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Into the abyss

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/89/56/41/20055192.jpgDisons-le d'entrée, Into the abyss est un film magistral, et sa diffusion confidentielle (une salle seulement à Paris) est autant un scandale qu'un mystère insondable.

Werner Herzog nous plonge au coeur d'un drame texan : un jeune homme attend dans le couloir de la mort d'être exécuté. Il y a 10 ans, en compagnie d'un ami, il a froidement abattu une femme et deux jeunes gens pour voler ... une voiture rouge.

Herzog, dont on ne verra jamais le visage, interroge de sa voix si particulière tous les protagonistes de cette sale affaire : les deux accusés, le père de l'un deux, les familles et amis des victimes, l'aumonier, le bourreau, le policier qui a mené l'enquête, une serveuse, une femme qui est tombée amoureuse d'un des deux accusés. Il parvient, par la grâce de sa sensibilité extrême et un peu rustique, à extraire la profonde part d'humanité de chacun de ses personnages. Ce faisant, il se garde de tout manichéisme : les accusés qui nous semble au début du film des victimes (les témoignages sur le protocole de l'injection et les images tournées dans le couloir de la mort sont à ce titre terrifiantes) deviennent brusquement d'ignobles assassins à la faveur de reconstitutions macabres.

Le film est bien plus qu'un documentaire. Herzog y déploie des talents de pur cinéaste et donne ainsi une magistrale leçon de cinéma. Cadrer, éclairer, monter : en maîtrisant à la perfection ces trois composantes, il parvient à nous transporter au coeur du drame, comme s'il s'agissait d'un thriller - et après tout, c'en est un, d'une certaine façon.

Que l'on se comprenne bien : il ne s'agit pas ici d'un plaidoyer contre la peine de mort. Herzog affiche dès le début son opinion sur le sujet et la ré-affirme une ou deux fois, mais sans ostension. Le film dépasse cette problématique et nous emporte beaucoup plus loin : A quoi bon vivre ? Quel est le rôle d'un père ? Qu'est-ce que l'amour ? La vie mérite-t-elle d'être respectée ? Quel sens donner à sa vie ? Toutes ces questions traversent le film de part en part comme les sabres traversent la boîte d'un magicien : il y a à l'intérieur de la boîte un mystère que le film cerne mais ne décrit pas, celui de la vie et de la mort.

A la marge, et comme dans toute oeuvre majeure, Into the abyss nous emmène sur de nombreux chemins de traverse, dont le principal est la description d'une Amérique rurale désespérément peu éduquée, gangrenée par la violence, la drogue, l'analphabétisme et l'absence de sens. Sur ces chemins tortueux, on rencontrera aussi bien la poésie (les écureuils de l'aumonier), le grotesque (l'ami analphabète content de la prison où il a appris à écrire), le sublime (la réaction du bourreau), la profondeur insondable des sentiments (le père), le ridicule (l'arc-en-ciel) et l'absurde (les morts en chaîne dans la famille de la fille de la victime).

Pour résumer, ce film DOIT absolument être mieux distribué  et il est IMPERATIF que vous alliez le voir si vous le pouvez, il en va de votre intégrité intellectuelle, de votre santé mentale et de votre complétude d'être humain. A minima.

 

4e

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Bannish 09/11/2012 21:07

C’est une éternelle expérience que l’attente de l’exécution d’un homme est un sujet captatif, politiquement ou artistiquement, car il a la grande vertu de mettre à jour les grandes questions de
l’existence, non seulement pour celui (ou celle) qui va être mis à mort, mais également pour tous ceux qui sont les ‘parties prenantes’ de l’affaire décrite : victimes, familles, forces de l’ordre,
justice, bourreaux, accompagnants, …et donc, s’agissant d’un documentaire, pour le spectateur.

