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Hannah Arendt

http://fr.web.img6.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/93/93/88/20485508.jpgPeu de films prennent comme sujet la vie des philosophes. Il faut dire que filmer la pensée en train de s'élaborer est une sorte de défi ultime, et Hannah Arendt n'évite pas entièrement l'écueil de la vacuité, en exposant plusieurs fois son personnage principal allongée, en train de méditer.

Heureusement pour nous, le film montre bien autre chose, et d'abord le portrait d'une femme, avec son histoire très exceptionnelle (avoir été l'amante d'Heidegger n'est pas rien) et beaucoup plus quotidienne (son mari qu'elle appelle Frimousse, ses amies, ses cigarettes, ses parties de billard).

Ensuite, et c'est probablement le plus instructif, on suit le procès d'Adolf Eichmann comme si on y était. Margarethe Von Trotta choisit de ne montrer le nazi qu'au travers de véritables images d'archive, et là se situe sans nul doute le coup de génie du film. Il est tout à fait fascinant d'observer le visage de cet homme, impassible, et évoquant l'honneur comme justification des horreurs commises.

Du coup, l'élaboration du concept de Banalité du mal paraît assez claire. 

La dernière partie du film est peut-être la plus intéressante : elle montre avec brio comment des groupes de personnes peuvent juger d'une oeuvre sans même l'avoir lue, ce qui constitue un phénomène tout à fait classique. L'attitude d'Hannah Arendt, qui refuse obstinément de répondre, considérant qu'elle n'a pas à entrer dans une polémique qui n'est pas de son niveau, est remarquablement rendue. La longue scène finale du discours devant les étudiants permet à l'excellente Barbara Sukowa se déployer tout son talent.

Hanna Arendt est loin d'être un chef d'oeuvre cinématographique, mais c'est sans conteste un film agréable dont on sort plus intelligent.

 

3e

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Mathilde 15/08/2013 21:21

J'ai presque cliqué sur le lien par solidarité ; eh, SensCritique n'est vraiment pas une fin en soi. Je ne le regrette pas : c'est la première fois depuis que j'y suis inscrite que je tombe sur une
critique pertinente et bien écrite ; il me semble que cela mérite d'être dit.
Ecrire un commentaire à la hauteur de votre analyse appellerait un nouveau visionnage : mai, c'est loin. Aussi me contenterai-je de dire que peu de biopics peuvent prétendre avoir transcendé leur
genre comme Hannah Arendt l'a fait, et à la seule force de la pensée complexe qu'est la philosophie.

Chris 22/08/2013 21:22



Merci pour ces gentils compliments, et donc peut-être à bientôt sur Christoblog !



Bannish 29/04/2013 20:38

Globalement très en phase avec cette chronique, dont je partage à 100% la conclusion.

Un complément sur un aspect intéressant, et que je ne connaissais pas : sa relation d’amitié tourmentée avec Hans Jonas, lui aussi élève de Heidegger, et (ce qui n'est pas évoqué) considéré par
beaucoup comme le père de l’écologie moderne, et à l’origine du désormais Très Saint principe de précaution.

Un bémol sur le fond : si Hannah Arendt ne répond pas à ses détracteurs, ce n’est à mon avis pas parce qu’elle estime que la polémique « n’est pas de son niveau » comme tu le dis, ce qui
supposerait une certaine condescendance envers ces détracteurs. Il me semble que c’est davantage qu’en tant que philosophe, par nature passionnée par la recherche de la vérité, elle se doit de
témoigner sans trahir la rectitude de sa pensée. Ayant retranscrit ce qu’elle avait vu et entendu au procès de Eichmann, elle en témoigne dans un souci de vérité, au-delà des considérations
émotionnelles (la souffrance de ses proches, qui ne l’indiffère pas) ou du politiquement correct (les enjeux politiques concernés, qu’elle ne néglige pas). Et c’est dans cette recherche de vérité
qu’elle développe rationnellement le concept de « banalité du mal » ; ça m’a rappelé la phrase d’Aristote qui dit en substance : « j’aime Platon et j’aime la vérité ; mais entre Platon et la
vérité, je choisis la vérité ».

A l’heure du tout émotionnel et de la manipulation facile, cette posture courageuse de recherche du vrai pourrait nous faire sérieusement réfléchir.