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Christoblog

The lobster

On éprouve une jouissance intellectuelle immense à la vision de The lobster, dont l'argument de départ peut être résumé ainsi : "Tout célibataire est sommé de trouver une âme soeur en 45 jours, sous peine de se trouver transformé en animal de son choix".

Yorgos Lanthimos nous captive par un tour de passe-passe d'une habileté extrême. Il parvient, à partir d'une situation absurde, à tirer tous les développements logiques - et émotionnels - du postulat de départ.

Et non seulement il étire sa pelote de laine initiale, mais en plus il se permet de sortir brutalement du cadre au milieu du film pour nous projeter dans une autre logique, tout aussi absurde que la première, mais qui nous semble sur le moment absolument raisonnable.

La mise en scène est sobre, intelligente. La direction artistique (décors, musique, photo, accessoires) est parfaite. Les détails parsemés tout au long du film, par exemple les animaux en liberté, donne un vernis de réalisme poétique charmant à l'intrigue. La fable qui pourrait paraître grinçante et cruelle au début prend petit à petit par ce biais une véritable épaisseur psychologique qui culmine dans une dernière scène de toute beauté.

Un film admirable, dont le vrai sujet est le caractère inconséquent de l'amour : vous devez le trouver à tout prix, il vous échappe, vous devez l'éviter absolument, il vous envahit.

 

 4e 

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Notre petite soeur

Quel autre cinéaste qu'Hirokazu Kore-Eda est aujourd'hui capable de filmer la beauté du monde ?

Depuis que Malick est parti en vrille dans sa trilogie émoliente, la réponse est claire : personne.

Alors évidemment, les aficionados de testostérone, les excités du bocal qui se pâment devant l'histoire d'une gentille fille amoureuse d'un salopard, ne verront pas l'immense beauté qui irrigue le dernier film de Kore-Eda.

Ils ne seront pas à sensible à la beauté zen de la mise en scène, au soin apporté à ces cadrages d'une extrême sensibilité. Maisons, trains, visages, mer : dans Notre petite soeur, chaque élément devient le personnage d'une grande symphonie panthéiste.

C'est un ravissement extrême qui nous saisit à la vision de ce tunnel d'arbres en fleur, de cette montée au cimetierre. Il y a un Japon éternel dans ces images, une délicatesse typiquement nippone dans la peinture des sentiments.

Le film tente avec succès de saisir le temps qui passe : saisons, funérailles, cérémonies du souvenir, petit autel pour les ancêtres. Sous une surface un peu sage circulent des forces telluriques : absence ou présence des parents, sentiment de culpabilité, justification d'être au monde, rapports hommes / femmes (tous décevants ou incomplets), maladie, alcool, fragilité humaine, solitude, mort, solidarité.

A chaque fois que Kore-Eda filme un visage, c'est un paysage qui se meut sous nos yeux. L'univers entier entre dans sa caméra, par le biais d'un simple verre d'alcool de prune - ou d'un pétale de fleur de cerisier. C'est magnifique.

 

 4e 

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Interview de Sepideh Farsi

©Renaud Monfourny

©Renaud Monfourny

Je vous propose aujourd'hui une rencontre avec la réalisatrice du très beau Red Rose (lire ma critique).

 

Red Rose a été en tourné en Grèce avec des acteurs iraniens : comment le casting s'est-il déroulé ?

A partir du moment où Javad Djavahery m'a proposé le projet, je savais que je ne pouvais pas tourner en Iran, mais mon souhait était de tourner avec des acteurs iraniens, en langue persane. Cela m'a pris beaucoup de temps pour trouver de bons acteurs iraniens, qui correspondaient aux personnages, qui vivaient à l'extérieur de l'Iran, et qui acceptaient de ne pas pouvoir y retourner après avoir tourné avec moi.

J'ai donc cherché parmi les acteurs de la diaspora, aux Etats-Unis et en Europe. J'ai d'abord trouvé Mina Kavani. Je l'avais croisé il y a quelques années en Iran, et puis je l'avais perdu de vue. On m'a dit qu'elle terminait le Conservatoire d'art dramatique à Paris. D'emblée elle m'a semblé correspondre au personnage.

Vassilis Koukalani est gréco-iranien. J'avais décidé de tourner à Athènes avant d'avoir mon personnage masculin. Quand je suis parti à Athènes en repérage, mon producteur grec nous a présenté, j'ai fait des tests avec Mina et Vassilis, et c'était probant.

