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Christoblog

Articles avec #j'aime

Les trois soeurs du Yunnan

Wang Bing est un magicien. Qu'il filme la fin d'un complexe sidérurgique pour en faire un film de plus de 9 heures (A l'ouest des rails) ou ici la vie de 3 petites filles dans un village isolé de tout, il parvient à chaque fois à nous captiver, à donner l'impression que la réalité est PLUS que la réalité.

De la même façon que la photographie peut dans certains cas nous donner l'illusion de voir au-delà de la surface des choses, le cinéma de Wang Bing nous projette dans une quatrième dimension vertigineuse et émouvante.

Trois petites filles (10, 7 et 4 ans) dans une maison presque sans électricité, sans eau courante, sans chauffage, sans toilettes, dans un village du Yunnan, à 3200 mètres d'altitude. La mère s'est enfuie. Le père travaille. Les trois soeurs se débrouillent comme elles peuvent durant la journée. Il faut s'ocuper des bêtes, s'épouiller, faire un peu de lessive, manger des pommes de terre. 

Durant les 2h30 que durent Les trois soeurs du Yunnan, il ne se passe pas grand-chose, et en même temps c'est le monde entier qui semble s'engouffrer dans la cour boueuse, dans ces paysages extraordinaires d'alpages, dans ces petits matins brumeux, ou dans l'attitude toujours très dignes de la grande soeur. En posant sa caméra au bon endroit, au bon moment et en cadrant à la perfection, Wang Bing nous jette à la figure un morceau d'humanité brute : c'est beau, puissant et incroyablement bouleversant.

C'est un miracle que le film soit distribué en salle, courez-le voir. Il a collectionné les récompenses : après le prix Orizzonti à Venise, il a remporté la plus haute récompense au festival des trois continents de Nantes, la Montgolfière d'or.

 

4e

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Eastern boys

Eastern boys est divisé en quatre parties distinctes aux noms bien pompeux comme "Sa majesté la rue" ou "Cette fête dont je suis l'otage". 

La première partie est somptueuse : la caméra filme de très loin le ballet de jeunes garçons qui draguent gare du Nord. Il faut être vigilant pour repérer dans le cadre ceux qui seront les personnages du film, et l'impression donnée est celle d'entomologistes qui regardent une fourmilière. 

La deuxième partie commence plutôt bien : Daniel, joué par l'excellent Olivier Rabourdin, qui a invité un des jeunes hommes à le rejoindre dans son appartement se fait envahir par une bande menée par un caïd charismatique, qu'on dirait tout droit sorti d'un film de Cronenberg. Cette partie comporte du très bon (l'ambiance étrange, un peu lynchienne) et du moyen (l'apathie de Daniel, difficilement explicable, et la longueur de la scène).

La troisième partie, elle, rompt avec l'unité de lieu et d'espace des trois autres, pour décrire l'amour naissant entre l'homme d'âge mûr et le jeune ado ukrainien. Ici encore, Robin Campillo alterne le surpenant (l'horreur racontée tranquillement dans les allées d'un supermarché) et le plus convenu (un drame sentimental gay inter-générationnel, des gros plans de porno soft).

La quatrième partie engendre une énième rupture de ton, en nous faisant pénétrer dans un hôtel bas de gamme, dans lequel toute la bande de jeunes est logée aux frais de la Préfecture. Daniel vient chercher le passeport de son jeune amant dont il souhaite favoriser l'intégration en France, et le film prend alors une tournure de thriller tourné comme une série TV française.

De ce tourbilllon de directions contradictoires je suis sorti un peu perplexe, agacé par certaines postures et charmé par des éclairs d'originalité. Si le film n'est pas totalement maîtrisé, il faut reconnaître qu'il est très prometteur.

Robin Campillo est l'auteur d'un premier film, Les revenants, qui est à l'origine de la série tournée par Fabrice Gobert (mais dans laquelle il n'a eu aucun rôle). La Gare du Nord était au centre du récent et très beau film de Claire Simon (ma critique).

 

 3e    

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Heli

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le nouveau film d'Amat Escalante sort le spectateur de sa zone de confort.

