Il y a quelque chose de désarmant dans le cinéma de Cédric Klapisch : une candeur qui ne devient jamais lourde, servie par une foi immense dans le pouvoir du cinéma.
Dans cette improbable histoire qui mêle préoccupations contemporaines et plongée rétro dans le XIXème siècle , il y a une réflexion diffuse, qui ne fournit pas la matière première du film : il s'agit d'un questionnement autour de la modernité, articulé autour de la permanence des sentiments.
Adèle se confronte en effet aux innovations de son temps (la photographie, l'impressionnisme), comme ses très lointains descendants (réseaux sociaux, solitude), mais trouve sa vérité en aimant, comme d'ailleurs le feront les lointains cousins du XXIème siècle. Dans le cinéma de Klapisch, il est finalement toujours question de liens.
Le film serait donc seulement une fantaisie kitsch vaguement sentimentale si le talent de Klapisch ne parvenait à la sublimer par des parallèles charmants et un montage parfois vertigineux. On prend au final un plaisir certain à suivre les évolutions d'un casting cinq étoiles, dans lequel j'ai envie de distinguer Suzanne Lindon, parfaitement à l'aise dans le rôle d'une jeune fille mal à l'aise, Cécile de France méconnaissable et un Paul Kircher qui me convainc ici totalement pour la première fois de sa jeune carrière.
Les Wes Anderson se suivent et se ressemblent malheureusement un peu trop .
Nous avons donc ici les recettes qui sont généralement mises en oeuvre par l'Américain : cadrage corseté, jeu sans expression des acteurs, décors stylisés, postures hiératiques, fétichisation d'objets kitsch et colorés.
La relative bonne nouvelle est que dans cet opus la stylisation à outrance s'efface un petit peu au profit d'émotions plus humaines : amour filial, peur de la mort, croyance en Dieu, trahison et rédemption. L'image est aussi un peu moins remplie à ras-bord que dans les deux derniers films, ce qui permet une meilleure respiration dans la narration.
Certaines scènes parviennent même à retrouver la légèreté rieuse et caustique qui semblait avoir déserté le cinéma d'Anderson : la scène de basket-ball est ainsi très réussie. Une sorte de gore bon enfant et revigorant est aussi de retour, par exemple dans la scène du premier crash.
The phoenician scheme est donc une relative réussite dans le genre "maison de poupée pour adulte" qui semble être devenu le style durable du cinéaste, style qui n'est pas mon préféré, vous l'aurez compris.
L'opus précédent de Mission Impossible m'avait beaucoup plu. J'avais apprécié son alacrité décomplexée, sa capacité d'aller droit au but et de proposer de nombreuses idées de scénario et de mise en scène.
Malheureusement, ce nouvel épisode est presque l'opposé du précédent. L'action peine à démarrer (il faut attendre plus d'une heure pour que l'action débute vraiment, ... et le film dure 2h49), la lourdeur est plutôt de mise (avec force clin d'oeil aux autres épisodes) et les scènes d'action sont moins enlevées que celle du train dans MI7.
Les choses se débloquent un peu avec une séquence sous-marine plutôt réussie, qui rappelle plus l'ambiance magique du Abyss de James Cameron que les galipettes habituelles de Tom Cruise. La grande scène finale est une cascade aérienne certes impressionnante dans des décors sublimes, mais dépourvue de véritables enjeux dramaturgiques.
Le film se complaît par ailleurs dans une sorte de gloubi-boulga de bons sentiments et de considérations à tendance scientologique qui m'a laissé complètement froid.
Le film d'ouverture du Festival de Cannes 2025 nous rappelle une évidence : le propre du bon cinéma est avant tout de générer des émotions chez les spectateurs.
Partir un jour, de ce point de vue-là, est un beau et grand film. On y rit d'abord franchement, du fait d'une écriture très subtile et précise d'une part (le carnet du papa, la partie de Times Up et le cas "Dupond"), et grâce au don comique intrinsèque de plusieurs acteurs et actrices du casting d'autre part, Dominique Blanc et François Rollin en tête.
Amélie Bonnin parvient aussi à distiller tout au long de son film une profonde émotion, générée par la confrontation des lignes de vie qui ont existé, et de celles qui auraient pu exister. De cet enchevêtrement de possibilités avortées et d'espoirs renouvelés, sourd une douce mélancolie, qui parvient à n'être jamais triste.
Il faut ajouter à toutes les qualités du film une capacité rare à décrire un milieu social de province pas très favorisé sans misérabilisme (les restaurants pour routiers, belles métaphores pour une histoire de départ et de retour). Pour colorer ce tableau riche et complexe (on pourrait y ajouter plusieurs autres thématiques, comme la cuisine et la maternité), la réalisatrice choisit d'essaimer quelques chansons populaires fredonnées par les personnages, mais ce choix ne fait pas de Partir un jour une comédie musicale. Chaque passage de ce type agit plutôt comme un exhausteur de goût, qui relève avec mesure ce qu'on vient de voir.
Chaque grand film comprend une scène emblématique, et je dois dire que cela faisait bien longtemps que je n'avais éprouvé aussi violemment le sentiment d'allégresse que me procure une scène parfaitement réussie : il s'agit bien sûr ici du souvenir de la patinoire, bijou d'écriture et de mise en scène.
Pour le dernier jour de cette année, on commence comme hier par une série de trois films en compétition. The history of sound (2/5) du Sud-Africain Oliver Hermanus, est un exercice de style propret, pas désagréable, mais qu'on oublie instantanément. Il s'agit d'une romance gay dans les années 1910/1920, avec de très belles images qui sentent un peu la naphtaline, et une sous-écriture des personnages qui oblige Paul Mescal et Josh O'Connor à d'impossibles contorsions pour exprimer quelques émotions.
