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Christoblog

La voix de Hind Rajab

Pari osé que tente ici Kaouther Ben Ania : habiller d'images de fiction les véritables enregistrements téléphoniques qui documentent le supplice enduré par une petite fille enfermée dans une voiture prise dans les tirs de l'armée israélienne à Gaza.

Si au départ la frontière entre fiction et réalité est assez claire, elle se brouille progressivement pour aboutir à une mise en abyme qui m'a laissé perplexe : les acteurs sont filmés en train de jouer des scènes réelles qu'on voit simultanément sur l'écran d'un téléphone portable.

Tous ces artifices de mise en scène aboutissent finalement à nous perdre et à désamorcer l'émotion que nous devrions éprouver, égarés que nous sommes entre les injonctions à compatir à la situation tragique de la petite fille réelle (photos bien émouvantes à l'appui), l'effort intellectuel de comprendre ce que nous voyons et le léger agacement que nous éprouvons face aux crises de nerf à répétition des acteurs jouant ceux qui ont traité les appels de la petite fille (mais dont la souffrance est à mille lieues de celle qui se joue sur le terrain).

Le film erre dans une sorte de no man's land décharné, situé entre le "thriller huis-clos téléphonique" à la façon du film danois The guilty et reconstitution sans véritable enjeu narratif, tant au final l'intrigue est atrocement simple.

On est loin de la richesse et des nuances du film précédent de Ben Ania, Les filles d'Olfa.

Kaouther Ben Ania sur Christoblog : Les filles d'Olfa - 2023 (****)

 

2e

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Fuori

Ce nouveau film de Mario Martone raconte une partie de la vie de l'autrice du roman culte L'art de la joie, Goliarda Sapienza, à une époque où son roman était refusé partout.

Mais de cette histoire littéraire, le film ne dit presque rien. Il préfère raconter l'histoire d'un groupe de femme enfermées en prison, et développant un grand élan de sororité.

Valeria Golino y joue une Goliarda très en retrait, presque invisible, dont on ne perçoit le talent et la violence intérieure que de loin en loin, comme si l'objet du film était de dessiner en creux le portrait d'un génie empêché et anesthésié. Sa relation d'amitié / amour avec Roberta (Matilda de Angelis) est très subtilement décrite.

La mise en scène de Martone est sobre et la photographie très agréable. Fuori donne également à voir un tableau intéressant de l'Italie des années 80, avec une attention aux détails et au second plan remarquable.

Le résultat est en dehors de tout canon narratif, le scénario zigzaguant de façon apparemment aléatoire, ce qui semble avoir empêché Fuori d'atteindre la reconnaissance critique lors de sa présentation au festival de Cannes 2025, et c'est bien dommage.   

Mario Martone sur Christoblog : Nostalgia - 2023 (***)

 

3e

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Ce que cette nature te dit

C'est le vingt-deuxième film de Hong Sang-Soo que je critique sur ce blog, et il me faut constater que l'excitation du début se mue petit à petit en lassitude.

J'espérais, au vu des retours presse et de la longueur inhabituelle du film (1h48), que le réalisateur coréen retrouve l'ampleur narrative de ses débuts, ou au moins la vigueur des expérimentations formelle de son milieu de carrière.

Malheureusement, l'objet du film est très ténu (un jeune poète est présenté à sa belle famille) et si on retrouve par moment le sel du cinéma de HSS (des fissures dans les conversations qui semblent dévoiler d'insondables abysses), l'ensemble est plutôt ennuyeux et manque de relief.

Il reste la petite musique habituelle, toujours agréable à retrouver : les bouteilles d'alcool, la force de caractère des femmes, les glissements subtils de ton, les questions métaphysiques qui surgissent aux détours d'une phrase ou d'un souvenir.

La façon de filmer la nature est atone et on se demande ce que le titre peut bien vouloir dire. Quant aux essais formels, ils se traduisent ici à proposer progressivement une image de plus en plus floue aux spectateurs, procédé déjà utilisé par le cinéaste, mais qui ne me convainc pas.