Et puis il y a Shabnam Tolouei, qui joue l'amie d'Ali, qui est une grande comédienne iranienne que je connaissais avant, exilée à Paris depuis quelques années. L'agent immobilier et l'autre jeune femme, Mehri, sont de jeunes comédiens qui vivent à Paris. Javad Djavahery, qui est le co-scénariste du film, fait sa première apparition à l'écran dans le rôle de monsieur Amini.

Pourquoi avez-vous décidé de tourner à Athènes ?

Athènes me rappelle Téhéran : la proximité de la montagne, la lumière, l'anarchie architecturale, le chaos urbain. D'autre part, politiquement, cela me semblait cohérent de tourner en Grèce. La situation de la Grèce depuis quelques années fait que les Grecs pouvaient mieux comprendre certaines choses que je voulais exprimer dans le film, même si la situation de l'Iran et de la Grèce ne sont évidemment pas comparables.

Et c'était important pour moi car à part les comédiens, le reste de l'équipe du film est grecque, hormis quelques conseillers iraniens, qui ne sont d'ailleurs pas cités dans le générique pour des raisons de sécurité.

Les petits films tournés avec des téléphones portables sont glaçants : je pense notamment à l'un d'entre eux, où l'on voit un véhicule rouler sur un corps. Comment les avez vous trouvé ? 

On les trouve sur YouTube. Une des particularité du mouvement vert en 2009 en Iran, c'est que quand le régime a mis dehors en 48 heures tous les journalistes étrangers, il n'y avait plus personne pour couvrir les évènements. Les manifestants se sont donc mis à filmer, avec leur téléphones portables et à diffuser ces images sur les réseaux sociaux. 

Je suis rentré d'Iran une semaine avant les élections et j'étais donc à Paris au moment des élections, et comme beaucoup d'iraniens, relayer les infos était une façon pour moi de soutenir le mouvement. Même les grands média étrangers diffusaient ces images, parce qu'il n'y en avait pas d'autres.

A l'époque déjà, j'avais téléchargé plusieurs vidéos pour me constituer une archive perso, et quand j'ai décidé de faire le film, j'en avais donc déjà une partie. Et j'ai décidé de garder ces images brutes, malgré leur faible qualité technique, à cause de l'énergie qu'elles véhiculent.

Le moment auquel vous faites allusion a été filmé en décembre 2009 lors d'une des dernières grandes manifestations. Les forces de l'ordre étaient alors très violentes. C'était une journée noire.

La différence de technique entre les deux types d'image est au service de la narration...

Exactement, cela contribue à accentuer le contraste extérieur / intérieur et le fossé générationnel entre les deux personnages.

Le personnage d'Ali évolue tout au long du film, celui de Sara est plus stable : c'est une jeune femme qui sait ce qu'elle veut et qui n'a pas froid aux yeux. Vouliez-vous signifier que les hommes sont le passé de l'Iran et les femmes son avenir ?

Les jeunes femmes ont des velléités à réclamer les libertés qu'on leur a prises, peut-être plus encore que les hommes. En ce sens on peut dire que les jeunes de cette génération, qui n'ont jamais connu la guerre, ni même aucun autre mouvement de contestation, sont débridés et avides de liberté, peut-être plus particulièrement les femmes.

Au début du film, on a un doute sur les buts que poursuit réellement Sara. C'est volontaire ?

Oui. C'est inhérent à ce genre de contexte. Dans le climat de surveillance généralisé qui règne en Iran et plus particulièrement dans des moments insurrectionnels comme celui-là, tout peut arriver. Quand Ali ouvre sa porte à des inconnus, il peut avoir des inquiétudes. Il y a beaucoup d'histoires qui circulent en Iran sur des personnes qui auraient accueilli des manifestants et qui auraient été repérées ainsi.

Il y avait une volonté de ma part d'instiller le doute au départ. A-t-elle fait exprès de laisser son téléphone, oui ou non ? Probablement que oui, mais dans quel but ? Le spectateur avance avec ce doute pendant un certain temps. Mais les choses se clarifient ensuite. On voit que Sara est une véritable activiste et qu'il y a une vraie rencontre entre elle et Ali.

Le titre, Red rose, a-t-il une signification particulière ?

Le titre était là dès l'écriture du scénario. Il est inspiré de la fameuse vidéo de la manifestation du 17 juin 2009, qu'on voit dans le film, où Zahra Rahnavard (l'épouse de Mousavi) brandit une rose rouge. Il y a aussi un clin d'oeil... à l'espoir, et à un certain romantisme révolutionnaire.

Vous parlez de romantisme. Diriez vous que la rencontre des deux personnages est plus sensuelle que romantique ?