Presque tout dans le film contribue à ce qu'on se sente mal à l'aise en le voyant : étirement de certaines scènes, violences atroces, ellipses surprenantes à certains moments où on craint un plan insoutenable, personnages mutiques, narration éclatée, explosion de violence, tension constante. 

Soyons donc clair : Heli n'est pas un film facile, n'est pas un film facilement aimable. C'est par contre un superbe morceau de cinéma : Escalante y déploie une science de la mise en  scène qui est sidérante. Beaucoup de plans dans le film (le premier par exemple) sont à montrer dans les écoles de cinéma : beaux, magnifiquement cadrés, admirablement éclairés. 

Le tableau général qui est dressé d'une certaine réalité mexicaine (l'usine, l'instructeur américain) est éclatant de cruauté. La force d'Escalante est de manier à la fois le symbolisme (la nuit étoilée, la porte éclairée dans la nuit) et le naturalisme le plus cru (le recensement, la torture intégrée au quotidien).

Certes, la vision que propose le film de la nature humaine est particulièrement noire et terrible, mais l'impression qu'il dégage est tellement vraie, que beaucoup d'autres films paraissent factices à ses côtés.

Une épreuve pour le spectateur, une sorte de Méduse cinématographique.

 

3e    

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Gerontophilia

Un jeune homme discret éprouve une attirance sexuelle pour les vieillards, et tombe amoureux de l'un d'entre eux.

Avec un pitch pareil, tourné par un réalisateur flirtant souvent avec le porno, le premier sentiment qu'on éprouve durant le film, c'est le soulagement : ce qu'on voit des relations sexuelles est acceptable, et le film est de ce point de vue ... délicat.

L'intérêt de Gerontophilia réside principalement dans l'interprétation du jeune Pier-Gabriel Lajoie, jeune homme à la fois emprunté et gourmand, surpris de découvrir ses penchants, puis avide d'y succomber. Il semble tout droit sorti d'un film de Gregg Araki, alors que la mise en scène de Bruce laBruce lorgne plutôt du côté de Gus Van Sant, personnages marchant filmés de dos, ralentis, caméra légèrement flottante, lumières blanches. 

Les autres personnages sont aussi très bien interprétés : la mère, la petite copine gentiment révolutionnaire, le vieil amant, sont tous très justes dans des rôles plutôt atypiques. 

Au-delà de l'originalité du sujet, de la délicatesse de la mise en scène et du jeu des acteurs, le film ne décolle cependant jamais vraiment et ne fait que recycler des recettes de comédies romantiques entre personnes que les conventions sociales opposent. 

Intéressant, sans être bouleversant.

 

2e  

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Real

Depuis que j'ai regardé un de ses films à ses côtés, j'entretiens une relation un peu particulière avec Kiyoshi Kurosawa, dont j'ai adoré la dernière oeuvre : Shokuzai. J'attendais donc beaucoup de Real.

Le pitch est assez simple. Un jeune homme entre en communication mentale avec sa femme, une dessinatrice de manga dans le coma, grâce à une machine sophistiquée, qui permet la fusion des esprits (curieusement un sujet en tout point semblable avec le récent film lituanien Vanishing waves).

Le début de Real est prometteur : on retrouve cette Kurosawa's touch, qui nimbe toute scène, même très réaliste, d'une ambiance mystérieuse et lourde de sens. Les rencontres "mentales" dans l'appartement de la jeune femme sont très réussies, servies par une mise en scène virtuose, jouant habilement avec les cadres et la profondeur de champ. Des visions horribles tirés des mangas se matérialisent, des évènements curieux troublent la quiétude relative de ces retrouvailles. A l'extérieur, la ville est nimbée d'un curieux brouillard.

Vers le milieu du film, un twist qu'on voit arriver de loin (mais je pense que c'est parfaitement volontaire) trouble un peu le bel agencement du début. Le film devient alors une sorte de digest du film horrifique asiatique récent et moins récent, et se perd dans une quête plus ou moins psychanalytique d'un trauma enfantin.