Pour conclure, le film est plus dense que les derniers, ce qui laisse penser que l'état de santé de Hong Sang-Soo s'est amélioré - et c'est tant mieux, mais le résultat n'est pas totalement convaincant.

Hong Sang-Soo sur Christoblog : Le jour où le cochon est tombé dans le puits - 1996 (**) / Le pouvoir de la Province de Kangwon - 1998 (**) / La vierge mise à nu par ses prétendants - 2000 (***) / Turning gate - 2003 (***) / La femme est l'avenir de l'homme - 2003 (***) / Conte de cinéma - 2005 (**) / Les femmes de mes amis - 2009 (**) / HA HA HA - 2010 (***) / The day he arrives (Matins calmes à Séoul)  - 2011 (***) /  In another country - 2012 (***) / Sunhi - 2013 (***) / Haewon et les hommes - 2013 (**) / Hill of freedom - 2014 (***) / Un jour avec un jour sans - 2015 (**) / Yourself and yours - 2017 (**) / Le jour d'après - 2017 (**) / La caméra de Claire - 2017 (***) / Hotel by the river - 2020 (***) / Juste sous vos yeux - 2021 (***) / La romancière, le film et le heureux hasard - 2022 (**) / De nos jours - 2023 (**) / La voyageuse - 2024 (***)

 

2e

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Vie privée

Pas très facile de formuler un avis sur le dernier film de Rebecca Zlotowski.

D'un côté, l'intrigue est plutôt plaisante et le récit mené correctement (une psychanalyste dont une patiente s'est suicidée se demande si cette dernière n'a pas été assassinée).

Les acteurs sont plutôt solides, Judie Forster assez impressionnante en soixantenaire dont la libido se réveille, Daniel Auteuil parfait en ex sympa, Virginie Efira magnétique en objet du désir. Mathieu Amalric est un peu moins convaincant, semblant à plusieurs moments surjouer. Certaines astuces du scénario sont très plaisantes (l'hypnotiseuse), d'autres complètement barrées (les vies antérieures). 

D'un autre côté, le film ne parvient pas totalement à décoller dans le registre de thriller hitchcokien dans lequel il semble vouloir creuser son sillon, par manque de précision dans l'écriture et de manque d'ambition dans la mise en scène. Les ruptures de ton perpétuelles n'aident pas non plus à entrer dans le film. 

Au final, j'opte pour un avis légèrement positif, l'intérêt de la tentative l'emportant sur les imperfections de sa réalisation.

 

2e

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France, une histoire d'amour

Rien ne va dans ce film de Yann Arthus-Bertrand.

Ce n'est pas que les initiatives montrées partout à travers la France soient inintéressantes, mais on voit mal le rapport qu'elles entretiennent entre elles, des abattoirs mobiles aux employés de MacDo qui occupent leur restaurant, des maisons en bois aux bienfaits du contact des chevaux : l'accumulation sonnent comme un catalogue décousu de pratiques politiquement correctes (au sens des Carnets de campagne de France Inter).

Mais le plus gênant dans ce road-trip de la bienveillance, c'est la naïveté de ravi de la crèche qu'Arthus-Bertrand transporte d'un bout à l'autre de la France, s'extasiant devant tant de bonté et de grandeur d'âme, tout en manifestant une proximité exagérée avec ses interlocuteurs (accolade de rigueur), et en pratiquant une sorte de harcèlement paternaliste vis-à-vis de ses collaborateurs.

De cette auto-célébration pataude on ne retient donc pas grand-chose, si ce n'est peut-être que le "maître" devrait un peu plus réfléchir, et un peu moins considérer sa moustache comme digne d'être filmée.

 

1e

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Pompei, sotto le nuvole

Je pensais retrouver dans ce nouvel opus de Gianfranco Rosi, auréolé d'un Grand Prix à Venise, la poésie magique qui produisit autrefois Fuocoamarre, Ours d'or à Berlin.

Malheureusement, si les images sont toujours aussi somptueuses (ici un noir et blanc caverneux et menaçant) et les visions toujours aussi saisissantes (les processions religieuses, les chevaux sur la plage), il manque ici le petit plus qui fait que la mayonnaise prend et nous emporte vers les cimes de l'émotion.