Valeur sentimentale (3/5) de Joachim Trier, a été très bien accueilli sur la Croisette. On y retrouve Renate Reinsve pour, en quelque sorte, ajouter quelques chapitres de plus à Julie en douze chapitres, sur un mode bergmanien cette fois-ci. Je suis pour ma part un peu réservé : le film est certes très bien réalisé, mais j'ai trouvé qu'il peinait à générer véritablement de l'émotion, peut-être du fait de son côté très "entre-soi". L'intrigue met en effet en scène un réalisateur odieux et sa fille actrice de théâtre. Woman and child (5/5), de l'Iranien Saeed Roustayi, présente les mêmes qualités que son film précédent, Leila et ses frères. Cette histoire aux ramifications foisonnantes nous amènent à de terribles dilemmes moraux, comme d'habitude dans le cinéma iranien. Pour moi un prétendant au Palmarès, avec une réalisation au cordeau.
Pour finir, je glisse en salle Bazin pour une dernière séance d'Un Certain Regard. Homebound (3/5) de l'Indien Neeraj Ghaywan est une très jolie chronique à la Dickens, racontant la destinée d'un couple de jeunes amis musulmans issus d'une basse caste, tentant difficilement de s'élever socialement. C'est fort bien réalisé et le film présente un tableau saisissant de l'Inde en période Covid.
C'est tout pour cette année !
21 mai
Trois films en compétition à la suite pour commencer. Fuori (4/5) de l'Italien Mario Martone met en scène quelques souvenirs de l'écrivaine Goliarda Sapienza. Il ne s'agit pas d'un biopic de l'auteure du livre culte L'art de la joie, mais plutôt d'une chronique d'une sororité carcérale, filmée avec beaucoup de tact, dans une ambiance jazzy. J'ai beaucoup aimé ce film qui ne raconte rien, mais le fait avec talent.
Un simple accident (5/5) s'impose ensuite comme un prétendant naturel à la récompense suprême. Jafar Panahi signe ici certainement son chef-d'oeuvre : dilemme moral mi-thriller mi farce tragi-comique, il propose ici un film aimable en tout point. Le cinéma iranien, a qui la Palme a échappé de peu l'année dernière (pour Les graines du figuier sauvage), trouve ici une occasion rêvée d'accéder à une reconnaissance mondiale.
Romería (3/5), de la Catalane Carla Simon, présente dans la salle avec un beau ventre extrêmement rebondi annonçant un heureux évènement, est un joli film plein de poésie sur une thématique assez proche du film de Julia Decournau : les morts du Sida dans les années 80, et l'ostracisme dont ils furent les victimes. C'est sensible, avec un beau passage onirique, mais dramaturgiquement un peu léger. Il faudra suivre cette réalisatrice dans la durée.
La révélation de la journée, et peut-être du Festival tout entier, c'est un nouvel acteur (Théodore Pellerin) et une nouvelle réalisatrice (Pauline Loquès), qui proposent ensemble un premier film remarquable, Nino (5/5), errance parisienne d'une jeune homme qui vient d'apprendre qu'il est atteint d'un cancer. Le film est d'une beauté et d'une douceur à couper le souffle. A ne pas rater, quand il sortira.
20 mai
Début de matinée avec le nouvel Wes Anderson, The phoenician scheme (3/5), plus vivant que les dernières productions de l'Américain. Le film ressemble moins à une recette désincarnée qu'Asteroide City ou The french dispatch, introduit quelques émotions bienvenues et des effets plutôt réjouissants. Un bon cru.
Splitsville (2/5) de Michael Angelo Corvino (dont j'avais aimé The climb) déçoit. Il s'agit d'une histoire de couples "libres", qui bien sûr vont se rendre compte que la jalousie existe encore, malgré les bonnes résolutions. Un marivaudage inconséquent et qui semble d'une autre époque, comme du Woody Allen de nouveaux riches. Once upon a time in Gaza (3/5) est une fiction des frères Nasser qui se situe dans le Gaza des années 90 : une fable morale mi-chronique sociale mi-film noir, qui m'a plutôt convaincu (de justesse), malgré l'extrême légèreté de son scénario.
Retour à la compétition pour deux gros morceaux. Avec Les aigles de la République (4/5), Tarik Saleh conclut sa trilogie sur Le Caire d'une très belle façon. Ce thriller palpitant décrit le pacte faustien d'un célèbre acteur, qui a accepté de jouer le général Al-Sissi dans une production du régime. Entre drame et comédie, cette production à grand spectacle m'a ravi. Ce n'est malheureusement pas le cas d'Alpha (2/5) le nouveau film de Julia Ducourneau, que beaucoup considèrent sur la Croisette comme un accident industriel (il obtient la plus mauvaise note du classement journalier de Screen International, sorte de baromètre de la critique mondiale). Il y a peu d'idées nouvelles dans ce film, et elles sont toutes ratées. Seule à mon sens la prestation de Tahar Rahim, hallucinée et hallucinante, sauve le film d'un naufrage total.
19 mai
Deux comédies romantiques complètement dissemblables pour commencer la journée. Amour apocalypse (3/5) met en scène la romance d'un quadragénaire éco-anxieux francophone et d'une mère de famille standardiste anglophone au Québec. Le film d'Anne Emond est drôle et sympa comme tout à regarder. L'acteur Patrick Hivon, vu chez Dolan et Monia Choukri, est formidable. Changement absolu de décors avec Pillion (3/5), film britannique qui nous donne à voir une romance dans le milieu des bikers gays adeptes de pratiques BDSM... avec des scènes sexuelles assez crues qui ont fait sortir une partie de la salle. L'histoire est originale et je crois que c'est la première fois que je vois une relation sado-maso "épanouie" montrée ainsi au cinéma.
