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Winter sleep : une Palme d'Or méritée

Lors de ce 67ème Festival de Cannes, j'ai vu le film de Nuri Bilge Ceylan dès le deuxième jour de la compétition, et j'ai alors compris que je tenais là un film monde, un film qui réunit tout ce qu'on est en droit d'attendre du cinéma : des images magnifiques, des acteurs superbement filmés, des surprises, des émotions, une mécanique complexe et subtile, une réflexion profonde.

Certains vous diront du mal du film (prenez Nice Matin ou le Parisien par exemple), simplement au prétexte de sa durée (3h16), de son sujet (l'étude d'un homme et de ses relations aux autres) ou de sa nationalité. Ce sont les mêmes qui donneraient la Palme d'Or à Godzilla ou Babysitting, Dieu nous préserve. Sûrement n'ont-ils même pas vu ce dont ils parlent, car si Winter sleep est long, il n'est pas lent, s'il est bavard, c'est parce que chaque conversation est un évènement qui fait avancer son propos, s'il est tourné souvent en intérieur, c'est loin d'être un huis clos.

 

Nuri Bilge Ceylan, horloger des âmes

Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas vu un réalisateur disséquer avec autant d'acuité le mouvement des sentiments de ces personnages. On pense évidemment à Bergman ou à Kieslowski. 

Le personnage principal, qui tient un hôtel en Cappadocce, est-il intelligent ? Est-il bon ? Que veut-il ? Que sait-il ? Durant tout le film, nos sentiments envers lui vont constamment évoluer : nous serons tantôt en empathie avec lui, nous le comprendrons, nous le rejetterons et le trouverons parfois même infâme.

C'est la première grande force du film que de montrer avec une extraordinaire précision les contradictions qui existent dans chacun d'entre nous. Cela est vrai pour l'homme, mais aussi pour les deux femmes qui l'entourent : sa soeur, amère et divorcée, qui regrette Istanbul, et sa femme plus jeune que lui. Elles-mêmes seront tour à tour le centre de cette vaste fresque psychologique, parfois comme sujet, parfois comme objet de l'attention de l'homme. Avec ce simple trio (superbement joué, chacun des trois rôles méritait un prix), le film pourrait être déjà superbe, mais les rôles secondaires complexifient et enrichissent sa trame narrative : un homme à tout faire, une famille pauvre, un ami, un instituteur, un cheval, un voyageur sans but, un touriste japonais. 

Winter sleep échappe alors à son enveloppe psychologique déjà passionnante pour devenir politique (qu'est ce que la propriété, les rapports de classe) et métaphysique (le film interroge au fond le sens de la vie de chacun de ses trois personnages). Comment ceux qui lui reprochent sa lenteur ont-il pu passer à côté de la puissante dramaturgie, parfois extrêmement cruelle, qui irrigue chaque conversation ?

 

Une magistrale leçon de mise en scène

Au fur et à mesure que Nuri Bilge Ceylan produit des films, force est de constater que sa mise en scène s'épure et devient de plus en plus belle. On pourra disséquer pendant des heures ces admirables scènes de conversation entre le personnage principal et sa soeur, à qui il tourne le dos : choix des cadres, champs / contrechamps variés et signifiants, montage parfait, visages superbement éclairés, tout fait sens d'une façon parfois iréelle.

L'utilisation du temps dans le film, où plutôt la façon dont ses différentes caractéristiques sont gérées à l'intérieur même de sa durée (étirement, précipitation, transport, ellipse brutale), est aussi remarquable. A de longues conversations succèdent une échappée extérieure, au duel à fleurets mouchetés d'une conversation intellectuelle succède une beuverie et le coup de tonnerre d'un poing sur la table, aux aménités policées de la bourgeoisie et de ses affidés succède le geste brutal qui restaure l'honneur du père bafoué. 

Ramené à sa densité d'idées de mise en scène, Winter sleep n'est pas long, et on comprend mieux pourquoi un montage initial durait 5 heures. 