Ce n'est pas une catastrophe, mais la magie s'estompe nettement, en même temps que le scénario s'égare dans des maladresses et des approximations.

Une demi-réussite.

    

2e  

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Nebraska

Ce n'est pas seulement parce que le dernier film d'Alexander Payne porte le même nom qu'un des meilleurs albums de Bruce Springsteen que je l'adore (et bien que le  film fasse au Boss un clin d'oeil que je vous laisse détecter). 

C'est aussi parce que tout en lui me plait. Son incroyable Noir et blanc, à la fois précis et parfois un peu délavé. Ses acteurs, dont la palette de jeu varie de la perfection au mythique (Bruce Dern, Prix d'interprétation mérité à Cannes !). Ses paysages stupéfiants de beauté. Ses péripéties qui allient humour, tendresse, causticité et pudeur.

Je prévois que bien peu partageront l'entièreté de mon enthousiasme, mais pour tout dire, je pense que j'ai avec Alexander Payne une relation très particulière : son cinéma ma parle directement au coeur, ses choix me paraissent évidents, en un mot comme en cent, je pense qu'il réalise le type de film que j'aurais moi-même réalisé si j'avais été cinéaste (voir ma critique de The descendants).

Il se trouve que dans la même matinée à Cannes l'année dernière j'ai vu Nebraska à 8h30 (c'était à ce moment-là ma Palme d'Or), puis La vie d'Adèle à 11h30 (re-Palme d'or) : il y a des jours comme cela où on ne regrette pas d'être sur la Croisette.

Je résume donc : images somptueuses, noir et blanc sublime, le film paraîtra lisse à beaucoup, qui ne verront pas la fabuleuse délicatesse de la palette de sentiments qu'il expose. Il constitue aussi une plongée dans l'Amérique profonde (culte de la bagnole, etc...). Enfin, il est d'une drôlerie macabre et réjouie, à l'image de cette scène sublime dans laquelle la mère soulève ses jupes au-dessus d'une tombe en déclarant : "Regarde ce que tu as raté". Hilarant, cruel, émouvant, Nebraska est un concentré de gouaille lucide, et comme toujours chez Payne, les sentiments les plus forts circulent avec une douce violence sous une surface limpide.

J'adore ce film.

 

4e

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Leçons d'harmonie

Ceux qui suivent Christoblog savent (peut-être) que je suis fan de cinéma d'Asie Centrale. C'est donc avec gourmandise que j'ai visionné ce film originaire du Kazakhstan.

Le réalisateur Emir Baigazin fait preuve d'une maîtrise absolument sidérante pour un premier film. Leçons d'harmonie a d'ailleurs connu une carrière en festival exceptionnelle, collectant une belle série de récompenses, de l'Ours d'argent de la meilleure image à Berlin au Grand Prix à Angers. La mise en scène est d'une limpidité exceptionnelle et la beauté des plans est souvent sidérante. 

Au-delà de la beauté plastique du film, qui suffirait déjà à en faire un morceau de choix, il faut signaler que le scénario est remarquablement tordu : le film commence comme une critique d'enfance harcelée, avant de muer en un curieux film de vengeance, assaisonné par de mystérieuses ellipses, dont le sens ne se perçoit que dans la durée.

Si le film peut parfois donner l'impression d'être un poil trop lent, il trouve au final un équilibre assez bluffant entre ses différents segments : la scène initiale de l'égorgement de l'agneau se nimbe par exemple d'un halo particulier au fil du film.

Ajoutons à toutes ces louanges une interprétation parfaite (le jeune acteur a remporté un prix à Amiens), des flashs oniriques réjouissants, une description très intéressante des conditions de vie dans un pays largement inconnu, et vous obtiendrez un plat pour gourmets cinéphiles.

 

4e

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All about Albert

Petit film US indé sans prétention, All about Albert ne m'aurait peut-être pas attiré sans le triste décès de James Gandolfini, dont c'est du coup la dernière apparition.

Nicole Holofcener réalise une sorte de comédie romantique low-fi pour quadra / quinqua pas forcément super-canons : lui est obèse, elle ne peut cacher complètement les ravages du temps (excellente Julia Louis-Dreyfus... 53 ans dans la réalité). 