Intermède Un certain regard avec le premier film nigérian présenté à Cannes, My father's shadow (2/5), qui a pour thème le voyage d'un père et de ses enfants à Lagos, en 1993, pendant les émeutes qui secouèrent le pays. Je n'ai pas trop aimé le film qui est réalisé avec des tics auteuristes du cinéma européen. Pour dire la vérité, j'ai un peu dormi : c'est le coup de fatigue de milieu de Festival. Un petit repos bien mérité puisque m'attendait ensuite les 2h40 d'un des gros morceau de la compétition, L'agent secret (4/5) de Kleber Mendonça Filho. On tient là un film important, bien écrit, joué et réalisé, qui décrit avec brio les années 70 au Brésil et son lot de corruptions et magouilles. Le film regorge de thèmes, et sa partie finale est brillante. Il est toutefois à mon avis un peu trop long, même si finalement le temps ressenti n'est pas du tout de 2h40. Un candidat évident au Palmarès même si pour ma part j'ai préféré les audaces de Sirat et la concision sèche d'Un simple accident.
La journée marathon s'achève plaisamment avec La femme la plus riche du monde (3/5) de Thierry Klifa, inspirée de l'affaire Bettancourt avec une Isabelle Huppert parfaite et un Laurent Lafitte au top en goujat pique-assiette. Un film-champagne instructif et plus profond qu'il n'y paraît.
18 mai
La début de journée commence, une fois n'est pas coutume, par une comédie qui se fait plier la salle entière de rire. Baise-en-ville (4/5) de Martin Jauvat (qui s'est fait connaître avec la série Parlement) est une fantaisie douce et tordante, qui révèle le talent comique d'Emmanuelle Bercot, irrésistible. C'est acidulé, touchant, et gentiment amusant.
Le retour à la compétition est rude. Die, my love (1/5) de la britannique Lynn Ramsay est complètement raté. Jennifer Lawrence joue avec conviction une femme en pleine dépression post-partum, mais elle est desservie par un scénario indigent, des idées de mises scènes tape-à-l'oeil et une bande-son agressive. Le film ne raconte rien, et le fait mal. Changement total de ton une nouvelle fois au Cineum, où je découvre L'inconnu de la Grande Arche (3/5), de Stéphane Dumoustier, qui nous raconte comment Johan Otto von Spreckelsen a conçu et construit la Grande Arche de la Défense. Après The brutalist, un nouvel exemple qui prouve que l'architecture peut donner au cinéma de très beaux sujets. Le film bénéfice d'une distribution parfaite (un étonnant Xavier Dolan en fonctionnaire radin, Swan Arlaud et Claes Bang). Il est très plaisant.
Fin de journée à Debussy pour le nouveau film de Hlynur Palmason, L'amour qu'il nous reste (4/5). Cette chronique familiale d'un couple qui se défait et de leur trois enfants est merveilleusement tendre, sensible et inventive. On rit, on s'extasie devant la magnifique nature islandaise, on est touché par cette famille où tous sont intéressants. L'Islandais n'a pas son pareil pour décortiquer les sentiments et les relations avec une finesse rare, et une fantaisie nouvelle qu'on ne lui connaissait pas. C'est un très beau film, qui aurait mérité à mon avis d'être en compétition.
17 mai
Aujourd'hui retour à la compétition avec quatre films enchaînés dans le GTL. On commence la journée avec Eddington (2/5), qui a été plutôt mal reçu par la Croisette. Ari Aster compile tous les grands enjeux qui traversent l'Amérique aujourd'hui, du complotisme à Black Lives Matter en se moquant de toutes. De ce jeu de massacre idéologique qui se termine dans un feu d'artifice de violence gore, on ne sait trop ce qu'il faut retenir.
La petite dernière (3/5) confirme le talent d'Hafsia Herzi qui signe ici un film délicat sur le sujet d'être d'une musulmane lesbienne en banlieue. Le film, tiré de l'auto-fiction de Fatima Daas, est une sorte de Vie d'Adèle, sans le male gaze de Kechiche. Rien de bien original, mais une belle sensibilité. Renoir (2/5), de la Japonaise Chie Hayakawa est l'un des films les plus faibles de la compétition pour l'instant. Il s'agit du tableau impressionniste d'une petite fille qui perd son père dans le Japon des années 80. Sensible, mais un peu décousu et pour tout dire, ennuyeux.
Montée des marches en soirée pour le formidable Nouvelle vague (5/5) de Richard Linklater, qui raconte le tournage d'A bout de souffle. D'une facture très classique, tourné en noir et blanc, le film est un délice qui fait revivre cette époque et permettra certainement à beaucoup de comprendre parfaitement en quoi Godard était génial. Et en plus c'est très, très drôle. Tarantino et Lelouch, dans la salle, félicite chaudement Linklater.
16 mai
Grosse journée à cinq films aujourd'hui. Je l'avais laissée hier soir médecin, je retrouve Léa Drucker dans le nouveau film de Dominik Moll Dossier 137 (3/5), dans lequel elle joue un rôle très similaire de justicière du service public, en policier de l'IGPN. Le film est didactique, il documente de façon la plus objective possible le cas d'un blessé par flash-ball pendant les manifs de gilets jaunes. C'est efficace, mais pas sans lourdeur.
J'enchaîne avec le très beau Amrum (4/5) de l'Allemand Fatih Akin. Pour résumer, il s'agit du coming of age d'une jeune garçon très sympathique, par ailleurs membre des jeunesses hitlériennes, entre la mort d'Hitler et la capitulation de l'Allemagne. Amrum est prenant, instructif et sa photographie touche au sublime : une réussite. On se demande pourquoi le film n'est pas en compétition.