Chaque partie du film se regarde avec un plus ou moins d'intérêt. Le travail des archéologues japonais a un côté décalé et vertigineux. Les errements dans les archives archéologiques se suivent sans grand frisson. Les cours sauvages dans l'arrière boutique du libraire sont mignons sans être renversants. 

Tout cela se suit sans déplaisir, mais le film semble globalement toujours sur le point de démarrer, les images du train napolitain circulant de ville en ville ne parvenant à faire de l'ensemble un tout véritablement convaincant qui fasse sens.

Gianfranco Rosi sur Christoblog : Fuocoammare - 2016 (****) / In viaggio - 2022 (**)

 

2e

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A house of dynamite

Sur Netflix

Le nouveau film de Kathryn Bigelow a beaucoup fait parler de lui : l'idée de filmer les 15 minutes précédant l'impact d'un tir nucléaire sur le sol des États Unis a quelque chose d'inédit et de cinématographiquement excitant.

Le début du film est d'ailleurs captivant : on suit quelques personnages dans leur compréhension progressive de la catastrophe imminente, et on essaye de comprendre comment chacun dans son rôle appréhende la suite des évènements. 

Après une bonne vingtaine de minutes, le film reprend le déroulement de la narration au début, en s'intéressant à d'autres personnages, puis réitère une dernière fois le procédé en filmant le président des USA.

Ce procédé accumulatif, qui peut lasser, deviendrait passionnant s'il nous donnait à reconsidérer nos visions précédentes. Malheureusement, la redite n'apporte pas grand-chose au film : autrement dit, il serait possible de monter en parallèle les trois parties sans que cela nuise à la compréhension du film.

Ce constat étant fait, A house of dynamite présente des qualités (notamment la découverte de certaines procédures, comme celle qui détermine la liste des fonctionnaires devant rejoindre la base sécurisée) mais aussi certains défauts (des afféteries récurrentes de mise en scène, une certaine uniformité de réaction des protagonistes, une dramatisation excessive pour un des personnages) qui ne m'ont pas permis d'être emporté par le propos, loin de susciter les mêmes émotions qu'une série comme 24 heures chrono, qui parvenait à nous faire éprouver physiquement les affres du temp réel.

Un film qu'on oublie rapidement après l'avoir vu.

Kathryn Bigelow sur Christoblog : Démineurs - 2008 (*) / Zero dark thirty - 2012 (***) / Detroit - 2017 (****)

 

2e

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Dossier 137

A rebours de la plupart des critiques et spectateurs de Dossier 137, je n'ai pas aimé le dernier film de Dominik Moll.

Il représente pour moi l'exact opposé de  La nuit du 12, que j'ai beaucoup aimé : autant ce dernier était surprenant, nous entraînant dans autant de pistes qui étaient des impasses (mais riches en rencontres humaines), autant le scénario de Dossier 137 m'a semblé formaté et convenu.

Chacun y joue un rôle qui lui est dévolu dès le début du film et qui n'évoluera pas d'un iota : Léa Drucker peaufine son personnage de sainte laïque qu'elle tenait déjà dans L'intérêt d'Adam, les flics mis en cause sont des monstres de mauvaise foi, la mère de la victime ne fait pas confiance aux institutions, l'employée de l'hôtel craint pour son emploi, etc.

Chacun est bien dans la catégorie qui lui est spontanément assignée dans l'inconscient collectif sans que la réalité puisse faire dérailler le propos de Dominik Moll, dont on sent qu'il est conscient de manier un flacon de nitroglycérine. Le résultat est tiédasse et gentillet, à l'image des chatons qui envahissent l'écran. Il n'est pas parcouru par le frisson de la fiction, ni par les délices de l'ambiguïté et encore moins par les plaisirs de la surprise.

Dossier 137, dans sa volonté de didactisme appliqué, n'hésite pas à mettre en oeuvre des procédés à la limite de la crédibilité : n'est ce pas une coïncidence extraordinaire que la policière de l'IGPN retrouve la mère de la victime dans les rayons d'un supermarché de Saint-Dizier ?