Oui et non. La relation d'Ali et Sara est multi facettes. Il y a un aspect plus physique par moment qui vient de Sara, personnage plus radical du fait de sa génération. Elle ne prend pas de gants, elle fonce. Dans d'autres moments, quand ils fument et écoutent de la musique, c'est presque romantique, un des rares moments du film où une illusion de bonheur plane encore.

Est-ce que la chanson qu'ils écoutent présente une particularité ?

"Do ta cheshme siyah dari"... Oui. C'est une chanson de Bijan Mofid, dramaturge et metteur en scène très connu en Iran, mort en exil. La chanson parle beaucoup aux iraniens de ma génération et de celle d'avant. 

Quels sont vos projets ?

Je viens de finir un documentaire que j'ai tourné en Grèce.

Je finis d'écrire une fiction qui se passe également en Grèce, et qui parle de "l'autre" et de combien cet "autre" peut nous ressembler. L'histoire d'une rencontre entre un jeune réfugié syrien qui fuit la guerre et une femme flic grecque qui se bat pour sa survie. Je vais le tourner en 2016.

Il y a aussi un projet de film d'animation sur la guerre Iran-Irak, écrit par Javad Djavahery, et puis un troisième : un western bien déjanté. Qui sera probablement le premier western iranien !

 

Merci à Sepideh Farsi pour sa disponibilité et sa gentillesse.

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Red rose

Réalisé en Grèce par une réalisatrice qui vit désormais à Paris, Red rose est un bijou comme seuls les cinéastes iraniens semblent pouvoir en proposer.

Le film raconte la rencontre fortuite à Téhéran d'un homme de cinquante ans et d'une jeune femme contestataire, qui manifeste durant les évènements de 2009.

Lui ne sort pratiquement plus de son appartement, elle se bat pour la liberté en twittant et en postant des vidéos des manifestations.

Red rose est conçu comme un huis clos (on pense bien sûr au film de Jafar Panahi Ceci n'est pas un film) et fonctionne parfaitement comme cela : le monde extérieur pénètre dans l'appartement d'Ali par le biais de multiples personnages, et ce dernier ne sortira pas indemne de cette aventure.

Sepideh Farsi construit son film habilement, en dirigeant avec finesse d'excellents acteurs iraniens et en proposant une progression psychologique très intéressante du personnage d'Ali. Elle enlace de façon remarquable les scènes tournées en studio et les petits films de téléphones portables (véritables !), récupérés sur Internet. 

Le tout donne à l'ambiance du film une tonalité à la fois crépusculaire et sensuelle. Une réussite.

 

3e

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Ertan ou la destinée

Le premier film de Umut Dag (Une seconde femme) était remarquable pour sa densité et sa maîtrise. Le second est tout aussi convaincant au niveau de la mise en scène et de l'installation d'une ambiance, il l'est un peu moins au niveau du scénario.

Umut Dag excelle en effet à présenter son personnage. L'acteur Murathan Muslu est très charismatique, même si son jeu est un peu trop répétitif.

La façon dont la ville est filmée, les seconds rôles, la figure du jeune homme : tout concourt à donner au film les contours d'une belle chronique sociale. 

Ertan est malheureusement très prévisible dans sa première partie, et c'est un peu sa limite : il fonctionne comme un rouleau compresseur narratif en mode tragédie antique. C'est donc l'ennui qui guette le spectateur, alors que la fin du film est plutôt surprenante.

Le film, s'il ne convainc pas tout à fait, est tout de même remarquable par sa qualité de cinéma naturaliste de très haut niveau. On oublie pas de sitôt l'immersion dans une Vienne grise, glauque et interlope, que propose Umut Dag. Certainement un futur grand réalisateur.

 

2e 

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Catch me daddy

Dans la veine réaliste anglaise, si féconde, il manquait un chaînon violent et noir, quelque chose qui soit plus brutal et désespéré que tout le reste. Catch me daddy, de Daniel Wolfe, est un prétendant idéal pour ce rôle.

Au début du film, on ne comprend pas trop ce qu'on voit : des hommes de main qui filent dans des directions qui nous échappent. Le scénario s'amuse à nous jouer des tours : naïveté des deux tourtereaux, suspense gentillet autour de la caravane, éclairs de violence insoutenables. C'est très déstabilisant.

Le film est sec, frigorifiant, parfaitement maîtrisé. En prenant le parti de montrer les relations ethniques (pakis contre anglais pure souche) à travers le prisme d'un thriller hyper-violent, Wolfe réussit un coup de maître, à la fois sur la forme (quelle belle utilisation des gros plans) que sur le fond (la violence renvoie les deux parties dos à dos).

La fin est glaçante, et frustrante pour certains, je peux le comprendre. Elle m'a ravi. 