Deux déceptions ensuite. A pale view of hills (2/5), de Kei Ishikawa (dont j'avais beaucoup aimé A man) illustre d'une façon un peu trop sage le premier roman d'Ishiguro, en essayant d'en copier la structure cotonneuse et allusive, mais cela s'avère presque impossible au cinéma. Le film est beau à regarder, et pas inintéressant, mais trop brumeux pour que le spectateur y adhère vraiment. Le film d'animation de la Quinzaine, La mort n'existe pas (1/5) du Québécois Félix Dufour-Laperrière est une catastrophe : je n'ai rien compris à cette histoire de jeunes terroristes révolutionnaires qui veulent assassiner du bourgeois, perdus dans une forêt onirique où on dépèce des lapins. Et l'animation est affreuse.
Retour à la compétition pour Sirat (5/5) de l'espagnol Oliver Laxe, un premier prétendant sérieux à la récompense suprême. Sergi Lopez recherche sa fille dans le Sud marocain, en compagnie d'un petit groupe de ravers. Pas possible d'en dire beaucoup plus sans risquer de déflorer le film, un des plus prenants que j'ai vu ces dernières années, véritable voyage au propre comme au figuré, qui tient le spectateur en haleine de bout en bout.
15 mai
Au petit matin, je profite des conditions de projection exceptionnelles du Grand Théâtre Lumière pour voir Mission impossible : The final reckoning (2/5). Je trouve cet opus bien moins réussi que le précédent. Autant MI7 était rythmé et joyeusement spectaculaire, autant MI8 est lourdingue et poussif. Le film, qui dure 2h49, ne commence pour moi vraiment qu'au bout d'une heure trente. Deux scènes d'action pures (sous-marin et avion) méritent toutefois qu'on voie le film.
Retour à la compétition avec Deux procureurs (3/5) de l'Ukrainien Sergei Loznitsa, habitué de la compétition, et souvent récompensé. Le film est assez dur (il conte les déboires d'un jeune procureur idéaliste dans le contexte des purges staliniennes), mais formellement très beau. On peut voir le film comme un Wes Anderson kafkaïen, qui aurait abandonné tout fantaisie au profit d'une sobriété cruelle et glaciale.
Le moment de plaisir vient ensuite, avec le rattrapage du film d'ouverture. J'ai adoré Partir un jour (5/5), pour moi le meilleur film d'ouverture à Cannes depuis des années, parfaite comédie sociale, mêlant émotion et rire, sujets du moment et interrogations éternelles. L'aspect comédie musicale est accessoire : comme un exhausteur de goût, les chansons ne servent qu'à pimenter l'ensemble. Fin de journée un peu difficile avec L'intérêt d'Adam (2/5) de la Belge Laura Wandel, qui avait impressionné avec son premier film sur le harcèlement scolaire, Un monde. Le problème de celui-ci est que ses deux personnages principaux prennent mauvaise décisions sur mauvaises décisions, sans que l'on comprenne pourquoi. C'est frustrant. Et le procédé caméra à l'épaule / longs plans-séquences a été trop souvent vu pour sauver l'affaire. C'est raté.
14 mai
Comme j'en ai pris l'habitude depuis quelques années, le Festival commence pour moi avec le film d'ouverture de La Quinzaine des Cinéastes, dans la salle Croisette. Enzo (2/5) est le film que préparait Laurent Cantet quand il est décédé, et qu'a terminé son ami Robin Campillo. Le résultat est hybride du cinéma des deux compères (propos politique et coming of age gay), sans que le spectateur y trouve vraiment son compte, tant les intentions l'emportent sur l'incarnation. Malgré du lourd au niveau casting (Elodie Bouchez et Pierfrancesco Favino) je suis donc resté au bord du chemin.
Première montée des marches et premier film en compétition avec le très attendu Sound of falling (4/5) de l'Allemande Mascha Shilinski. Ce deuxième film est d'une ambition folle : il dresse pendant 2h29 les (tristes) portraits de femmes ayant vécu au fil des décennies dans une même ferme d'Allemagne de l'Est. C'est d'une qualité technique ahurissante, ça déborde d'idées de mise en scène et de scénario, mais c'est un poil trop complexe pour aller chercher la note maximale. Le film est difficile d'accès et certains le trouveront funèbre et froid.
Je glisse en début de soirée salle Debussy pour l'ouverture d'Un certain regard. Promis le ciel (3/5) de la franco-tunisienne Erige Sehiri, dont on avait découvert le premier film Sous les figues à la Quinzaine en 2022. Le film décrit le sort des immigrées sub-sahariennes en Tunisie à travers trois femmes très différentes. La belle photographie, la spontanéité réjouissante du casting en partie non-professionnel et la subtilité du propos rendent Promis le ciel agréable à suivre. L'équipe du film est aux anges, et Camelia Jordana est dans le public.
D'un point de vue cinéma, c'est le degré zéro : des interviews face caméra, avec entre elles des images de "remplissage" (coucher de soleil, homme qui fait cuire des maïs sur le front de mer, images de JT, dessin animé assez grossier).
Le destin de ce médecin est certes remarquable (il a perdu trois filles et une cousine lors d'un bombardement israélien), mais la dramatisation de la tragédie qu'il a vécu au sein-même du film m'a gênée. On a par exemple droit à des cartons, conditionnant ce que nous voyons à un compte à rebours macabre (3 jours avant la tragédie) : de quoi exciter notre curiosité malsaine sur le thème de : Qui va mourir ? Qui va survivre ?
Finalement, cette mise en scène ostentatoire du malheur n'atteint pas son but, au contraire : je n'ai pas été ému du tout.