Disons-le tout de suite : je ne suis pas loin de partager ton enthousiasme. Herzog est d’une honnêteté intellectuelle profonde, et ce à bien des titres. D’abord parce que le traitement du sujet
initial, comme tu le rappelles, n’est en rien manichéen, quel bonheur ! Ensuite, parce qu’Herzog indique rapidement d’où il parle : nul ne devrait prendre la vie d’autrui, par principe. Quel
bonheur ! Mais peut-être surtout parce qu’il accepte d’être totalement débordé par le thème de son film. Je m’explique.

Il ne s’agit pas d’un film sur la peine de mort, tu le rappelles très justement. Herzog se sert d’une situation limite pour voir ce qu’il y a derrière la chambre verte, la chambre d’exécution. Et
là, c’est le drame ! On va trouver bien des choses qu’Herzog lui-même n’avait probablement pas imaginées en démarrant son projet : scénario open, ‘je pose le cadre et après on voit ce qui vient’.
Et il vient beaucoup de choses, toutes celles que tu indiques et d’autres encore.

Sa posture de principe abolitionniste n’en est que plus confirmée. Malgré l’horreur, malgré l’absurdité, au-delà de la vérité, du mensonge, de l’injustice sociale, du bien commun, des sentiments
mêlés ou de la compassion, c’est pour Herzog un principe absolu que nul n’a le droit de prendre la vie d’autrui. Point barre.

Herzog se laisse dépasser par sa créature. Car il y a toujours quelque chose de troublant à constater que les pires situations humaines (et la condamnation d’un homme à mort en est un archétype)
sont des occasions privilégiées de rédemptions. Nous ne les souhaitons pas, nous ne les souhaitons à personne, et pourtant elles sont mystérieusement source de vérité humaine. Les chrétiens ne
disent-ils pas à Pâques : heureuse la faute qui nous valu un si grand rédempteur ! Faut-il être confronté à la situation limite pour grandir ? La pédagogie de la peur serait-elle un chemin de
sagesse ? Cette question, c’est la mienne ou la tienne. Mais c’est aussi une question politique, c’était celle d’Hans Jonas par exemple, aux sources de l’écologie politique. Décidément, l’homme est
un être à la tête dure ! Herzog compatit.

En cela, Herzog ouvre bien d’autres portes obscures, et je n’ose rêver d’un scénario analogue qu’un honnête homme porterait à l’écran avec talent : l’histoire d’une situation limite au tout début
et à la toute fin de la vie…ça se passerait dans une chambre d’hôpital, on reviendrait sur la scène du crime, on décomposerait le processus, les formulaires et les codes de l’exécution, on pourrait
entrer dans la complexité des histoires et des sentiments des protagonistes, des parties prenantes. Ce serait réalisé avec une intégrité intellectuelle extrême, et, par delà la complexité, il y
aurait ce principe inaliénable du respect de la vie humaine, quelles que soient les circonstances. Mais là, tu peux t’brosser Hervé, c’est pas demain la veille et ‘ça ne
mar-che-ra-ja-mmmmmmais’…

ça a sans doute échappé à Herzog ; ou peut-être pas, si j’en juge par la photo finale du petit d’homme, ce fœtus « aux larges mâchoires », comme son papa, libérable en 2041, et lui-même sauvé par
le cri et la fierté de son Saint taulard de père.

Merci Christophe de m'avoir donné envie de me précipiter au Ciné du Panthéon pour voir ce film!

Chris 11/11/2012 23:25



Tenir un blog ne sert pas à grand-chose, sauf :


- quand je relis un vieil article et qu'il me remémore de bons souvenirs


- quand quelqu'un me dit qu'il a été voir un film qu'il n'aurait pas été voir sinon


Donc merci de ton long commentaire très intéressant. Tu sais quoi : tu devrais ouvrir un blog, tes commentaires sont des articles en fait...



dasola 07/11/2012 14:16

Bonjour Chris, c'est que j'appelle un plaidoyer. Je vais y aller dès que possible. Bonne après-midi.

Chris 07/11/2012 23:19



Connaissant un peu tes goûts, je pense que tu devrais aimer...



ffred 06/11/2012 00:32

Eh ben, en effet ça donne envie...