Le film foumille d'annotations tendrement acerbes, qui font souvent mouche et pointent nos petits travers. Laisser ses enfants prendre son envol, juger l'autre pour ce qu'il est est et non pour ce que les autres en disent, refaire sa vie lorsqu'on est à cet âge où il va être bientôt trop tard : All about Albert  traite de ces sujets avec discernement et un talent modeste qui rend ses pirouettes scénaristiques attendrissantes. 

Je conseille donc.

James Gandolfini sur Christoblog : Les Soprano

 

2e  

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The canyons

Rassembler une ex-starlette cocaïnomane (Lindsay Lohan) et une star du porno (James Deen) sous la houlette d'un réalisateur de 67 ans dont l'heure de gloire est passée (Paul Shrader) : The canyons sentait le mauvais coup, la fausse bonne idée. Il semblait bien convenu de montrer à nouveau ce monde délétère dans lequel on fait des films sans s'intéresser au cinéma, où tout le monde est la proie sexuelle potentielle de l'autre et où personne n'est heureux. Le plus intéressant dans le projet était peut-être le projet lui-même (un financement en dehors des grands studios, une utilisation novatrice du crowdfunding - lire l'article de Slate)

Heureusement le film est tiré vers le haut par de nombreux éléments, et d'abord par son intrigue façon Liaisons dangereuse chez les riches, parfois brillamment agencée par Bret Easton Ellis, parfois bizarrement bancale. Son utilisation habile du décor naturel que constitue Los Angeles, Grand Nulle Part fort joliment filmé, apporte aussi beaucoup au film. Les maisons de chacun des personnages sont remarquablement castées, si je puis dire. Le jeu des acteurs, enfin, entraîne le film vers des terres rarement parcourues : mélange un peu brut de tensions sexuelles, de hiératisme inquiétant et de sensibilité à fleur de peau.

La mise en scène de Paul Shrader contribue enfin beaucoup au charme du film. Si elle est souvent très classique, elle peut devenir géniale, comme dans cette scène inaugurale du repas à quatre, pleine d'effets surprenants au niveau du son et des choix de caméra.

Il m'a semblé que Lindsay Lohan produisait dans son jeu un mélange de sensualité animale, de distinction et d'émotions qui pouvait rappeler (certains vont me maudire) Romy Schneider.

Puissant et intéressant.

 

3e    

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Her

Dans une Los Angeles magnifiquement fantasmée, Joachin Phoenix livre le plus beau rôle de sa carrière.

Evacuons d'entrée ce qu'on peut reprocher au film de Spike Jonze : il est parfois maladroit (l'écran noir pour la scène de sexe), son scénario n'est pas particulièrement original (on a déjà vu au cinéma des histoires d'amour avec des porte-clés, des poupées gonflables ou des chimpanzés), son rythme est sujet à de laborieux ralentissements.

Mis à part ces quelques réserves, Her ne présente que d'immenses qualités, à commencer par la beauté époustouflante de son monde futuriste et doux, dans lequel tout ne semble tendre qu'à la beauté et aux loisirs. Décors, lumières, musiques, intérieurs, costumes (ah, ces pantalons taille haute sans ceinture), couleurs, éclairages : tout concourt à dessiner la trame d'un monde cohérent, à la fois moelleux et terriblement flippant. C'est à mon sens la plus belle réussite que j'ai pu voir au cinéma dans le genre.

Deuxième atout majeur du film : la prestation titanesque de Joachin Phoenix, acteur dont j'ai souvent douté, mais qui ici est presque de chaque plan, et parvient à jouer une palette d'émotions infinie. Le reste du casting est absolument parfait, avec une Amy Adams parfaitement craquante, et la voix parfaitement dosée de Scarlett Johansson (les mauvaises langues diront qu'elle tient là son meilleur rôle).

Ajoutez à ces deux qualités un scénario qui sait ménager quelques temps forts (l'incroyable tentative à trois) et une mise en scène d'une élégance rare, et vous obtenez un des films les plus attachants de ce début d'année.