Coup de poing au plexus mental.

 

3e

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Crimson peak

Impossible, malgré les nombreux défauts que je peux trouver au film (des décors tape à l'oeil, des seconds rôles falots, des effets convenus), de dire que je ne l'ai pas aimé.

Je me suis laissé prendre par cette histoire, fort peu originale au demeurant, en me demandant constamment quelle allait être son évolution. Il faut dire que je m'attendais à un film d'horreur gothique, ce que le film n'est pas. Pour paraphraser l'héroïne, Crimson Peak est un film avec des fantômes, plutôt qu'un film sur les fantômes.

Si j'ai été aussi bon public, c'est par la grâce des deux actrices : une Mia Wasikowska craquante d'ingénuité amoureuse et une Jessica Chastain irrésistible en âme damnée (et avec des cheveux noirs). Dans cette tenaille impressionnante, Tom Hiddlestone parait bien faible et chétif : comme je suis de bonne humeur, je vais dire que c'est fait exprès.

Ajouter à ces ingrédients la mise en scène élégante de Guillermo del Toro, quelques visions horrifiques dont il a le secret, une photographie intéressante, et vous obtiendrez un bon film de samedi soir. 

 

2e 

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Chronic

Le cinéma de Michel Franco est très pénible à regarder.

C'était déjà le cas avec la jeune fille martyrisée de Después de Lucia, ça l'est ici avec le personnage de David, aide-soignant qui s'occupe des malades en fin de vie à leur domicile - et les aide parfois à mourir.

Difficile de ne pas penser à Amour de Michael Haneke, tant Michel Franco, 36 ans, semble inscrire ses pas dans ceux de son illustre aîné autrichien : même capacité à regarder froidement les êtres humains se débattre dans leurs douleurs, même façon de jouer les démiurges en conduisant le film là où ils veulent bien le mener, et même aura de bienveillance auprès des ... jurys cannois !

Pour autant, le jeune mexicain est un ton en dessous de Haneke sur tous les domaines. Sa mise en scène est quelconque, son scénario bégaye et il finit son film de la pire des façons qui soient : par un fait divers. Sa direction d'acteur est également très pauvre, les personnages étant caricaturaux et très prévisibles.

Dans ce cinéma du systématisme et de la lourde démonstration, on cherchera en vain l'étincelle d'imagination qui le ferait échapper au ridicule.

A conseiller donc aux férus de cinéma de l'humiliation (tendance excréments et vomissements), qui ne souhaitent en aucun cas être surpris par le développement de l'intrigue.

 

1e

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Arras Film Festival 2015

Cette année Christoblog est de retour à l'Arras Film Festival avec beaucoup de plaisir, du 6 au 15 novembre. La particularité du Festival est sa programmation, un subtil mélange de cinéma très populaire et de films d'auteurs les plus exigeants, avec comme fil conducteur l'importance de la narration.

Au programme en 2015 :

- des invités d'honneur de qualité : le réalisateur irlandais Jim Sheridan, dont on pourra voir six films (dont My left foot et Au nom du père) et Michèle Mercier (avec la projection des trois premiers volets de la fameuse saga des Angélique)

- des avant-premières attendues : Les chevaliers blancs de Joachim Lafosse, Mia Madre de Nani Moretti, Taj Mahal de Nicolas Saada, Je suis un soldat de Laurent Larivière, Francofonia d'Alexandre Sokourov, et beaucoup d'autres.

- une compétition de films européens en provenance d'Estonie, d'Allemagne, de Finlande, de république Tchèque, de Turquie, de Pologne, de Bulgarie, d'Isalnde et de Suisse

- une très jolie sélection de films d'Europe de l'Est et du reste du monde, avec beaucoup de rattrapage cannois possibles : Béliers de l'islandais Grimur Hakonarson, qui a reçu le prix principal d'Un certain regard, A perfect day de Fernando Leon de Aranoa qui a fait le bonheur de la Quinzaine, le très beau Soleil de plomb de Dalibor Matabic que j'ai eu la chance de voir dans la salle Debussy, Nahid de Ida Panahandeh, et le sublime Mountains may depart de l'immense Jia Zhang-ke. 

L'intégralité du programme sur le site du festival.

 

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Vers l'autre rive

Dieu sait si j'estime le réalisateur Kiyoshi Kurosawa, depuis que j'ai regardé un de ces films à ses côtés (Kaïro) et surtout depuis que j'ai découvert son chef d'oeuvre : Shokuzai.

Je suis donc un peu déçu quand le résultat n'est pas tout à fait à la hauteur du talent que je prête à ce cinéaste.

