ou dans l'évocation d'un souvenir d'enfance.

Après la tempête dessine avec précision, amour et un brin de noirceur caustique, une galerie de personnage attendrissants et proches. Il apportera beaucoup de bonheur aux amoureux de la profondeur d'analyse du grand cinéaste japonais, dont la mise en scène a rarement été aussi élégante.

Hirokazu Kore-Eda sur Christoblog : Nobody knows - 2003 (**) / Still walking - 2008 (***) / Air doll - 2009 (**) / I wish - 2012 (***) / Tel père tel fils - 2013 (***) / Notre petite soeur - 2014 (****)

 

3e

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La forteresse cachée

Dans la très belle série de DVD consacrée par Wild Side aux années Toho d'Akira Kurosawa, j'ai découvert récemment un film relativement peu connu du maître japonais : La forteresse cachée.

Peu connu de moi, devrais-je dire, car le film a été un grand succès au Japon, en 1958. Kurosawa reste alors sur trois échecs relatifs (Vivre dans la peur, Le château de l'araignée et Les bas-fonds, trois films très noirs), et souhaite renouer avec une audience plus large.

Il réalise donc ce curieux film d'aventure à grand spectacle dont Georges Lucas dira plusieurs fois qu'il l'a inspiré pour inventer la sage Star wars. Je ne sais pas d'ailleurs exactement pour quelle raison, les points communs ne me semblent pas légion, si ce n'est peut-être dans la similitude entre le couple picaresque de bandits Tahei / Matashichi et le duo de robots R2D2 / C3PO.

La forteresse cachée est un film d'aventure qui parvient à réveiller en nous le sens du merveilleux. En adoptant le point de vue de nos deux compères un peu limités, dont j'ai parlé plus haut, Kurosawa nous montre un monde impitoyable et en grande partie incompréhensible. Nous sommes d'abord ballotés dans une guerre à laquelle nous ne comprenons rien, illustrée par des scènes de groupe grouillantes, très impressionnantes par leur naturalisme. Kurosawa, qui filme en décors naturels tout le film, n'a pas son pareil pour nous proposer des scènes à la fois très réalistes et d'une beauté irréelle, comme celle du brouillard, ou la grande scène de l'escalier. 

Dans un deuxième temps, nous découvrons un mystérieux homme qui a la prestance d'un dieu (incroyable Toshiro Mifune) et vit dans un endroit irréel, en compagnie d'une jeune femme dont on pense initialement qu'elle est sa prisonnière, avant de se révéler être sa princesse.

La première partie du film dégage un charme fou. La précision incroyable du scénario, du montage et de la mise en scène nous conduisant à ressentir ce sentiment étrange de retomber en enfance, et de découvrir la vérité progressivement, comme notre duo de pauvre hères cupides et idiots.

La deuxième partie du film, qui relate les aventures de notre quatuor (bientôt rejoint par une jeune femme sauvée de la prostitution par la princesse), en route vers une province supposée amie, a pour principal intérêt de bâtir des situations comiques sur les interactions entre les personnages, aux caractères bien différents. Kurosawa nous offre de beaux combats à la lance ou au sabre, dont on peut vaguement penser que les sabres laser de Star wars seront les lointains héritiers. Kurosawa parvient à donner à ces péripéties un cachet de réalisme qui est assez nouveau dans le cinéma japonais de l'époque.

Dans la Forteresse cachée, ce qui impressionne, c'est la façon dont le maître met son génie de la mise en scène au service d'un genre réputé mineur : le talent suinte de tous les plans, mais jamais au détriment de ce qui nous est conté.

Le film a obtenu l'Ours d'Argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin 1958.

3e

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Harmonium

Incroyablement complexe et subtil, Harmonium marque l'avènement d'un grand ciénaste, Koji Fukada. 

J'ai découvert Fukada il y a dix ans, au Festival des 3 continents de Nantes, pour un de ses premiers films, qui s'appelait Hospitalité, et qui racontait l'irruption d'un intrus dans une famille tranquille, sous la forme d'une comédie. Le film n'a jamais été distribué en France à ma connaissance.

Dix ans après, Fukada écrit et réalise un film qui rappelle l'argument d'Hospitalité : un homme s'introduit dans le quotidien d'une famille. Il sort de prison et connaît visiblement le (taciturne) chef de famille. Le ton, cette fois-ci, n'a rien de drôle, et vire progressivement à la tragédie.

Sans dévoiler une once de l'intrigue (ce serait tellement dommage), on peut dire que le film va nous emmener lentement, mais sûrement, vers des abysses de l'âme humaine. Sous leurs dehors hyper-policés (et très japonais), les personnages couvent de réelles horreurs : violences, frustrations, désirs, culpabilité. Les sentiments ne s'expriment pas vraiment dans Harmonium, mais se matérialisent sous forme d'actions extrêmes.

Le film ne serait que frappant sans la mise en scène d'une délicatesse extrême de Fukada. Son sens maladif du détail (le supplice d'entendre le bruit du coupe-ongle dans une des scènes-clés du film), sa direction d'acteurs fascinante, sa capacité à capter les moments où une vie bascule (l'incroyable séquence de la rivière), son aptitude à nous égarer dans nos propres sentiments : tout cela fait d'Harmonium un film hors norme, une sorte de monstre vénéneux et méticuleux, dont personne ne sortira indemne.

Le premier film majeur de 2017.

 

4e

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Les délices de Tokyo

Certains pourront penser que la sélection du dernier Naomi Kawase dans la section Un certain regard du festival de Cannes s'apparente à une relégation en Ligue 2, pour elle qui fut plusieurs fois dans la sélection officielle (et reçut le Grand Prix en 2007 pour La forêt de Mogari).