Si j'ai été en partie séduit par l'exposition soignée des détails de l'enquête (par ailleurs déjà vus mille fois dans d'autres contexte), je n'ai donc pas adhéré au sens du film, restant extérieur à l'intrigue (jusqu'à ce dernier plan, singeant la réalité, profondément manipulateur à mon sens), et lui trouvant un petit air vieillot et bien-pensant, façon Dossiers de l'écran du nouveau millénaire.

Une déception pour moi, qui apprécie habituellement le cinéma délicat et nuancé de Dominik Moll.

Dominik Moll sur Christoblog : Seules les bêtes - 2019 (***) / La nuit du 12 - 2022 (***)

 

2e

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L'étranger

Autant le dire d'entrée, j'étais moyennement chaud à l'idée de cette adaptation du roman de Camus.

Les lointains souvenirs que j'en gardais ne laissaient pas augurer d'un intérêt cinématographique : l'opacité cotonneuse de la psychologie de Meursault et son atonie émotionnelle ne risquaient-elles pas de générer plus d'ennui que d'intérêt ? Les interrogations philosophique du texte pouvaient-elles être transposées à l'écran ?

Eh bien, j'avais tort. François Ozon trouvent des moyens propres à l'art cinématographique pour nous faire ressentir des émotions. Le tableau de l'Algérie coloniale est d'abord très réussi. La puissance de l'été, la force du soleil et de la mer, sont ensuite remarquablement rendus à l'écran, comme la sensualité des deux corps de Benjamin Voisin et Rebecca Marder, insolents de beauté. 

Tous ces aspects sensoriels apportent un plus à l'écriture de Camus et font bien ressentir la primauté  exclusive que Meursault donne au corps et plus généralement aux sens, ce qu'il exprime d'ailleurs à plusieurs occasions dans le film. 

Ozon modernise et personnalise aussi son propos : les Arabes ne sont plus simplement à l'arrière plan (la maîtresse de Raymond obtient un prénom, la victime de Meursault une tombe) et le meurtre se teinte d'un homo-érotisme marqué. Mais ces innovations ozoniennes se fondent admirablement dans cette belle adaptation (cette belle interprétation serait d'ailleurs peut-être plus juste).

Un beau film.

François Ozon sur Christoblog : 8 femmes - 2001 (**) Swimming pool - 2003 (**) / Angel - 2007 (*) Potiche - 2010 (***) / Dans la maison - 2012 (**) /  Jeune et jolie - 2013 (*) / Une nouvelle amie - 2014 (***/  Frantz - 2016 (***/ L'amant double - 2017 (**) Grâce à Dieu - 2019 (****) / Eté 85 - 2020 (**) / Tout s'est bien passé - 2021 (**) / Peter von Kant - 2022 (**) / Mon crime - 2023 (**) / Quand vient l'automne - 2024 (**)

 

3e

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Les aigles de la République

Les aigles de la République est un film qui plaira à coup sûr à tous les cinéphiles curieux d'ailleurs et friands de suspense.

On commence en effet par découvrir un milieu qui nous est peu habituel : les coulisses du cinéma égyptien et les turpitudes de la haute société égyptienne, qui constitue une sorte de cour autour du général Sissi. 

Ce voyage est passionnant et mystérieux. Il faut dire que notre guide, le fabuleux acteur Fares Fares, est comme d'habitude exceptionnel, séduisant et antipathique à la fois.

Lorsque l'étau se resserre autour de ce dernier, qui se voit obligé de jouer le président/dictateur dans un film hagiographique qui lui est consacré, on sent que les chose vont se compliquer, mais on se sait pas vraiment de quelle façon ni à quel point. L'association de l'ego surdimensionné de l'acteur et de sa compromission est évidemment explosive.

Nous ne serons pas déçu par la deuxième partie du film, menée très efficacement par le réalisateur Tarik Saleh, qui fait une nouvelle fois preuve ici de son punch habituel, qui donne à son cinéma un petit côté américain, oscillant brillamment entre comédie, chronique caustique et tragédie.

Le seul petit bémol que j'apporterai est la faiblesse de la composition de Lyna Khoudri, qui paraît ici ne pas avoir les épaules pour endosser un costume trop grand pour elle : l'âpreté du contexte et la puissance du reste du casting semble la laisser comme désorientée.