De plus, et ce n'est peut-être pas très politiquement correct de le dire, mais l'optimisme un peu béat du docteur et sa façon de "marketer" le drame dont il a été victime (il est tout fier que son livre ait été traduit en ... 23 langues !) ne le rend pas sympathique, au contraire. Il finit par énerver, ce qui est un comble, au regard de son malheur.
Enfin le film est déphasé par rapport à l'actualité brûlante, puisque Israel fait depuis encore pire, ce qui est un peu gênant.
The gazer est une curiosité de la Quinzaine des cinéastes 2024.
Le réalisateur Ryan J. Sloane se fend ici d'un hommage appuyé au cinéma des années 70 : trip nocturne, 16 mm au gros grain, équipe de tournage très réduite, ambiance de polar paranoïaque, lumières blafardes.
Le propos du film est original : il montre comment une jeune femme atteinte d'une maladie dégénérative lui faisant perdre la mémoire immédiate se retrouve impliquée dans une sordide affaire de meurtre. Elle doit constamment s'enregistrer elle-même à l'aide d'un vieux magnétophone pour garder trace de ce qu'elle vit.
La progression de sa quête se fait donc à l'ancienne, sans portable, et Frankie, jouée par la l'excellente Ariella Mastroianni (aucun rapport avec Marcello) doit donc progresser sur la base d'une stricte appréciation de la réalité. Réalité qui par ailleurs se délite en partie sous ses yeux, le réalisateur parvenant subtilement à nous rendre sensible les distorsions que le cerveau de Frankie éprouve.
Tout n'est pas palpitant dans The gazer, le film souffrant par moment d'une certaine nonchalance arty, mais la démarche est intéressante. Un film de cinéphile pour cinéphiles.
Le début de ce film argentin donne l'impression d'avoir été vu mille fois : un milieu difficile, un ado qui se cherche, un groupe de jeunes qui font des conneries, un beau-père sans autorité, une caméra à l'épaule et une approche naturaliste.
L'originalité tient ici aux décors inhabituels (la Cordillère des Andes constitue un majestueux arrière-plan) et surtout au contexte général : l'action se déroule en grande partie dans un établissement pour handicapés et la plupart des acteurs sont eux-mêmes porteurs d'un handicap.
Le sujet n'est pourtant pas celui-ci, le film montrant le handicap plutôt comme une opportunité que comme un problème. Ce dont veut nous parler le réalisateur, c'est à l'évidence de l'émancipation et de l'énergie juvéniles de ses personnages. Il y parvient souvent, donnant à voir des micro-aventures saisissantes (le bobsleigh artisanal) et débordantes d'énergie.
Le film souffre de quelques longueurs et redites, mais il faut lui reconnaître un souffle certain, à l'image d'une scène initiale décapante, filmée en pleine tempête dans des décors naturels.
L'acteur principal, Lorenzo Ferro, est magnétique.
Federico Luis, dont c'est le premier film, est un cinéaste à suivre.
Du 14 au 22 mai 2025, vous pourrez suivre pour la treizième fois consécutive le Festival de Cannes en direct sur Christoblog, avec un résumé tous les soirs de mes aventures sur la Croisette, à suivre en lisant Mon journal de Cannes 25 (vous pouvez vous rafraîchir la mémoire en parcourantMon journal de Cannes 24).
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Si vous allez à Cannes pour la première fois, ces articles pourraient vous intéresser :
Cette année, la compétition comprend 21 films (peut-être 22 si la sélection du nouveau Bi Gan est confirmée dans les jours qui viennent).
Sur le papier c'est une sélection extrêmement attractive. On peut y distinguer les cinéastes qui ont déjà eu au moins une Palme d'Or, (Les frères Dardenne - Jeunes mères, Julia Ducourneau avec son très mystérieux Alpha), ceux qui sans avoir reçu la récompense suprême ont souvent participé à la compétition (Wes Anderson - The phoenician scheme, Sergei Loznitsa - Two prosecutors, Kleber Mendonça Filho - L'agent secret, Lynne Ramsay - Dye, my love, Jafar Panahi - Un simple accident, Joachim Trier - Valeursentimentale), ceux qui ont déjà été en compétition au moins une fois (Richard Linklater avec son film sur le tournage d'A bout de souffle, New wave, Mario Martone - Fuori, Tarik Saleh - Les aigles de la République, Saed Roustaee - Woman and Child, Dominik Moll - Dossier 137, Kelly Reichardt - Grandmaster), et enfin ceux qui apparaissent en compétition pour la première fois.
Parmi ces derniers, une rumeur persistante annonce un très grand film de l'allemande Mascha Schilinski : Sound of falling aurait été préempté par Cannes il y a très longtemps, en début d'année 2025, au nez et la barbe du Festival de Berlin. C'est un cas de figure rarissime.
Pour le reste, la compétition propose donc une série très prometteuse de cinéastes qui feront leur premier pas en compétition : le Sud Africain Oliver Hermanus - The history of sound , la japonaise Chie Hayakawa - Renoir, les espagnols Oliver Laxe - Sirat et Carla Simon - Romeria, la Française Hafsia Herzi - La petite dernière, et enfin l'américain Ari Aster, jeune poulain talentueux de l'écurie A24 (Heredity, Midsummer), dont le Eddington s'annonce comme un des films les plus attendus du Festival.
Cannes Premières
Avant 2020, les "refoulés" de la compétition se retrouvaient à Un certain regard, ou à la Quinzaine. En 2021, Thierry Frémaux leur a offert une nouvelle section qui est reconduite d'année en année, dans la salle Debussy, habituellement réservée à Un certain regard. On retrouvera ici un casting dont Venise ou Berlin se délecteraient : Fatih Akin, Lav Diaz, Serebrennikov, Alex Lutz, Koji Fukada, Hlynur Palmasson, Raoul Peck, entre autres.