Un peu décevant lors de sa vision, il révèle dans les jours qui suivent sa vision toute sa puissance évocatrice de ce que peut être l'Amour : une démence profonde, utile pour combattre le monstre rampant de la Solitude. Une grande réussite formelle.

 

4e

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How I live now

Une fois n'est pas coutume, c'est son affiche qui m'a décidé à aller voir How I live now. Elle m'a immédiatement intrigué, et charmé. 

Le deuxième point fort du film, au moins de mon point de vue, est la présence de Saoirse Ronan, 19 ans, et déjà tout d'une grande.

Le prétexte du film est assez simple, bien que finalement original : dans un futur indéterminé qui voit la troisième guerre mondiale éclater en Angleterre, une jeune fille tombe amoureuse puis doit s'enfuir en plein chaos pour tenter de retrouver son tout nouvel amour.

La réalisation du britannique Kevin Macdonald (Le dernier roi d'Ecosse) est beaucoup plus originale que ce que je pouvais imaginer : vive, nerveuse, rendant très bien les différentes ambiances du film (quiétude pastorale, violence sourde de la guerre, éclairs oniriques). La bande-son est également excellente. 

Tout l'intérêt du film réside d'ailleurs dans ces contrastes brutaux que le scénario agence assez intelligemment : spleen ado urbain US / accueil rural en Angleterre, découverte de l'amour et de la sexualité / horreur de la guerre, scène élégiaque dans une Nature complice / irruption brutale de la violence.

On pense, dans une version il est vrai plus naïve (c'est le point faible du film : son côté roman-photo pour ado), aux Fils de l'homme d'Alfonso Cuaron, que je n'avais par ailleurs pas vraiment apprécié.

Saoirse Ronan joue une fois de plus ce rôle de jeune fille errante et volontaire qu'elle tenait avec talent dans les deux films où je l'ai vu : Hanna et Les chemins de la liberté. Une actrice vraiment à suivre.

Un bon divertissement, dont les péripéties sont loin d'être toutes prévisibles.

 

2e  

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La cour de Babel

A mi-chemin entre Etre et avoir de Nicolas Philibert, et Entre les murs de Laurent Cantet, La cour de Babel emprunte au premier sa bienveillance attentive et au second son environnement de collège parisien.

La particularité est que la réalisatrice pose ici sa caméra dans une classe d'accueil, qui, comme son nom l'indique, sert de sas d'entrée aux enfants étrangers, le temps qu'ils apprennent notre langue.

Filmés tout au long de l'année, les élèves serbes, sénagalais, irlandais, polonais (etc...) s'avèrent être diablement attachants. Comme c'est souvent le cas pour les documentaires bien réalisés, ils deviennent au fil du film de vrais personnages, dont on guette les réactions, qu'on apprend à connaître et dont on suit l'évolution avec intérêt. Julie Bertuccelli y révèle un vrai talent de documentariste : choix des cadres, des angles de narration, du montage. 

Elle évite l'apitoiement facile et l'émotion frelatée pour se concentrer sur l'essentiel : le travail du professeur, la découverte mutuelle, le croisement de destinées singulières. La classe devient progressivement un reflet du monde, une sorte de bulle dans laquelle la faconde irrésistible des jeunes africaines se mêle harmonieusement à la réserve d'un jeune irlandais légèrement autiste. 

Et miracle, tout ce petit monde (une expression à prendre ici littéralement) s'aime ! On pense qu'à tout moment une querelle va désintégrer la belle harmonie de la classe, mais non. Ni le sexisme, ni le racisme, ni les religions ne semblent devoir entamer durablement l'ambiance de quiétude qui règne dans la salle. La conduite à bien d'un projet artistique, le respect mutuel tendu vers un but commun (l'intégration) semble souder ces jeunes gens jusqu'à un final de fin d'année scolaire bêtement bouleversant.

Un film qui fait un bien fou et donne passagèrement envie de faire confiance au genre humain.