Le sujet dont traite Vers l'autre rive, c'est la façon dont vivent les morts.

Oui, dis comme ça, je mesure l'énormité de la chose, mais c'est pourtant exactement le sujet du film. Misuku est une jeune veuve. Un jour, alors qu'elle prépare un des plats préférés de son mari décédé,Yusuke, ce dernier revient. Il lui propose de partir en voyage et de lui faire découvrir un autre Japon : celui où il a vécu depuis qu'il est mort. Misuku rencontre des amis de Yusuke, dont certains sont comme lui, déjà morts, et d'autres vivants. Elle devine également la porte de l'au-delà.

Le film souffre de petits problèmes de rythme et certaines scènes soint moins convaincantes que les autres (je pense à la pénible disparition définitive d'un des morts dans la forêt), mais l'ensemble dégage une grâce surréelle caractéristique du cinéma de Kurosawa. La mise en scène, justement récompensée à Cannes 2015 dans la section Un certain regard) est virtuose et on n'oubliera pas de sitôt des épisodes dégageant une émotion extraordinaire, comme celui de la chambre fleurie.

Délicat, imparfait, mélancolique.

Kiyoshi Kurosawa sur Christoblog : Kairo (**) / Shokuzai (Celles qui voulaient se souvenir - Celles qui voulaient oublier) (****) / Real (**) 

 

2e 

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Seul sur mars

Seul sur mars adopte le parti-pris d'un réalisme extrême, si tant est qu'on puisse parler de réalisme pour un voyage qui n'a jamais eu lieu, et n'aura pas lieu avant longtemps.

Sous cet angle, il faut reconnaître qu'il est parfaitement réussi : Ridley Scott évite les effets dramatiques inutiles, ainsi que les épanchements larmoyants.

Matt Damon est l'acteur parfait pour un exercice de neutralité de ce type : gendre idéal, charisme d'un caniche neurasthénique, personnalité d'une éponge, optimisme à toute épreuve, ingéniosité jamais prise en défaut. Ce genre de type qui, quand il pète un plomb face à l'imminence d'une mort prochaine, pousse la démesure jusqu'à ... frapper le toit de son véhicule avec son poing.

Le film est tellement poli, gentil, politiquement correct, qu'il en devient parfois ennuyeux, comme un devoir à la maison de Sciences physiques. Cela donne des tunnels de monologue dans un style très peu émotionnel, où il est question d'isotope, d'hydrogène, d'astro-dynamique et de vitesse d'approche.

Le film ne propose ni vision, ni débordement, ni vertige métaphysique. Et évidemment, il se termine dans un monde fraternel, dans lequel Chinois et Américains échangent des poignées de mains pleine de respect et de remerciement.

Voir aussi sur Christoblog, seul dans l'espace : Gravity, seul sur l'eau : All is lost, seul dans bois norvégiens : Natur Therapy

 

2e

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Mon roi

Chez Maïwenn, le mauvais goût est érigé en style.

Quand le sujet s'y prête, que les acteurs sont collectivement à l'unisson du projet, et que l'humeur du spectateur est adaptée, la réussite peut être au rendez-vous (cf mon avis sur Polisse).

Quand le sujet nécessite un traitement délicat et subtil, comme c'est le cas ici, on avoisine la catastrophe.

Mon roi est horripilant par bien des aspects : c'est un cinéma de l'hystérie sur le fond, et du remplissage sur la forme.

Les personnages ne peuvent (ne doivent ?) s'exprimer que dans l'outrance. L'intensité du sentiment ne semble pouvoir se matérialiser que par la démesure des comportements. Ils pleurent, hurlent, se droguent, se soûlent, baisent sur les tables d'un restaurant, passent leur main à travers une vitre, se suicident, dans un même élan. Dans ce cinéma qu'on dirait réalisé sous l'influence d'une drogue euphorisante, il ne semble pas permis d'être subtil.

Vincent Cassel est ici laissé totalement en roue libre, cabotinant comme jamais, jouant avec insolence un rôle qui lui va bien : le phalocrate séducteur qu'on a envie d'étrangler cinq ou six fois dans le film.

Sur la forme, Maïwenn ne semble jamais en mesure de gérer la complexité de l'histoire qu'elle tente de raconter. Elle "remplit" donc son film de scènes redondantes, ou inutiles, à l'image des scènes tournées dans le Centre de rééducation spécialisé, qui ne présentent aucun intérêt. La façon dont elle insère artificiellement dans sa narration des jeunes de banlieue est ridicule. Pour ce qui est de la répétition, on peut carrément prévoir le déroulement de chaque scène à partir d'un archétype qui revient sans cesse : séduction, esbrouffe, on dérange les autres en rigolant, crise de nerfs, réconciliation sur l'oreiller. 