Pour le reste on ne s'ennuie pas une seconde, et plusieurs scènes (celle du défilé par exemple) valent à elles seules de déplacement. Saleh a bénéficié ici de moyens impressionnants, les décors sont magnifiques et le sentiment d'immersion total. Un des must de cette fin d'année.

Tarik Saleh sur Christoblog : Le Caire confidentiel - 2017 (***) / La conspiration du Caire - 2022 (**)

 

3e

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L'inconnu de la Grande Arche

L'architecture est ces derniers temps pourvoyeuse de très bons sujets de film.

Après l'ambitieux The brutalist, voici la très intéressante chronique qui raconte comment un inconnu, le Danois Otto von Spreckelsen, a remporté le concours lancé par François Mitterrand, qui a abouti à la construction de la Grande Arche de la Défense.

Le film de Stéphane Demoustier est à la fois instructif (on découvre que le résultat final est assez différent du projet initial), profond (la résilience obsessionnelle des créateurs est magnifiquement illustrée) et émouvant (la solitude de l'architecte est poignante).

L'inconnu de la Grande Arche est certes d'une facture très classique, mais sa qualité réside principalement dans le casting en tout point parfait. Claes Bang est extraordinaire, et Xavier Dolan, Michel Fau, Swann Arlaud et Sidse Babett Knudsen sont tous très convaincants.

On approche de nombreux sujets dont la variété est un véritable intérêt : la rouerie de Mitterrand, la lourdeur de l'administration française (déjà !), les sublimes carrières de Carrare.

Le tout donne furieusement envie de visiter ce bâtiment emblématique mais au final assez mal connu.

Une réussite.

Stéphane Demoustier sur Christoblog : La fille au bracelet - 2020 (***) / Borgo - 2024 (***)

 

3e

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Deux procureurs

Voici un film typique du cinéma de Sergei Loznitsa : exigeant, mais générant de grandes satisfactions intellectuelles et esthétiques si on prend la peine d'être patient et attentif.

Le héros Alexander, jeune procureur idéaliste, pense être doté d'une autorité qui lui permettra de surmonter tous les obstacles pour faire prévaloir ce en quoi il croit : la simple application du Droit.

Bien sûr les choses ne sont pas si simples, et dans cette Union Soviétique de 1937, la machine bureaucratique est plus puissante que tout autre élément. Dans cette farce triste rôde l'ombre de Kafka, et notre jeune diplômé, de couloir en escalier, et de bureau en salle d'attente, va se heurter à plus fort que lui.

La méticulosité implacable avec laquelle Loznitsa dissèque les rouages de la machine est certes glaçante, mais elle est aussi virtuose dans sa mise en scène et sa direction artistique, proche de la perfection.

Une des réussites du film est de donner à la terreur stalinienne de multiples visages fort différents : les personnages bas-de-plafond de la prison, la jovialité inquiétante de l'ex-camarade, l'impassibilité surnaturelle du procureur général. Entre ces séquences, la petite musique burlesque contribue à donner au film son caractère de "théâtre de l'horreur quotidienne". 

Bien sûr, les parallèles avec la Russie actuelle ne manquent pas, mais le film tient debout sans ces connexions avec la réalité contemporaine, tant son propos semble universel : il ne fait pas bon être du côté de la justice quand on vit dans une dictature.

La direction d'acteur est exceptionnelle. A voir donc, comme tous les films de Loznitsa.

 

3e

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Springsteen : deliver me from nowhere

A s'attacher à une période très spécifique de la vie de Springsteen (quelques mois de dépression et de grande inspiration), le film de Scott Cooper se heurte très rapidement à sa propre limite : il n'est pas facile de maintenir l'intérêt du spectateur pendant deux heures, alors qu'il ne se passe pratiquement rien à l'écran.