Julie Bertuccelli sur Christoblog : Depuis qu'Otar est parti / L'arbre

 

3e   

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Braddock America

Découvert dans la passionnante sélection ACID l'année dernière à Cannes, Braddock America est un documentaire à l'atmosphère springsteenienne, dévoilant la déchéance d'une ville minière américaine.

Mélange d'images d'archive intéressantes et de témoignages frontaux (comme chez Herzog, dans Into the abyss), le film génère de beaux moments d'émotion. Le travail de Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler permet également, au-delà de son thème principal sidérurgique, de pénétrer de plain-pied dans la vie d'une ville moyenne américaine : match de base-ball, séance de conseil municipal, problèmes d'obésité évidents, prédicateurs, kermesse. On a rarement été aussi profondément immergé dans l'Amérique profonde.

Le film est très joliment réalisé, avec un sens du placement de la caméra qui semble inné, et une poésie diffuse qui évoque la fin d'un monde. On est sidéré par certaines images de rues constituées de maisons abandonnées, que la mairie n'a même pas les moyens de détruire.

Un joli film, malheureusement très mal distribué.

 

2e

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Les bruits de Recife

Ce premier film du réalisateur brésilien Kleber Mendonca Filho est à la fois profondément sensuel et complètement intellectualisé. On pourra, suivant sa sensibilité, adorer l'un, détester l'autre, ou inversement. Ou les deux. Ou aucun.

C'est un peu comme le mariage du meilleur de Carlos Reygadas (pas évident à trouver) avec une véracité psychologique à la Ulrich Seidl. Vous ne voyez sûrement pas ce que je veux dire, mais d'une certaine façon, moi non plus. D'ailleurs, à ce stade, il me faut bien avouer que j'ai hésité à très mal noter ce film, à le descendre carrément (en déclarant que je m'y suis mortellement ennuyé), pour au final déclarer mentalement et intérieurement qu'il fallait attirer l'attention de la communauté de mes lecteurs (c'est-à-dire entre 2 et 4 personnes) sur son cas. Ce qui ne sert à rien, par ailleurs, puisque le film n'est quasiment pas visible en salle.

Bref, vous ne le verrez pas, je l'ai vu : et du coup, en imaginant que de ce salmigondis d'images curieuses et prétendument inoffensive sorte un futur grand réalisateur, je pourrai dire que j'y étais.

Sinon, il est question de suivre plusieurs personnages d'un quartier résidentiel qui ne se connaissent pas, et de décrire ce faisant quelques turpitudes de la nature humaine de façon assez cruelle et parfois amusante (masturbation féminine sur machine à laver en fin de cycle, l'essorage comme palliatif à l'absence de sextoy). Le film se complique quand il mêle à cette froide rhétorique des éléments oniriques incongrus, et quand il finit même par essayer d'insuffler un peu de thriller dans une trame tissée à la manière Haneke.

C'est à la fois étonnant et consternant, et pour une fois, je refuse donc de donner un avis tranché. Et toc.

 

2e

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The grand Budapest hotel

J'aime autant le dire en introduction : je suis très partagé quant aux films de Wes Anderson. J'ai adoré Mr. Fox, mais détesté La vie aquatique. J'ai été profondément ému par le début de Moonrise Kingdom, mais une partie d'A bord du Darjeeling limited m'a vraiment énervé. Etc. 

Mon ressenti après la projection de The grand Budapest hotel est une fois de plus très contrasté. L'univers imaginaire d'Europe Centrale (façon Syldavie, on pense souvent à Tintin) est d'abord très impressionnant : parfaitement kitsch, trop sucré et en même temps suprêmement décati. Du grand art en matière de décors, costumes, éclairages. Puis il devient de plus en plus lourd, (presque) jusqu'à conduire à l'indigestion.

Certaines scènes sont délicieusement menées (l'évasion de prison, dans le genre "une idée par plan"), et d'autres accusent de sérieuses baisses de régime. Certains acteurs sont magnifiques (Ralph Fiennes, Edward Norton), et d'autres sont transparents (Mathieu Amalric, Adrien Brody).