En sortant de la salle, j'avais l'impression d'avoir passé deux heures dans un tambour de machine à laver, à regarder des gens faire leur valises pour aller à l'hôpital. Un film épuisant, inutile, gênant.

 

1e

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Maryland

Voilà l'exemple même d'un film qui se réduit strictement à son contenu programmatique : un soldat français en plein trauma post-conflit protège la femme d'un homme d'affaire libanais.

Le film tient dans le pitch.

Matthias Schoenaerts joue le colosse fragile comme dans tous les films où je l'ai vu. Son jeu est d'une variété inversement proportionnelle à la complexité orthographique de son nom.

Pendant la première heure, la question est : Vincent est-il paranoïaque ? On s'ennuie un peu, mais la réalisation est assez élégante. L'aspect flottant de l'intrigue contribue à installer une ambiance bizarre, faite d'un mélange étroit de tension et d'indécision. 

Quand le film bascule dans un tout autre registre, il perd quasiment tout intérêt. On est alors dans le home invasion basique et on se demande ce qu'a voulu prouver la réalisatrice, Alice Winocour : qu'elle pouvait filmer des grosses bastons comme un tâcheron US ? La réponse est oui.

C'est décevant.

 

2e

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Belles familles

Le nouveau film de Jean Paul Rappeneau (83 ans, une fois de plus, la preuve que le cinéma conserve) vaut surtout pour son rythme.

Le scénario s'agite, le montage pétille, la caméra virevolte.

Difficile de ne pas voir cependant ce que le film a d'artificiel et d'engoncé : les dialogues sont souvent ridicules, les seconds rôles absurdement caricaturaux, les situations fort peu originales.

Le prestigieux casting fournit une prestation inégale. Détaillons un petit peu. 

Mathieu Amalric : 2/5, pour peu qu'on accepte son style habituel "ébahi à qui on ne la fait pas, regard en coin de séducteur", il est correct. Gilles Lellouch : 4/5, idéal dans son rôle (mais en est-ce un ?) de beauf lourdingue. Marine Vacth : 0/5, à son avantage dans les scènes où elle ne parle pas, ne bouge pas, et où on la voit de dos. Nicole Garcia : 2/5, insupportable au début, acceptable à la fin. André Dussollier : 5/5, parfait. Karine Viard : 4/5, comme d'habitude convaincante, même si elle n'utilise qu'une expression. Guillaume de Tonquédec : 1/5, force son jeu.

Si on lui enlève ses bulles, Belles familles s'avère n'être qu'une piquette sans beaucoup d'attraits. La fin est particulièrement pénible, la musique semble émerger d'un siècle passé, et l'incurie de certaines péripéties gâche l'émotion qui pourrait surgir de cette recherche de la figure paternelle. 

Un beau gâchis.

 

1e

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L'homme irrationnel

Avant de parler d'un film de Woody Allen, il convient de préciser l'angle avec lequel on l'observe. 

En ce qui me concerne, j'ai de sérieuses difficultés à le considérer comme un film normal. Autrement dit, je ne peux guère que le comparer aux autres Woody Allen.

Dans cette optique, L'homme irrationnel s'avère être un met autrement plus épicé que les précédents opus, passablement insipides à mon goût. Le film est fluide, direct, sans temps morts, et réserve de belles surprises scénaristiques. Mieux vaut d'ailleurs ne rien savoir de l'intrigue pour bien en profiter. 

Les personnages paraissent au départ archétypaux, avant qu'une scène pivot dans un bar fasse basculer l'histoire dans un tout autre registre. On retrouve alors un peu de cette noirceur qui était tellement plaisante dans Match point.

Si Joaquin Phoenix assure le minimum, Emma Stone est très convaincante. La scène finale en forme de pirouette rappelle elle aussi Match point (balle de tennis vs lampe torche), et donne à la fin du film un air à la fois féministe et pragmatique.

Malgré quelques scories résiduelles (la lumière toujours trop dorée de Darius Khondji, les discours philosophiques trop superficiels), L'homme irrationnel est une vraie gourmandise.

Woody sur Christoblog : 

Scoop (**) / Vicky Cristina Barcelona (**) / Whatever works (**) / Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (*) / Minuit à Paris (**) / To Rome with love (**) / Blue Jasmine (**) / Magic in the moonlight (**)

 

3e

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Asphalte

Asphalte est au cinéma ce que les chatons sont à Internet : ça ne fait de mal à personne et beaucoup sont prêts à aimer (le "c'est trop mimi ! " se transformant ici en "un véritable coup de coeur ! ").