Il aurait fallu approfondir les deux sujets intéressants du film : la prééminence de la vision d'artiste sur le diktat de l'industrie (celui-ci est assez bien traité, mais on aurait aimé en savoir encore plus) et les sources profondes de l'inspiration quand elle est d'une telle puissance (le sujet n'est abordé que par le biais d'anecdotes, comme le film Badlands, la musique d'Alan Vega ou les écrits de Flannery O'Connor).

A défaut d'explorer plus profondément ces sujets, le scénario, écrit laborieusement, se voit dans l'obligation d'inventer une histoire d'amour d'une pauvreté affligeante, qui gâte le film par l'accumulation de scènes à l'eau de rose qu'elle nous impose.

Parmi les points faibles du travail de Scott Cooper, il faut également signaler la superficialité des personnages secondaires : les membres du E Street Band sont inexistants, la mère (dont on sait qu'elle est solaire quand on a lu l'autobiographie de Springsteen, Born to run) est réduit à un personnage de souffrance, et la figure de Jon Landau, véritable saint au service de la création - on ne le soulignera jamais assez, n'est pas aussi développé qu'on aurait pu le souhaiter.

Mon avis, en tant que cinéphile ET en tant que connaisseur de la carrière du Boss est donc partagé : d'un côté je reconnais que le traitement lo-fi qu'a choisi le réalisateur est bien en phase avec le processus de création du chef d'oeuvre dépouillé qu'est Nebraska, de l'autre il me faut avouer que plusieurs passages (l'accélération en voiture, certains flashbacks, la scène de sexe) m'ont semblé beaucoup trop clichés. 

Peut-être aurait-il fallu des parti-pris de mise en scène encore plus radicaux pour donner à sentir ce que le travail de Springsteen a eu de véritablement génial dans cette période, à l'image de ce qui reste pour moi le meilleur film inspiré par un musicien : le film Control, sur la courte vie de Ian Curtis.

Dernier point, Jeremy Allen White joue comme à son habitude avec une expressivité proche de la moule en fin de vie, ce qui en l'espèce n'est pas très gênant, puisque sur les photos de la période on voit bien que Bruce arbore en continu une moue boudeuse et figée, assez proche de celle que White possède naturellement.

A vous de voir, mais le plus important reste tout de même d'écouter ce classique intemporel qu'est le disque Nebraska.

 

2e

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La femme la plus riche du monde

Ce film avait tout pour me déplaire : une histoire qui a priori ne m'intéresse pas vraiment (l'emprise du photographe François-Marie Banier sur Lilianne Bétancourt), un casting un peu tape-à-l'oeil et un réalisateur, Thierry Klifa, que je connais pas.

Et pourtant La femme la plus riche du monde s'avère être un bon film, qui mêle avec subtilité la comédie caustique à l'étude de caractère, en flirtant avec le mélodrame familial.

En effet, si on rit d'abord de la crédulité du personnage joué à la perfection par Isabelle Huppert (ne serait-ce pas la femme la plus bête du monde ?), on est peu à peu touché par son appétit de vivre souverain et sa volonté d'échapper aux carcans qui l'ont bridé toute sa vie (c'est peut-être au final la femme ... la plus triste du monde).

Le film interroge également des notions comme le libre-arbitre, la relation à l'argent quand on en a vraiment beaucoup, la fidélité filiale (formidable Marina Fois) et professionnelle (Raphaël Personnaz, très juste).

Tout cela est intéressant mais le film ne serait pas aussi plaisant sans l'interprétation XXL de Laurent Lafitte, jamais aussi bon que quand il joue les salauds séduisants, dans un registre qui rappelle un peu sa performance en Bernard Tapie.

Une réussite.

 

2e

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La petite dernière

Le cinéma de Hafsia Herzi, à l'image des personnages qu'il filme, est rêche et mal léché. La façon de filmer de la réalisatrice est souvent dérangeante, et ne cherche pas à plaire au premier abord.

Fatima, l'héroïne de La petite dernière, lesbienne musulmane en banlieue, se situe bien dans cette filiation : taiseuse, peu commode, étrangère à son milieu. Mais la réalisation de Herzi est, cette fois-ci, un peu plus douce que d'habitude, et donc aussi plus convenue.