Le tableau que je dresse des qualités du film serait incomplet si je n'évoquais pas la magie qui se dégage de cette Cappadocce enneigée, à la fois paysage extérieur dans lequel évolue le personnage et paysage intérieur matérialisé, avec ces cheminées de fées, ses concrétions gangrenées et ses étendues infinies. Je pourrais écrire probablement des heures pour détailler tel ou tel plan du film, survenant au hasard d'une séquence et sidérant par sa beauté formelle : un animal mort dans la neige, une partie de chasse flirtant avec le grotesque, un homme sur le tombeau de ses parents, un cheval dans l'obscurité (la plus belle obscurité que j'ai jamais vue au cinéma).

Pour toutes ces raisons, et beaucoup d'autres encore, Winter sleep mérite sans conteste sa Palme d'Or, n'en déplaise au journaliste (?) du Parisien qui trouve spirituel de se gausser de son titre.

Nuri Bilge Ceylan sur Christoblog : Uzak (****) / Les trois singes (***) / Il était une fois en Anatolie (****)

 

4e

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anne 04/09/2014 08:34

excellente critique , que dire de mieux ? oui c'est un film magnifique , j'ai souvent senti dans
ce film une ambiance russe et je n'ai pas donc été étonnée d'apprendre que le metteur en scène s' était servi d'une nouvelle de Tchékov.

dasola 21/08/2014 19:57

Bonsoir Chris, ce film est une merveille, je n'ai pas vu passer les 3h et quelque. Bonne soirée.

Bannish 13/08/2014 18:23

Mais comment fais-tu pour poser une nouvelle fois des mots tellement ajustés à leur objet !?

Quant à moi, je suis sorti de la séance, heureux, et avec l'envie irresistible de dire merci, au cinéaste, aux acteurs, aux passants. Est-ce normal docteur ?

Chris 14/08/2014 17:38

Merci, merci.... je te conseille pour te faire 6 heures de bonheur de compléter par Boyhood.

Charlie 13/08/2014 16:59

Bravo pour cette critique passionnée.

Chris 14/08/2014 17:38

Merci !

Bellin 10/08/2014 15:43

J’ai failli ne pas voir ce film. Comme si un mauvais sort s’acharnait sur moi. Depuis Cannes, le rendez-vous était pourtant noté sur mon agenda : la sortie parisienne le 6 août. La première déconvenue, ce ne fut pas à cause des rues enneigées de la capitale mais à cause d’une panne de métro. Deux jours plus tard, au moment de prendre ma place, j’ai soudain capitulé et fui lâchement, non devant le sujet mais devant la longueur du film. Désolé, je n’ai pas pu… La troisième tentative, à la séance du dimanche matin, fut la bonne. Premier constat : 3h 16 de presque huis clos en compagnie de Nuri Bilge Ceylan passent très vite, sans ennui, sans le réflexe de regarder sa montre, pas un seul instant. Le cheminement des âmes, leur confrontation, leurs évitements, leurs silences parfois… qui eût cru que ce pouvait être aussi palpitant ! D’abord fasciné par l’étrangeté du paysage, je me suis senti de plus en plus happé et concerné par ce qui se déroulait in petto, dans chacun des personnages, leur confrontation dans ces impitoyables et bouleversantes « scènes de la vie conjugale » anatoliennes. L’interprétation est d’ailleurs fascinante, la mise en scène sublime, les plans, les transitions, le rythme, et tout et tout… et dans l’écrin de l’âtre ou dans le linceul de neige, chaque visage palpite, rayonne, se fêle, se fige, transfigurant une humanité plus blessée que radieuse certes, mais qu’importe ! Comme il est compliqué de vivre son humanité et d’être vrai avec soi-même et son prochain le plus proche ! En quittant la salle, tout en fredonnant le poignant Andantino de Schubert, je me suis senti ému, bouleversé, heureux, reconnaissant, un peu mélancolique bien sûr et surtout vigilant face au risque de ressembler à ce faux grand homme, cet Aydin qui trompe si bien son monde en s’aveuglant lui-même. Du grand, du très grand 7ème Art et je ne regrette pas d’avoir persévéré ! Comme quoi, en méprisant les critiques d’une certaine canaille journalistique, en maîtrisant aussi ses propres appréhensions, il faut sans aucun doute MÉRITER cette œuvre bergmanienne subtile et profonde qui nous fait dire ensuite, non pas ‘ouf !’ mais MERCI. Et merci aussi à Chris pour son enthousiasme contagieux !