Christoblog

Au-delà des collines

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/57/31/20103014.jpgMungiu n'est pas un cinéaste rigolo.

Il aime les sujets difficiles et désagréables. Celui de l'avortement clandestin cinglait dans 4 mois 3 semaines 2 jours, sec comme un coup de fouet.

Dans Au-delà des collines Mungiu s'attaque à un certain obscurantisme religieux sur fond de critique sociale, à travers le portrait d'une jeune religieuse et de son amie, qui vient la rejoindre au couvent pour essayer de la convaincre de partir. Le film est long, assez lent, mais il place méthodiquement ses pions dans une escalade assez saisissante vers un final attendu mais impressionnant.

La mise en scène de Mungiu est superbe : longs travelings inspirés, photographie admirable, direction d'acteurs exigeante, utilisation savante des focales, composition de plans comme des tableaux de maîtres. Le film est d'une beauté plastique à couper le souffle et possède un peu de cette violence sourde et peu engageante qui suintait de 4 mois 3 semaines 2 jours. On pourra juste regretter que la nervosité décharnée de ce dernier se mue un peu ici en un exercice de style souvent brillant (comme le travelling arrière sur le visage de l'héroïne principale vers la fin - quel regard !, ou les sidérantes scènes d'hôpital) mais parfois aussi un poil poseur, comme dans le plan final, définitivement "auteur".

Mungiu est clairement un cinéaste des tensions, et le film en est traversé  de part en part : Dieu / diable, tentatives d'échappées / retour au monastère, amour terrestre / amour céleste, enfermement névrotique / plongée dans la réalité externe, tendresse du passé / promesse du futur, folie / raison. De ce fait, Au-delà des collines est un film inconfortable, parfois ennuyeux et à d'autres moments littéralement transcendant. On songe à Bresson et à Nuri Bilge Ceylan, à un polar métaphysique teinté de naturalisme. Une oeuvre dense et complexe, servies par deux belles actrices qui n'ont pas volé leur Prix d'interprétation à Cannes.

 

3e

Commenter cet article

Edouard 06/01/2013 22:34

"Turc", car Ceylan n'est pas une femme (et la sienne est très belle :)).

Edouard 06/01/2013 22:31

En effet, je suis un poil plus sévère, mais nous nous rejoignons plutôt. C'est souvent impressionnant et parfois "poseur" comme tu l'écris (on sent quelques "efforts" dans la chorégraphie des
groupes, dans la durée des plans...). Un peu comme Ceylan, en effet, mais chez le Turque, dans ses meilleurs films, cela passe mieux car il a une tentation "esthétique" plus affichée, il
s'affranchit plus du réalisme que Mungiu.
(cela dit, je considère "4 mois..." comme un grand film)

Colimasson 27/12/2012 22:04

Un film très prenant en effet... histoire d'un triangle amoureux avec Dieu ?

Chris 30/12/2012 14:25



L'expression figure dans l'article des Cahiers et j'y avais moi-même pensé, mais finalement le film part dans un sens très différent...



Bannish 24/11/2012 00:55

C’est pour moi un chef d’œuvre, assurément le meilleur film que j’ai vu cette année, et de loin. C’est intense, c’est long, c’est lent, et c’est ça qu’est bon.

Pour ne plus y revenir, redire tout de suite le total accord avec toi sur deux points majeurs : la virtuosité et la méticulosité d’une mise en scène diaboliquement échafaudée, patiemment tissée,
jusqu’au final ; et la qualité absolument exceptionnelle de l’esthétique du film. Dieu, que c’est beau !

Côté casting, c’est simplement parfait. L’interprétation de tous et de chacun n’est que justesse. La récompense cannoise des deux actrices principales n’est que justice, a fortiori pour Voichtina ;
ajoutons que l’interprétation magistrale du « Père » aurait pu prétendre à la même distinction masculine.

Tout cela suffirait déjà habituellement à mon bonheur, mais il y a bien plus. Et même si l’on notera effectivement quelques ‘trucs’ d’auteur, nous n’avons pas affaire à un beau film chiant pour
metteur en scène en peine d’exercice de style. On n’est pas entre gamins, ça cause de choses sérieuses.

Bien sûr on y parle d’un drame de l’obscurantisme, aujourd’hui, en Europe, pas très loin, juste là-bas, au-delà des collines. Christophe, je suis d‘accord avec toi sur tous les thèmes qui sont
évoqués. Mais au fond, au-delà des nombreux sujets suggérés, de quoi cela parle-t-il au principal ?

L’être humain est juste cet être étrange qui crie son besoin d’aimer et d’être aimé, et qui en crève. C’est un peu comme si tous les personnages se promenaient avec un écriteau de bois sur le front
où on lirait « Au secours, j’ai besoin d‘amour ». C’est de ça que ça parle.

Et de toutes les stratégies que l’homme déploie pour se donner l’illusion d’une réponse.

Ici, on est à « l’âge mythologique », celui de la petite enfance de l’humanité. Et c’est pourquoi le film est si juste, car ce qui frappe, c’est la candeur de tous les personnages. Point de
vicieux, point de malicieux, et loin d’un gourou manipulateur, le « Père », immergé dans une mythologie codifiée à l’extrême, gouverne son petit troupeau dans un mélange d’aveuglement et de
rigidité, mais aussi d’écoute, de douceur et de compassion. L’obscurantisme décrit n’est pas celui de nos imaginaires, violent et violant ; il est naïvement compatissant et c’est potentiellement
plus grave encore : nous sommes tous des petites choses fragiles et cassées, et dès lors prêtes à remettre jusqu’à notre lucidité et nos vies entre les mains de celui ou celle qui, non
nécessairement machiavélique, apaisera notre irrépressible soif d’être aimé. Aux innocents, les mains pleines. Les bisounours iront en prison. Variation sur le thème de la servitude volontaire.

Métaphore aussi sans doute du communautarisme, inévitable phénomène de réaction où l’inquiétante mais sincère compassion des uns pour les autres fait contrepoids à la prise en charge processée,
administrative et froide d’une culture scientifique, blasée, indifférente, adulte ; comme le suggère le constat médical de la mort d’Alina, aussi pitoyable que les circonstances qui l’ont précédée.
Un partout, la balle au centre, et bonjour tristesse.