J'ai été souvent estomaqué par la maestria et l'invention de Wes Anderson réalisateur et dialoguiste (les détails innombrables, les cadrages au millimètre, des enchaînements magnifiques, les réparties parfois cinglantes, les noms délicieusement inventifs) et catastrophé par l'anémie de Wes Anderson scénariste (le film tourne un peu à vide de ce côté-là).

Mon avis est tout de même positif, car le film fait passer un bon moment, et il faut bien reconnaître que le foisonnement d'idées qu'il propose est souvent jouissif.

Wes Anderson sur Christoblog : Moonrise kingdomLa vie aquatique / A bord du Darjeeling limited / Fantastic Mr. Fox

 

2e 

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Gloria

Le problème d'un film comme Gloria, c'est qu'il repose presque exclusivement sur la performance de son actrice principale.

La caméra de Sebastian Lelio semble littéralement aimantée par le visage et le corps de Paulina Garcia, à tel point que cela en devient parfois gênant. J'ai eu en effet plusieurs fois envie de voir en contrechamp les expressions sur les visages des interlocuteurs de Gloria, ou de découvrir son environnement par un cadre plus large.

Si la mise en scène est entièrement conditionnée par la personnalité du personnage de Gloria, le scénario ne se préoccupe pas non plus de développer trop de péripéties inutiles : le film s'affiche clairement comme le portrait d'une sexagénaire divorcée extrêmement seule, qui sent la vie lui échapper progressivement, et qui manifeste une furieuse envie de profiter de la vie (sexe, saut à l'élastique, expériences en tout genre, drogues, romantisme, amitiés).

Si l'on accepte ses limitations intrinsèques, Gloria s'avère être plutôt réussi, malgré plusieurs baisses de rythmes. Le film tient debout par la grâce de son actrice principale, qui joue si bien qu'on jurerait qu'elle ne joue pas, magnétique, fascinante. Un Ours d'argent d'interprétation féminine à Berlin amplement mérité. Sa prestation est d'autant plus marquante que les hommes du film sont pitoyables : lâches, indécis, égoïstes, faibles, maladroits, tristes.

Au générique, on remarquera que le film est produit, entre autres, par le réalisateur Pablo Larrain (No) : une preuve que le cinéma chilien contemporain, en pleine effervescence, est aussi une affaire de bande.

Le Chili sur Christoblog : No / Les vieux chats / Magic magic (le film est américain mais tourné au Chili par un chilien) / Violeta

 

2e

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Bethléem

Il faut parfois se tourner vers des régions dont on voit peu de films (Scandinavie, Amérique du sud, Israel) pour retrouver ce qui fait l'essence du cinéma populaire : un scénario travaillé, un découpage millimétré et un casting parfait.

Bethléem réunit ces ingrédients pour nous raconter une histoire finalement assez classique, celle d'un agent de renseignement (israélien) qui s'attache un peu trop à son indic (palestinien). Une trame qui rappelle d'ailleurs le beau film palestinien Omar, présenté à Cannes l'année dernière. Comme dans ce dernier, on est surpris par l'efficacité déployée par le réalisateur Yuval Adler : les scènes d'action sont hyper-prenantes (la traque d'Ibrahim, la scène de la cage d'escalier) et la montée du suspense parfaitement gérée. La mise en scène très musclée et le montage raffiné, construit sur une série d'ellipses subtiles, rendent le film haletant. 

D'un point de vue politique, ce que donne le film à voir de la réalité palestinienne (intrigues politiques fratricides entre factions) n'est pas très reluisant, mais malheureusement ne doit pas être très éloigné de la réalité. Cette complexité inhérente au film est bien gérée par un scénario somme toute limpide, qui ménage à chaque embranchement narratif une incertitude redoutable, souvent tranchée d'une façon scorsesienne.

La réussite du film tient également à une interprétation hors pair. L'agent israélien et ses collègues sont parfaits, ils expriment parfaitement la routine d'un travail par ailleurs exceptionnellement dangereux. Le jeune indic joue les hésitations et la frustration de la jeunesse d'une manière remarquable. Les Palestiniens sont incroyables, et l'acteur qui joue Badawi parvient à insuffler à son personnage quelque chose du magnétisme d'un De Niro.