Le film est un brouet de bons sentiments qui s'auto-exaltent dans un décor de banlieue parsemé d'habitants hébétés, ce qui permettra à quelques critiques de s'exclamer "On n'a jamais filmé les cités comme ça ! "

D'abord, le mec désagréable et dans la lune, Gustave Kervern, reprend son rôle de Dans la cour. Comme la vie est bien faite, il sera puni de sa mauvaise action initiale, puis il rencontrera par hasard une infirmière désespérée (mais qui revêt les traits d'une grande bourgeoise de Valeria Bruni Tedeschi). La vie est belle : il s'inventera photographe et se lèvera de son fauteuil roulant (miracle de l'amour !) pour une marche zombiesque d'un ridicule extrême.

Ensuite, une actrice sur le retour (Isabelle Huppert, follement crédible) séduit platoniquement un jeune homme qui boit du lait et n'aime pas les films en noir et blanc, mais les aime quand même au final, parce que tu vois l'actrice est jolie quand elle est jeune, et le cinéma ça peut être bien quand l'histoire est bien. Même en noir et blanc. Vous voyez la légèreté du truc.

Et enfin, un cosmonaute américain atterrit chez une maman arabe qui lui fait sa meilleure recette de couscous. Comme elle lui donne le maillot de l'OM de son fils, alors l'américain est heureux et lui répare une fuite d'eau. Mais il n'y arrive pas. Alors un hélicoptère de la NASA vient le chercher dans la cité (sans se faire caillasser).

Voilà. Tout cela serait simplement mauvais si l'emballage n'allait piocher insidieusement chez plusieurs auteurs : la façon de filmer la ville chez Kaurismaki, le décalage chez le trio Gordon/Abel/Romy, le personnage joué par Kervern chez Salvadori, l'aspect grinçant des premières scènes justement chez le duo Délépine/Kervern, les plans fixes de personnages mutiques chez Roy Andersson, etc.

Du coup Asphalte n'est pas simplement un navet, il en devient une escroquerie intellectuelle. 

 

1e

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Lamb

Pratiquement inexistante des écrans français jusqu'à présent, l'Ethiopie nous offre cette année coup sur coup deux films : Difret, de Zeresenay Mehari, en juillet, et Lamb ce mois-ci.

Autant le dire tout de suite, le film de Yared Zeleke vaut plus par son caractère documentaire que par son scénario, un peu faible. 

Un jeune garçon, Ephraïm, dont la mère vient de mourrir, est envoyé loin de chez lui chez un oncle éloigné. Quand ce dernier lui ordonne de sacrifier sa brebis bien-aimée, Ephraïm cherche à revenir chez lui et à sauver son animal.

Cet intrigue attachante permet de contempler des paysages à couper le souffle, et de s'approcher un peu de la vie quotidienne des habitants de ce pays magnifique. Il donne l'occasion de méditer sur le manque de pluie (réchauffement climatique ?), d'admirer la dignité des familles très pauvres, de s'étonner devant ce christianisme très exotique, et en ce qui me concerne, de dormir un peu. L'ensemble des acteurs, et le jeune garçon en particulier, sont tous très justes.

Instructif, mais pas renversant.

 

2e

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Ni le ciel ni la terre

Ni le ciel ni la terre est un premier film particulièrement gonflé, à la croisée de plusieurs genres très distincts : le film de guerre, le fantastique, la chronique réaliste, le suspense métaphysique.

Nous sommes en Afghanistan, et des soldats disparaissent mystérieusement d'un poste de contrôle. Clément Cogitore ne semble pas très intéressé par la fourniture d'explications, rationnelles ou non. Il préfère étudier en détail les réactions de chacun des soldats face à l'étrangeté de la situation.

Dans cet exercice casse-gueule, le jeune réalisateur fait preuve d'une maîtrise tout à fait étonnante. Il rentre immédiatement dans le vif du sujet, avec un premier plan (sur le chien) dont l'importance apparaitra plus tard. Il enchaîne ensuite les scènes avec une maestria imposante, parvenant à traiter d'une façon hyper-réaliste une situation exceptionnelle. 

Les acteurs (la fine fleur de la jeunesse masculine : Swann Arlaud, Kévin Azaïs) sont absolument formidables. La mise en scène est impeccable, très immersive.

Ni le ciel ni la terre pourrait s'embourber dans des considérations mystico-religieuse à deux balles, le scénario parvient à en faire un thriller métaphysique palpitant de bout en bout.

Un coup de maître.