Sa manière de filmer l'évolution de Fatima (psychologique, sentimentale, sexuelle, sociale) apporte un parfait contrepoint au film d'Abdelatif Kechiche, La vie d'Adèle : une égale attention aux fluctuations du coeur et du corps, à travers deux regards très différents (le fameux male gaze d'un côté, une approche évidemment plus féministe ici).

Ceci étant posé, La petite dernière, tout en étant un joli portrait agréable à découvrir, parsemé de scènes étonnantes (la leçon de sexe lesbien donnée dans la voiture !), peine toutefois à générer de profondes émotions. C'est probablement parce que son déroulé didactique (chaque étape est consciencieusement cochée) finit par donner au film un côté prévisible.

Herzi s'affirme ici comme une réalisatrice qui compte dans le cinéma français. Elle révèle un talent remarquable, celui de son actrice Nadia Melliti, qui fait preuve d'une grande finesse dans son jeu. 

 

2e

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Lumière pâle sur les collines

En voyant ce film en mai dernier à Cannes, je me suis dit que je ne comprenais rien à ce que je regardais : que sont devenus les maris japonais et anglais de la narratrice, qui est exactement Sachiko, les deux personnages féminins principaux sont elles une seule et même personne ?

Le film, s'il laisse deviner certains éléments, ne les explicitent pas, ce qui a généré chez moi une grande frustration. Il semble que le roman d'Ishiguro, dont le film est tiré, ménage le même type d"incertitude floue.

Lumière pâle sur les collines est donc inutilement alambiqué. Ces qualités passent du coup au second rang : une jolie photographie, avec toutefois un peu trop d'effets numériques, et aussi une belle délicatesse dans la direction d'acteur.

Les sujets abordés sont eux aussi intéressants, sans être suffisamment développés : les séquelles de la bombe à Nagasaki, les conséquences de la seconde guerre mondiale sur la psyché japonaise, la sororité comme résistance.

Ishikawa s'affirme de film en film comme le réalisateur de la confusion des personnalités. Il se perd malheureusement ici dans les ornementations d'un scénario inutilement obscur.

Kei Ishikawa sur Christoblog : A man - 2022 (**)

 

2e

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Downton Abbey III : le grand final

Bien entendu, ce film ne peut plaire qu'aux spectateurs de la série. Ceux-ci retrouveront avec délice la quasi totalité du casting qu'ils connaissent, constatant avec émotion les effets du temps sur le visage des uns et des autres.

Pour les autres, novices en Downton Abbey, nul doute qu'ils se demanderont pourquoi plusieurs millions de téléspectateurs à travers le monde se sont entichés de ce tableau sous naphtaline d'une société figée qui peine à mourir.

C'est que tout l'intérêt de cet ultime opus réside justement dans ce qui n'est pas dit. Rarement la présence des morts dans un divertissement grand public aura été aussi marquée : les apparitions de Tom et de sa fille rappelle immanquablement le personnage si attachant de Sybil, les errements y compris sexuels de Mary convoquent toujours le fantôme de Matthew, alors que le personnage de la douairière Violet irradie constamment le film avec une intensité décuplée par la mort de l'actrice qui l'incarnait, la merveilleuse Maggie Smith.

Ce volet final est donc une élégie anodine, une épitaphe qui tente de capter les faibles signaux d'un monde qui disparaît, sans génie mais pas sans émotion.

 

2e

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Nouvelle vague

Il fallait un sacré culot pour oser faire ce film sur le tournage d'A bout de souffle en copiant son style : noir et blanc, ton alerte, caméra à l'épaule, acteurs charismatiques.

L'Américain Richard Linklater, dont je pense qu'il est un des meilleurs réalisateurs américains actuels (si ce n'est le meilleur), relève avec brio ce défi.

Le tournage de Nouvelle Vague a été très travaillé (de nombreuses prises, de gros moyens, une préparation minutieuse), à l'inverse de celui du film de Godard, et le résultat à l'écran est bluffant : on a vraiment l'impression d'être projeté dans la France de 1959. C'est un pur délice.