Une réussite en tout point.

 

4e

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El estudiante

El estudiante est un film complexe : mieux vaut ne pas s'assoupir durant sa projection, sous peine d'en perdre définitivement le fil.

Le réalisateur, Santiago Mitre, cherche probablement dès le début du film à nous mettre dans la même situation que son jeune héros provincial, Roque, qui débarque à Buenos Aires : le monde de l'Université, hyper politisé, semble au départ tout à fait incompréhensible. On assiste pétrifié à des diatribes auxquelles on ne comprend rien, et à des luttes entre une myriade de petits mouvements gauchistes, le tout au milieu d'un capharnaüm d'affiches et de bâtiments déglingués.

Petit à petit on comprend que finalement l'idéologie ne sera jamais le thème du film (les idées politiques de chacun des protagonistes importent peu), mais que le véritable sujet de El estudiante est la façon dont un Rastignac tel que Roque peut s'élever dans la hiérarchie à force de coup de poker et de volontarisme décomplexé.

Il ne faut pas être allergique à l'aspect surchargé du film pour bien apprécier cette odyssée individuelle. L'expérience est finalement une belle intrusion dans le jeu même de la politique : calculer, oser, agir, grimper. On a vu ce type de démonstration, en plus glamour et plus idéalisé, dans l'excellente série Borgen.

Un film exigeant, mais au final assez marquant.

 

2e

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Only lovers left alive

Le dernier Jarmusch est une merveille de poésie. Tanger et Detroit, belles et décrépites, filmées superbement, constituent l'atout majeur du film.

Tilda Swinton donne l'impression irrésistible d'être un véritable vampire (mais peut-être l'est-elle ?) et Tom Hiddleston est radicalement magnétique.

Le scénario du film est quant à lui quelconque. Je peine d'ailleurs à m'en souvenir, tellement l'intérêt de Only lovers left alive réside ailleurs : dans son aspect de gaze vaporeuse striée de riffs de guitare et de visions hallucinées. Jarmusch parvient à la fois à respecter les codes du genre (le Let me in, les balles en bois, la vitesse d'exécution, l'omniscience quant à l'âge des objets) et à les transfigurer comme si on les voyait pour la première fois.

Only lovers left alive respire la nostalgie du futur, évolue dans une sorte de ralenti qui préfigure la fin d'un monde, distille un spleen cotonneux et feutré. Les décors sont somptueux, la mise en scène est au cordeau. Les clins d'oeil sont charmants (Marlowe, Einstein, "Et aussi l'ail tant que vous y êtes", la maison de Jack White et un concert de Yasmine Hamdan).

Un plaisir d'esthète, une friandise pour gourmet.

 

3e 

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Les grandes ondes (à l'ouest)

Oh, la charmante comédie subtile et décalée que l'on n'attendait pas !

Il faut sûrement être Suisse pour inventer une histoire aussi bizarre et originale : un trio de journalistes suisses en service commandé au Portugal se retrouve par hasard en pleine révolution des oeillets. Le vieux baroudeur (excellent Vuillermoz) perd progressivement la mémoire, l'ambitieuse jeune journaliste (pimpante Valérie Donzelli) est radicalement féministe, et le vieux technicien (charmant Patrick Lapp) a plus d'un tour dans son combi. Quand ces trois-là croisent le chemin d'un jeune portugais qui a appris le Français en regardant les films de Pagnol, on sait que le road movie, déjà délicieusement bancal jusqu'à présent, va partir sérieusement en vrille.

Et c'est bien ce qui se passe, lors d'une nuit lisboète très poétique et très drôle, durant laquelle les corps et les esprits trouveront à se libérer, pour notre plus grande joie.

Souvent amusant, le film est parsemé de gags doux et délicieux, de moments de grâce inatendus (la chorégraphie nocturne) et d'effets de contraste parfois saisissants (l'interview raciste, le compte-rendu de la petite fête nocturne).

C'est léger et plaisant, l'antidote parfait aux lourdeurs des Trois frères, le retour et de Supercondriaque. La comédie à voir en ce moment.

 

3e    

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