Christoblog

Le jour où j'ai vu La vie d'Adèle une deuxième fois

http://www.lefigaro.fr/medias/2013/05/23/PHOd52bc16c-c3b5-11e2-9579-4e91ebd92e2d-805x453.jpgLa chaleur tombait (enfin) sur Paris, ce dimanche 7 juillet, et la salle était évidemment archi-comble pour l'avant-première de la Palme d'Or, dans le cadre du Festival Paris Cinéma. Du beau monde au MK2 Bibliothèque pour l’occasion : Anne Hidalgo, Valérie Donzelli, Vincent Macaigne, Rossy di Palma (actrice culte d'Almodovar). Natacha Régnier était aussi dans la salle, parait-il.

Accompagné d'une brochette de blogueurs curieux, j'étais à vrai dire un peu inquiet : Allais-je être déçu par cette deuxième vision ? La magie physique de la première projection allait-elle se reproduire ? Ne suis-je pas allé un peu loin en désignant La vie d'Adèle meilleur film vu depuis que mon blog existe ?

Eh bien toutes ces questions ce sont volatilisées dès la scène de la première rencontre entre Adèle et Emma, qui survient après quelques minutes. J'ai alors compris quelque chose que j'allais vérifier pendant tout le film : la prestation d'Adèle Exarchopoulos est gigantesque. Son visage est un tableau qui peut changer d'expression en une fraction de seconde, son sens de la répartie est fracassant, son rire explosif, sa sensualité brute renversante. Jamais une actrice n’a donné autant dans un film, et n’a été aussi bien filmée. J'ai d'ailleurs eu plusieurs fois l'impression nette que Léa Seydoux tombait amoureuse de sa partenaire en même que nous, avec dans le regard des éclairs d'incrédulité admirative.

J'ai déjà évoqué plusieurs aspects du film dans mon premier article, que je vais compléter ici (attention, le texte qui suit révèle de nombreux éléments du film qu’il vaut mieux ne pas connaître avant de le voir).

 

Les structures temporelles du film

 

Connaissant déjà la progression de l'histoire, j’ai mieux perçu la structure du film, qui m’apparaît plus clairement partagé en deux parties. La première concerne le développement du sentiment amoureux entre Emma et Adèle jusqu’au climax des scènes de sexe. Cette partie donne l’impression d’être un torrent impétueux dans lequel les évènements s’enchaînent rapidement, à grand coup d’ellipse si nécessaire (cf la rupture express avec Thomas), même si en réalité le temps ne s’y écoule pas si vite que ça, puisque cette partie s’étire en temps réel sur plusieurs mois.

Plus le film avance, plus le temps s’écoulant entre deux scènes semble augmenter : quelques heures séparent les premières scènes au lycée, puis quelques jours (avant la première rencontre), puis quelques semaines (avant le passage à l’acte), et enfin quelques mois.

La scène du repas avec les amis d’Emma constitue à l’évidence le nœud du film. Il commence par des scènes de cuisine qui montrent l’isolement d’Adèle, puis donnent à voir de multiples occasions dans lesquelles Adèle est subtilement ostracisée, avant de fournir à Adèle comme à Emma l’occasion d’un flirt (avec l’acteur et avec Lise), et de se terminer dans le lit avec les premières importantes lézardes exprimées par Emma.

Commence alors le chapître 2, celui de la déliquescence, de la descente en enfer. La durée de temps réel s’allonge encore entre les scènes : de mois, on passe à des sauts équivalant probablement à des années, la totalité de l’histoire d’Adèle s’étendant approximativement sur une petite décennie (de la Première à Bac+7).

Je trouve que la force particulière du film réside en grande partie dans cette accélération continue du temps : le film monte en intensité jusqu'en haut d'une montagne émotionnelle, puis en redescend mélancoliquement, mais tout du long il donne littéralement à percevoir l’écoulement inéluctable du temps.

 

Les figures de style kechichiennes

 

Tout le monde se rendra facilement compte que La vie d’Adèle est un film constitué d’une très grande majorité de gros plans. En le revoyant, je me suis toutefois rendu compte que les plans larges avaient également leur importance, soit parce qu’ils donnaient à voir le fonctionnement d’un groupe dans son ensemble (la manif, les lycéens, les repas), soit parce qu’ils mettaient en évidence les situations dans lesquelles un personnage est seul à un moment décisif (Adèle assise dans l’escalier qui va se faire embrasser par sa copine de classe, le banc dans le parc, Adèle qui s’éloigne dans le dernier plan).