Ce serait une faute de goût et une erreur d'appréciation : Les délices de Tokyo est certes un film moins ambitieux dans son propos que Still the water, par exemple, mais il en n'est pas moins délectable. 

Le panthéisme voilé de Kawase se teinte ici de colorations tendres qui font se rapprocher son style de celui de Hirokazu Kore-Eda.

Les éléments naturels (fleurs de cerisier, haricots rouges, lune) restent toujours les intercesseurs entre notre monde et l'autre, mais ce sont ici plus que jamais peut-être dans son cinéma les rapports entre êtres humains qui fascinent. Le plissement d'une lèvre, l'étonnement dans un oeil, un muscle de la joue qui se contracte, une larme qui fraie son chemin : les visages deviennent des reflets vivants de l'univers, et c'est magnifique. 

Tout cela paraitrait bien niais si la mise en scène somptueuse de Kawase ne venait pas transcender ce réseau de solitudes croisées pour en faire une sorte d'hymne à ... à quoi exactement ? Peut-être simplement au plaisir d'être au monde.

 

4e 

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Notre petite soeur

Quel autre cinéaste qu'Hirokazu Kore-Eda est aujourd'hui capable de filmer la beauté du monde ?

Depuis que Malick est parti en vrille dans sa trilogie émoliente, la réponse est claire : personne.

Alors évidemment, les aficionados de testostérone, les excités du bocal qui se pâment devant l'histoire d'une gentille fille amoureuse d'un salopard, ne verront pas l'immense beauté qui irrigue le dernier film de Kore-Eda.

Ils ne seront pas à sensible à la beauté zen de la mise en scène, au soin apporté à ces cadrages d'une extrême sensibilité. Maisons, trains, visages, mer : dans Notre petite soeur, chaque élément devient le personnage d'une grande symphonie panthéiste.

C'est un ravissement extrême qui nous saisit à la vision de ce tunnel d'arbres en fleur, de cette montée au cimetierre. Il y a un Japon éternel dans ces images, une délicatesse typiquement nippone dans la peinture des sentiments.

Le film tente avec succès de saisir le temps qui passe : saisons, funérailles, cérémonies du souvenir, petit autel pour les ancêtres. Sous une surface un peu sage circulent des forces telluriques : absence ou présence des parents, sentiment de culpabilité, justification d'être au monde, rapports hommes / femmes (tous décevants ou incomplets), maladie, alcool, fragilité humaine, solitude, mort, solidarité.

A chaque fois que Kore-Eda filme un visage, c'est un paysage qui se meut sous nos yeux. L'univers entier entre dans sa caméra, par le biais d'un simple verre d'alcool de prune - ou d'un pétale de fleur de cerisier. C'est magnifique.

 

 4e 

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Vers l'autre rive

Dieu sait si j'estime le réalisateur Kiyoshi Kurosawa, depuis que j'ai regardé un de ces films à ses côtés (Kaïro) et surtout depuis que j'ai découvert son chef d'oeuvre : Shokuzai.

Je suis donc un peu déçu quand le résultat n'est pas tout à fait à la hauteur du talent que je prête à ce cinéaste.

Le sujet dont traite Vers l'autre rive, c'est la façon dont vivent les morts.

Oui, dis comme ça, je mesure l'énormité de la chose, mais c'est pourtant exactement le sujet du film. Misuku est une jeune veuve. Un jour, alors qu'elle prépare un des plats préférés de son mari décédé,Yusuke, ce dernier revient. Il lui propose de partir en voyage et de lui faire découvrir un autre Japon : celui où il a vécu depuis qu'il est mort. Misuku rencontre des amis de Yusuke, dont certains sont comme lui, déjà morts, et d'autres vivants. Elle devine également la porte de l'au-delà.

Le film souffre de petits problèmes de rythme et certaines scènes soint moins convaincantes que les autres (je pense à la pénible disparition définitive d'un des morts dans la forêt), mais l'ensemble dégage une grâce surréelle caractéristique du cinéma de Kurosawa. La mise en scène, justement récompensée à Cannes 2015 dans la section Un certain regard) est virtuose et on n'oubliera pas de sitôt des épisodes dégageant une émotion extraordinaire, comme celui de la chambre fleurie.

Délicat, imparfait, mélancolique.

Kiyoshi Kurosawa sur Christoblog : Kairo (**) / Shokuzai (Celles qui voulaient se souvenir - Celles qui voulaient oublier) (****) / Real (**) 

 

2e 

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Miss Hokuzai

J'avais trouvé très intéressant et original le précédent film de Keiichi Hara, Colorful.

Je m'attendais donc à être enthousiasmé par Miss Hokuzai, porté par une critique très favorable.

Malheureusement, le film m'a paru un peu creux, malgré des qualités esthétiques et une sensibilité indéniables. 

Je regrette de ne pas en apprendre plus sur la vie et la personnalité du peintre Hokusai, sur le marché de l'art de l'époque, sur l'environnement sociologique et politique du Japon du XIXème siècle. 

L'ambiance du film est fort jolie, mais les péripéties contées dépassent pour moi - certes de justesse - les limites du bon goût en matière de sensiblerie (la petite soeur) et se maintiennent en-deça de ce que j'aurais souhaité sur d'autres sujets (l'industrie de la confection des dessins érotiques par exemple). 

Si Miss Hokusai ménage de beaux moments de féerie (le tableau des enfers, la courtisane dont l'esprit s'évade), son contenu reste un peu fade et convenu.

Pour les fans d'anime le film est bien sûr immanquable, pour les autres cela dépendra de leur humeur du jour et de leur sensibilité aux parti-pris de Keiichi Hara, résolument orientés vers l'expression de sensations pures plutôt que vers un contenu informatif.

  

2e

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