 

 4e 

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5 questions à Philippe Faucon

A l'occasion de la sortie de Fatima, le réalisateur Philippe Faucon a accepté de se prêter au jeu des questions réponses.

 

1 - Fatima est un film résolument optimiste. Est-ce qu'on peut considérer que c'est pour vous une façon de présenter le côté face d'une pièce dont La désintégration serait le côté pile ?

Absolument. Après LA DESINTEGRATION, je trouvais important de montrer une forme d’intégration réussie. Lorsque je parlais de LA DÉSINTÉGRATION, je disais souvent : ‘‘ Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ’’. J’ai pensé qu’il fallait aussi raconter la forêt qui pousse et FATIMA m’a permis de le faire.

 

2 - Il y a une scène réellement surprenante dans le film, qui change le cours de l'intrigue et donne au film une tonalité de suspense psychologique étonnante (la chute dans l'escalier) : comment vous est venue cette idée de rupture dans le scénario ?

J’ai écrit le scénario d’après l’histoire de Fatima Elayoubi, qui avait raconté à travers deux livres son parcours de femme de ménage parlant mal le français et élevant ses deux filles (les livres s’appellent ENFIN JE PEUX MARCHER SEULE et PRIERE A LA LUNE). L’épisode de la chute dans l’escalier, il vient directement d’elle et de son histoire personnelle.

 

3 - Soria Zeroual, qui n'est pas une actrice professionnelle, est remarquable de justesse et de densité : comment l'avez vous choisie, et comment l'avez vous convaincue de rejoindre le film pour ce rôle finalement très complexe ? 

Aucune actrice professionnelle française ne pouvait jouer ce rôle, car il n’existe aucune actrice professionnelle française qui parle mal le français, et le feindre n’eût pas fonctionné. Je devais donc faire appel à une non-professionnelle, mais elle allait avoir un rôle très dense, c’était donc très difficile de trouver ! Le directeur de casting a énormément cherché et m’a un jour présenté Soria Zeroual, femme de ménage à Givors. Je l’ai rencontrée et j’ai vite vu en elle de grandes qualités de comédienne. Après, je lui ai expliqué mes méthodes de travail et le rôle, et elle a accepté de le faire ‘pour toutes les Fatima’. L’histoire résonnait fort en elle.

 

4 - Je trouve que le film restitue avec beaucoup d'habileté la réalité de la vie quotidienne, ce naturalisme épuré était-il pour vous une préoccupation spécifique ?

Ma préoccupation, c’est d’avoir des scènes qui sonnent juste, interprétées par des comédiennes qui rencontrent leurs personnages.

 

5 - Le film est remarquable par la contradiction entre la douceur de Fatima (son écriture...) et la violence qui l'entoure (sa fille, ses voisines, la propriétaire, la bourgeoise) : comment peut-elle rester aussi calme et positive ? On aurait presque envie qu'elle se rebelle !

Fatima a compris que c’est la souffrance qui rend violent. « Là où un parent est blessé, il y a un parent en colère », écrit-elle dans son cahier…

 

Propos recueillis par échange de mails le 8 octobre 2015.

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Sicario

Sicario est probablement le meilleur polar de l'année.

Il commence par une scène pleine de tension, d'une incroyable efficacité, qui laisse pantois. La suite est élégante, dense, parsemée d'excellents moments de cinéma. Un procédé assez classique comme les vues aériennes semble dans les mains de Denis Villeneuve se transformer en quelque chose de résolument neuf et inventif.

Le personnage de jeune flic volontaire et inexpérimentée, joué par Emily Blunt, est très attachant. On voit l'évolution de l'histoire à travers ses yeux : autrement dit, on n'y comprend pas grand-chose, et on est le jouet de forces bien plus terribles que ce qu'on imagine au départ.

Les acteurs sont très bien dirigés, avec une mention spéciale pour le grand Benicio del Toro, ici opaque à souhait.

Sur le fond, le film expose d'une façon intéressante les dilemmes moraux auxquels peuvent être confronté les policiers (faut-il faire les bouger les lignes entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas ?), tout en proposant une oeuvre solide, tendue, ramassée. Dans cette optique d'efficacité quasi monastique, le film évite la traditionnelle tuerie finale pour se concentrer sur une fin âpre et séduisante.

Il faut être attentif à la bande-son, qui contribue à donner au film cet aspect légèrement oppressant : bruits sourds et graves, pas forcément en lien avec ce qui se passe à l'écran.

L'impression générale que laisse Sicario est celle d'une fuite en avant sans retour, comme si les personnages glissaient irrésistiblement dans le grand entonnoir du destin.

Une réussite élégante et sans faute de goût.

 

3e

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