Un certain regard
Cette sélection se recentre sur son objectif initial, comme ces quatre dernières années : faire découvrir des oeuvres originales et exigeantes. Peu de noms connus par conséquent. Pour ma part je guetterai avec attention les nouveaux films de Stéphane Demoustier et Hubert Charuel, sans oublier les premiers films en tant que réalisatrices de ... Scarlett Johansson et Kristen Stewart. Rien que ça !
Le Nigeria fera sa première entrée à Cannes avec My father's shadow, de Akinola Davies Jr. Et le film le plus long de tout le festival est dans cette section (I only rest in the storm du Portugais Pedro Pinho, 3h31).
Autres séances de l'officielle
Dans le cadre des séances spéciales, séances de minuit et autres projections inclassables, on trouve cette année du très lourd, que ce soit en matière de cinéma d'auteur (Rebecca Zlotowski) ou de fun (Cédric Klapisch - La venue de l'avenir, Spike Lee avec un remake de Kurosawa, et Mission impossible : the final reckoning) avec évidemment Tom Cruise.
Un film Hong-kongais à très grand spectacle pourra être vu en séance de minuit (Sons of the neon night de Juno Mak), ainsi que le nouveau film de Ethan Coen, Honey don't. Le chanteur de U2, Bono, sera présent pour un documentaire qui lui est consacré.
Quinzaine des cinéastes
Julien Rejl continue de renouveller complètement le casting de la Quinzaine pour sa troisième année, en affichant clairement sa volonté d'éviter les "poids lourds recalés de l'officielle".
Cap sur l'aventure, donc, avec une ligne éditoriale radicale (et pour moi illisible) orientée à la fois vers un cinéma très expérimental et quelques films grands publics ( par exemple Classe moyenne d'Antony Cordier) : comprenne qui pourra. Pas beaucoup de grands noms, mais probablement quelques découvertes à faire.
Deux films sortent tout de même du lot :Enzo, le film écrit par Laurent Cantet et réalisé par Robin Campillo, et Oui, du réalisateur israélien Nadav Lapid, longtemps annoncé en compétition (tiens, tiens, un recalé quand même).
Comme en 2023 et 2024, c'est sur le papier la sélection qui m'attire le moins.
Semaine de la critique
On a toujours plaisir à fréquenter la Semaine, qui ces dernières années a fait de très belles découvertes (Aftersun, Le ravissement, Inchallach un fils, La pampa).
Cette année encore, le programme est alléchant avec le nouveau film très attendu de la cinéaste belge Laura Wendel (L'intérêt d'Adam), la comédie du trublion Martin Jauvat (Baise-en-ville), un improbable film thaïlandais de fantômes qui s'emparent d'appareils électroménagers (?), et enfin un film d'animation dont les héros sont ... trois fleurs de pissenlits, embarqués dans un voyage inter-planétaire (!?!).
Sous la direction d'Ava Cahen, la Semaine de la critique (qui ne projette que des premiers ou deuxièmes long-métrages) prend de plus en plus de consistance, entre émotions et découvertes étonnantes.
ACID
Dans la petite dernière des sélections cannoises, peu de noms connus, mais beaucoup tenteront d'accéder aux séances de projection du film de Sepideh Farsi, Put your soul on your hand and walk, qui dessine le portrait de la photographe palestienne Fatem Hassona, tuée avec plusieurs membres de sa famille dans un bombardement israélien après l'annonce de la sélection du film.
Ce sera certainement un moment fort du Festival.
On pourra découvrir aussi dans les salles des Arcades le nouveau film de Sophie Letourneur, L'aventura, avec Philippe Katerine. Un moment qui s'annonce plaisant.
Nous sommes nombreux (enfin, toute proportion gardée, ce n'est pas non plus Marvel) à suivre la carrière de Guillaume Brac, auteur de films tous plus délicieux et délicats les uns que les autres (Un monde sans femme, Tonnerre, A l'abordage).
Il y a dans la façon de filmer de Brac une attention aux autres et une modestie qui rendent chaque image estimable et aimable : il fallait qu'un jour cela se traduise dans un documentaire, ce qui est ici le cas.
Le réalisateur a tourné pendant quatre semaines les derniers moments de lycée d'un groupe de jeunes d'aujourd'hui, dans le Sud de la France.
On commence par des plans très larges, puis petit à petit on se rapproche d'un petit groupe dont on va apprendre à connaître les membres par des interviews individuels ou en petit groupe (ce sont surtout des filles).
De ces instantanés surgissent de très beaux moments, des fêlures, des drames, des espoirs et finalement autant de destinées individuelles. L'alternance de scènes tournées à l'extérieur (dans la nature) et à l'intérieur (dans le tout petit dortoir) donne au film une respiration apaisante. Certaines scènes sont très émouvantes, donnant à sentir la matérialité du temps qui passe et d'une certaine façon, .... celle du temps qui passera dans l'avenir.
J'avais remarqué les qualités d'écriture hors du commun de Grégory Magne en découvrant son film précédent : Les parfums, avec Emmanuelle Devos.
Il parvient dans ce nouvel opus à écrire avec encore plus de nuances et de subtilité. Sur un thème plutôt rébarbatif (quatre musiciens que tout oppose ont six jours pour préparer un concert ensemble), Les musiciens parvient à nous étonner, à nous charmer, et pour tout dire à nous émouvoir de la plus surprenante des façons.