La mise en scène de Kechiche, loin de toute fioriture visant à flatter l’égo, est entièrement orientée vers un seul objectif : mettre à l’unisson les sentiments des personnages et les mouvements de la caméra (ou le cadre). A titre d’exemple, un plan magnifique : alors qu’elle vient de tenter d’embrasser sa copine dans les toilettes, Adèle est filmée par un long travelling arrière fiévreux et superbement maîtrisé dans un couloir de lycée. La totale confusion de ses émotions y est admirablement montrée, notamment par un mouvement vif et rapide vers ses copines qui l'interpellent sur la gauche.

Autre point que j’ai remarqué lors de cette vision, les éléments récurrents qui jalonnent l’histoire, souvent avec des implications radicalement différentes : les spaghettis (trois fois), Adèle qui danse (à son anniversaire, dans les manifs, lors du repas, dans la rue avec son futur amant, avec ses élèves), le regard vers le ciel (dans le parc, dans l’eau en faisant la planche), l’explication de texte en classe (au début et à la fin), les manifs de rue (de lycéens, puis la gay pride), etc. Le film, en même temps qu'il donne à voir la flèche du temps, s'amuse à construire des cycles de répétitions.

 

Romantiques / lyriques vs classiques / cyniques

 

Les quelques conversations amorcées à la fin de la projection avec les autres spectateurs laissent préfigurer ce que pourraient être les débats autour du film. Les romantiques, comme moi, donnent la primeur au souffle qui porte le film le bout en bout. Peu leur importe qu’Adèle ne nettoie pas son nez lors de la scène de rupture, mais ce détail permet à la revue Zinzolin (qu’on rangera sur ce coup dans les cyniques) d’ironiser par voie de tweet sur le vin blanc à la morve.

Adèle est-elle animale et magnétique (point de vue romantique) ou bovine (point de vue classique) ? La façon dont les deux familles sont montrées sont-elles réalistes : d’un point de vue romantique, oui, car le trait appuyé ne sert qu’à renforcer le rendu des sentiments, ce qui est parfaitement le cas dans les deux scènes de repas croisés dans les familles respectives, d’un point de vue classique, non, car les spaghettis ET Julien Lepers en bruit de fond pourront sembler redondants.

Lors de leur visite de la Piscine à Roubaix, les deux filles ne semblent regarder que des tableaux et statues de femmes nues : illustration de l'extrême tension sexuelle entre elles d'un point de vue romantique (la caméra ne montre que ça parce qu'elles mêmes ne voient que ça), effet de surlignage exagéré d'un point de vue classique / cynique.

 

En attendant la troisième

 

Il est désormais probable que je retournerai voir La vie d’Adèle une troisième fois en salle, tellement le film est autant une expérience physique (sentiment de moiteur, parfois d’oppression, perception sensible des réactions de ses voisins, durée dilatée) qu’une oeuvre cinématographique. On peut donc y retourner comme on retourne à la piscine ou au sauna.

 

Film monde, film manifeste, La vie d’Adèle constitue un sujet d’étude inépuisable.

 

A voir aussi : Mon avis sur La vie d'Adèle  / L'avis des blogueurs sur La vie d'Adèle / La BD à l'origine du film : Le bleu est une couleur chaude / 4 choses que vous n'avez pas (ou peu) lu à propos de La vie d'Adèle

 

4e

Commenter cet article

Arpège 05/11/2013 23:54

Je reviendrai à la vie d'Adèle à ma simple troisième pour le seul exercice de la beauté revisitée. Ca et juste cela.
Il faut tout réecrire tout le temps, toujours et jusqu'à la fin.
Ce film est magnifique jusqu'à la dernière image il reste encore quelques milliers d'années pour faire mieux - je n'en ai pas besoin.
Allez courage Platon j'ai une pensée pour toi.

mathilde 17/10/2013 22:57

merci. c'est vraiment très intéressant. Je me souviendrais de tout cela lors de mon prochain revisionnage :)

Bannish 16/10/2013 02:07

Christophe, je souscris en tous points à ta lecture « romantique ». Tu as dit, sous cet angle, et bien mieux que quiconque, ce que je pense de ce film, jusqu’au détail. Il y a dans ce « plus qu’un
film », « quelque chose » d’inoubliable, c’est déjà certain.