Au plaisir de retrouver la gouaille de Bébel (excellent Aubry Dullin) et le charme de Jean Seberg (lumineuse Zoey Deutch), il faut ajouter la jouissance enfantine de rire aux nombreuses saillies de  Guillaume Marbeck jouant un Godard plus insupportable que nature. On croise aussi tout une galerie de personnages formidables, de Truffaut à Raoul Coutard, en passant par Jean-Pierre Melville, Robert Bresson, Roberto Rossellini, et tant d'autres.

Le résultat est donc jouissif et drôle, mais aussi diablement instructif. On comprend en effet parfaitement la "méthode Godard", et on mesure l'importance de tout le substrat qui aura permis l'émergence de la nouvelle vague (et notamment le rôle du producteur Georges de Beauregard).

Une réussite à tout point de vue, qui parvient à mélanger émotion et rire, éloge poétique du cinéma et plaisir de la découverte.

 

4e

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Une bataille après l'autre

Paul Thomas Anderson est sûrement le cinéaste contemporain qui bénéficie de la cote de sympathie la plus élevée. Chacun de ses films est attendu comme un présumé chef d'oeuvre par toute une communauté de fans énamourés, dont l'objectivité n'est par définition pas la première qualité.

Ainsi Une bataille après l'autre fait l'objet d'une campagne de commentaires dithyrambiques sur les réseaux sociaux, accompagnée d'articles de presse à l'unisson, qui pourra étonner quiconque ne fait pas partie du fan club.

Le film n'a en effet rien d'extraordinaire. Il montre deux faces de l'Amérique qui s'opposent frontalement : des activistes de gauche menant des actions de type révolutionnaires et un groupe secret de forcenés racistes. 

Comme le récent Eddington, avec qui il partage de nombreux points communs (les situations extravagantes, les personnages caricaturaux), Une bataille après l'autre renvoie en partie les deux parties dos à dos : les activistes se trahissent les uns les autres, sont incompétents ou naïfs, les fachistes menacent évidemment de détruire la démocratie.

Le ton qu'adopte Anderson est distrayant et rend le film globalement agréable (alors que celui d'Ari Aster était grinçant et déplaisant). On suit donc avec plaisir les mésaventures de Bob, joué par un Leonardo di Caprio inspiré, et de sa fille Willa, qui révèle une jeune actrice formidable, Chase Infiniti.

La mise en scène d'Anderson est propre, mais un peu sage. Au rayon des points faibles, j'ai trouvé que l'interprétation de Sean Penn est poussée trop loin dans la veine grotesque et que le film est exagérément long, sans que rien ne le justifie dans l'histoire (2h40 quand même !). Certaines séquences sont clairement étirées, comme la poursuite finale. J'ai aussi été gêné par la présence insistante de la musique dissonante de Jonny Greenwood (Radiohead).

En résumé, quelques défauts et rien de bien génial dans Une bataille après l'autre, mais une intéressante vision des fractures américaines, qui prend sa place entre Eddington et le futur film de Kathryn Bigelow qui sort sur Netflix le 23 octobre, A house of dynamite

 

2e

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La mort n'existe pas

Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu un film d'animation aussi mauvais.

Un groupe de jeunes terroristes veut tuer un couple de bourgeois. L'une d'entre eux/elles se défile, mais va se voir donner une seconde chance par le fantôme de son amie, décédée lors de cet acte de bravoure et/ou acte de terrorisme.

Je n'ai pas compris où voulait nous emmener Félix Dufour-Laperrière, tant le propos de son film est confus, entre contact fusionnel avec la nature, apologie de l'action violente, âgisme révolutionnaire et anti-capitalisme vaporeux.

Quant à l'animation, elle est d'une laideur effroyable : papiers-peints en fond d'écran, grands aplats monochromes, visages des personnages articulés comme des automates, 2D sommaire. C'est le degré zéro de l'animation, sous couvert de poésie sous ecstasy.

La mort n'existe pas comporte également son lot de fixettes malaisantes, comme par exemple un goût prononcé pour le sang (lièvre dépecé, corps perforés), le tout baignant dans une atmosphère new age qui prône une mystique révolutionnaire mâtiné de rêve de vie de famille avec le beau Marc (bizarre, non ?).

Une catastrophe à tout point de vue.

 

1e

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