Il utilise pour cela une panoplie d'outils plutôt rare dans le cinéma français : des micro-rebondissements, une attention constante aux sentiments des personnages, une capacité à faire sortir chacun de son stéréotype, un sens aigu du rythme, une faculté à faire ressentir la force du collectif et la puissance de la musique. Il rappelle par tous ces aspect un succès récent (et mérité) du cinéma français : En fanfare.
Si Valérie Donzelli se contente ici du minimum (et c'est tant mieux), Frédéric Pierrot fait une fois de plus éclater son talent inimitable, imposant à l'écran une présence physique digne d'un Jean Gabin ou d'un Lino Ventura. La musique de Grégoire Hetzel est par ailleurs magnifique.
Une oeuvre délicate et subtil, qui fait rire et pleurer : allez-y !
Grégory Magne sur Christoblog : Les parfums - 2019 (**)
Le dernier David Cronenberg commence plutôt bien. Vincent Cassel est assez convaincant en veuf pas si éploré que ça, qui poursuit une relation amoureuse post mortem avec sa compagne chérie.
L'idée des linceuls connectés est porteuse de nombreux développements mystico-technologiques potentiels, et l'on se dit qu'on va s'amuser un peu, dans une atmosphère intéressante, à la Edgar Allan Poe, mâtinée d'effets digitaux en tout genre.
Las, l'intrigue devient rapidement un embrouillamini de sujets qui ne seront jamais résolus : qui a fait quoi, et pourquoi ? Entre Islande, Chine et Russie, on se perd malheureusement dans un scénario déliquescent.
Le beau personnage joué par Cassel devient ... un queutard obsédé par le sexe. Le film se délite donc progressivement, comme le cadavre de la pauvre épouse dans son linceul : le film est un nouvel exemple de la capacité de Cronenberg à gâcher de bonnes idées.
Ils ne sont pas si nombreux les films qui tentent de capter notre attention pour nous montrer des personnages résolument antipathique.
C'est ce que propose ici le talentueux Mike Leigh, en dressant le portrait de Pansy, profondément inadaptée au monde (jusqu'à un point thérapeutique), et qui passe son temps à s'engueuler avec absolument tous ceux qui l'entourent, mari, fils, soeur, nièces et quidams.
Il faut l'indéboulonnable bienveillance de sa soeur Chantal, aussi solaire que Pansy est ténébreuse , pour petit à petit amener la pauvre femme à fendre l'armure.
Si le début du film est assez intéressant (tout est fait pour qu'on déteste l'héroïne, et cela marche jusqu'à en devenir comique), sa deuxième partie m'a laissé plus perplexe. A partir du moment où Pansy devient mutique, le ressort principal du film (détester celle qui nous énerve) se casse, et l'aspect un peu programmatique des autres personnages devient alors trop visible.
On se perd un peu dans un enchevêtrement de scènes dont on ne comprend plus trop le fil directeur. C'est dommage, car Deux soeurs proposait jusqu'alors une expérience hors du commun, poussant loin les curseurs dans le domaine de la malaisance.
Kyuka est un intéressant film grec de Kostis Charamountis, présenté dans la décapante section ACID du dernier festival de Cannes.
Il est construit d'une façon très curieuse. Au début, on a l'impression qu'il s'agit d'un simple film de vacances montrant un homme et ses deux enfants vivre sur leur bateau, amarré dans une délicieuse île grecque.
Le scénario ne se dévoile que très lentement et va s'avérer d'une grande subtilité (je ne peux en révéler plus sans gâcher le plaisir de la découverte).
Le format 4/3, la qualité de la lumière, l'originalité du montage (une scène montée "à l'envers", des enchaînements parfois hyper-saccadés, des ellipses radicales, des séquences en boucle) rendent le film à la fois aimable et intrigant. Certaines scènes, comme une impayable séquence de pêche lors de laquelle deux hommes veulent absolument pêcher le plus gros poisson, sont extrêmement réussies, dans un style qui mêlent causticité, nostalgie et émotion.
Le tout pourra peut-être vous irriter par son caractère un peu trop artificiel, mais pour ma part j'ai été agréablement surpris par ce premier film prometteur.
Voici un documentaire qui met en évidence quelques tares de la société japonaise : déni des violences faites aux femmes, collusions entre puissants, emprise des conventions.
Son originalité est d'être réalisé par la victime du viol elle-même : la journaliste Shiori Ito, qui documente elle-même son chemin de croix.
Si le début du film est assez captivant, sur un mode de film policier (on voit notamment des images volées à la sécurité de l'hôtel dans lesquels la victime droguée est difficilement extirpée de la voiture), la suite est plus poussive. L'enquête de Shiori Ito n'en est pas vraiment une, et le film devient une chronique un peu languissante de la vie de la réalisatrice, qui écrit un livre, mais ne semble plus vraiment travailler à son enquête.
Le film ménage toutefois quelques moments vertigineux : la conversation téléphonique avec le portier de l'hôtel qui accepte de témoigner, celui avec le flic qui la drague lourdement.
Black box diaries constitue un témoignage poignant et important, fer de lance du #metooJapan.
Drôle de rencontre dans le Sud : un prof veuf et sa fille accueillent une famille étrange composée d'un couple et de deux enfants qui semblent non scolarisés.
Sur cette base assez sommaire, la réalisatrice Baya Kasmi construit un film presque entièrement basé sur le jeu des acteurs et actrices.
Il s'agit pour chacun d'exprimer avec le plus de subtilité possible les fractures profondes qui le traverse : deuil, incommunicabilité, enfance difficile, inadaptation à la société. C'est sans conteste Ramzy Bedia qui livre la meilleure prestation, touchant comme jamais. Si Vimala Pons est égale à elle-même (une expressivité hallucinante), Félix Moati est un poil excessif dans sa partition de jeune adulte passé par de nombreuses familles d'accueil, dont certaines étaient à l'évidence violentes.