J’imagine par ailleurs que beaucoup de jeunes actrices se sont probablement résolues à abandonner le métier depuis l’apparition à l’écran d’Adèle Exarchopoulos. Les mots peuvent manquer, c’est
totalement fascinant.

Mais ce film n’est pas seulement cette « expérience physique » dont tu parles si bien. De façon tout aussi délibérée, bien qu’amené de manière un peu plus pataude, je crois que le film impose une
grille d’analyse philosophique bien dans son époque.

Kechiche, de façon finalement assez appuyée, contribue à illustrer la thèse suivante :

-Le temps où les anciens disaient « deviens ce que tu es » est révolu.
-En écho à la synthèse de Sartre, « l’existence précède l’essence » (citée dans le film), l’existence humaine est une page blanche qui reste à écrire comme chacun l’entendra, et par-delà toute
notion immanente de bien ou de mal.
-Mais cette capacité à remplir la page blanche (= la liberté) est cependant doublement bornée :

o D'une part, par les déterminismes de la matière (le corps, la part d’animalité de l’existence)
- L’exercice de la liberté est déterminé par les lois du corps.
- La passion, l’attirance irréversible altère cette liberté théorique (Adèle), au même titre que la disparition de cette attirance (Emma). Cela est subi, et n’est pas le fait d’un choix libre.
- « Du fait des lois du corps, je ne fais donc pas précisément ce que je veux. »

o D'autre part, par les déterminismes sociaux (les classes sociales, les stéréotypes)
- L’exercice de la liberté est déterminé par les lois sociales :
• Par l’appartenance de classe (Emma et Adèle, chacune issue d’un milieu délibérément très typé)
• Par les stéréotypes de la vie de couple (reproduction grossière des standards hétérosexuels)
- Ces déterminismes sociaux forgent l’origine du gap culturel, lui-même cause de la perte d’admiration, puis de la déliquescence du sentiment amoureux d’Emma pour Adèle.
- « Du fait des lois sociales, je ne fais donc pas ce que je veux. »

La page blanche (que symbolise évidemment Adèle) est ainsi comme fondamentalement noircie par les déterminismes du corps physique et du corps social. La liberté présumée au départ n'introduit pas à
la vie bonne, ou au bonheur pour parler en anciens francs (in fine, Adèle et Emma vont en effet souffrir, et poursuivre quand même leur «existence», sans joie mais sans douleur, comme vaincues. NB
: au passage, c’est d’ailleurs pour cette raison que la dernière heure ne devait en aucun cas être aussi « brillante » que les deux premières)

Fatale destinée ou, au contraire, objet politique ? Kechiche n’est pas trop « lourd » sur ce point, même si l’on sent pointer l’orientation du propos : il semble préférable de s’abstenir de lutter
contre les lois du corps physique pour mieux s’indigner en revanche, mais sans espoir excessif, contre celles du corps social (la lutte portant parfois ses fruits, ce qui semble évoqué au travers
du défilé de la Gay Pride). Le discours sous-jacent serait là très actuel, et les sources post-modernes bien connues.

Pourrait-on cependant envisager un instant que l’existence ne précède pas l’essence ? Ce qui changerait simplement... tout. Et comme souvent, l’erreur se trouverait alors dans la prémisse, mais
ça...personne n’en parle :)

Chris 16/10/2013 19:35



Magnifique commentaire, qui mériterait de remplacer mon article... qui deviendrait alors un simple commentaire !



barbaste 15/10/2013 20:23

Bonjour, oui Adèle est envahissante, mais envahie aussi et davantage que Léa qui joue certes, mais n'incarne pas. Je m'avance mais je pense que ce film sans Léa n'aurait en rien perdu de sa
qualité. Je ne dis pas que Léa n'est pas bonne actrice, mais je la trouve loin de son personnage et que cela ne tient pas au film mais bien à Adele.
Elle mange le spectateur avec son sourire, ses yeux, son visage enlarmé (néologisme)et ce charme magnifique, filmé avec des yeux de "pro"
Oui c'est mieux qu'un grand film et que ceux qui n'y voient que du sexe ne croient pas en l'amour.
L'élan d'Adèle vers l'autre c'est l'élan de la vie

jean claude barbaste 13/10/2013 22:16

Outre votre lecture me reste une autre question pourquoi les dialogues des hommes dans ce film sont ils aussi insipides et les personnages aussi transparents, voire inexistants

Chris 15/10/2013 20:09



C'est vrai, vous avez raison, mais Adèle est tellement envahissante !