Le film a certaines qualités : une capacité certaine a faire ressentir différents sentiments (joie, espoir, souffrance, déception), de belles idées originales (la capacité qu'a la jeune fille à "disparaître") et enfin une sensibilité évidente dans la description des ambiances méditerranéennes. Il a aussi certains défauts, notamment de petites faiblesses dans l'écriture et quelques chutes de rythme.
Le résultat est toutefois plaisant, et prometteur : on suivra attentivement la carrière de Baya Kasmi, jusqu'à présent surtout réputée en tant que scénariste, notamment chez Michel Leclerc.
Berlin, été 42 raconte l'histoire d'une jeune femme allemande et de ses amis, résistants de l'intérieur contre les nazis, ce qui constitue un sujet assez rarement vu au cinéma.
Andreas Dresen adopte une réalisation très sage, sur une écriture qui est elle d'une certaine complexité : la destinée de Hilde (excellente Liv Lisa Aries) ne s'éclaire que très progressivement, par le biais de flash-backs non contextualisés, qu'il faut progressivement assembler comme un puzzle pour prendre la mesure de l'ensemble des évènements.
Le récit devient alors poignant, et on ne peut être que bouleversé par la violence faite à Hilde, qui se trouve entraîner dans cette histoire par amour, plus que par idéologie. C'est d'ailleurs une des grandes forces du film de jouer sur le contraste entre la violence de la répression et les activités des jeunes gens, qui semblent bien innocentes dans la chaleur estivale de l'Allemagne.
L'itinénaire de Hilde en prison est d'une intensité parfois insoutenable, et rappelle un film récent dans lequel on suivait également le parcours d'une femme mise en prison par un régime totalitaire : Je suis toujours là, de Walter Salles.
Un très bon film allemand, qui était en compétition à la dernière Berlinale.
Ce nouveau film du réalisateur suédois Magnus von Horn est d'une noirceur absolue, tout comme un de ses films précédents, que je n'avais pas aimé du tout (Le lendemain).
Je ne pense pas avoir déjà vu un film de cette facture. Le contraste est saisissant entre le pessimisme fondamental du propos (pauvreté, mutilation de guerre, oppression de la femme, trafic d'enfants) et la recherche d'une esthétique très léchée (format 4/3, noir et blanc expressif, décors proprets, mise en scène élégante).
La jeune femme à l'aiguille est un film d'un autre temps, qui lorgne du côté de Dickens pour la forme mais qui pourtant procure des sensations très "modernes" (l'embryon d'une attirance sexuelle entre les deux femmes, la pure violence de certaines scènes, presque horrifiques).
J'ai été surpris par ce combo improbable de film d'époque / thriller psychologique / chronique romanesque au long court, par moment charmé, et aussi un petit peu déçu par la dernière partie du film.
En tout cas, une découverte pour les aventuriers cinéphiles !
Magnus von Horn sur Christoblog : Le lendemain - 2016 (*)
Ce film canadien raconte comment un jeune homme qui fuit son Québec natal devient berger en Provence (et accessoirement y rencontre l'amour). Il est tiré de l'histoire personnelle du co-scénariste Mathyas Lefebure, qui en a fait un livre (D'où viens tu, berger ?).
Il y a dans la réalisation de Sophie Deraspe une fraîcheur dont je ne sais pas si elle est typiquement canadienne, mais dont on n'a pas l'habitude sur les écrans français.
Il n'y a en effet dans cette histoire ni discours militant, ni angélisme, ni pathos, ni coups de théâtre dramatique, ni critique sociale : simplement la volonté de raconter une histoire assez simple d'une façon sensorielle. Bergers parvient de cette façon à être à la fois réaliste (parfois presque naturaliste) et par moment discrètement lyrique.
Pour maintenir cet équilibre délicat entre naïveté constructive et description évocatrice, il faut une interprétation sensible et parfois ambigüe. Félix Antoine-Duval et Solène Rigot apportent avec brio leur vivacité à ce drôle de couple qui se construit très progressivement, au contact d'une nature grandiose.
Je fais partie de ceux qui tente de défendre Paolo Sorrentino, quand il est attaqué de toute part pour des films que je juge intéressants, notamment quand le réalisateur italien n'hésite pas sur le dosage des effets baroques (comme dans La grande belleza).
Mais malheureusement, je ne peux pas grand-chose pour le soldat Sorrentino en ce qui concerne ce brouet sans saveur, juste illuminé de quelques passages sidérants.
Rien ne va dans cet opus. L'actrice principale d'abord : Celeste della Porta n'a malheureusement aucun charisme. Elle est censée représenter une divinité (la protectrice tutélaire de Naples), mais ne parvient qu'à évoquer une publicité pour produits de beauté.
Le scénario n'aide pas à ce qu'on s'intéresse au personnage titre : les dialogues qu'on lui met dans la bouche semblent être des phrases issues de comptes Instagram avec photo de chatons. C'est niais, et ridicule quand cela devient pseudo-philosophique : "L'avenir est plus grand que toi ou moi".
Le male gaze que certains reproche souvent à Sorrentino trouve aussi ici un summum gênant. Que Parthenope soit un peu stupide, soit, mais la caméra la chosifie trop volontiers, mettant en valeur ses perpétuels décolletés provocants, sans chercher à traquer l'expression d'une simple émotion.
Au final, j'a trouvé le film froid et désincarné, un comble quand il s'agit de rendre hommage à la bouillante Naples. Seules quelques scènes (le miracle, le bébé difforme, les supporters du Napoli) rappelle que le talent de Sorrentino ne s'exprime que dans la démesure.