Le cinéma de Christian Petzold n'est pas ma tasse de thé. Je n'accroche pratiquement jamais à sa façon de filmer froide et désincarnée, à la distance qu'il impose de toute force entre ses personnages et nous.
Mais si ces procédés m'exaspèrent quand ils s'appliquent à une dense matière romanesque (comme dans le dernier Ondine), je dois dire qu'ils se marient plutôt bien à la forme de conte minimaliste que prend Miroir N°3.
J'ai été d'abord plutôt charmé par la plate froideur du réalisateur allemand, qui donne à voir un mal-être qu'on devine pesant chez Laura. Malheureusement, à partir de l'accident, les incohérences manifestes du récit m'ont beaucoup gêné : pourquoi Laura ne prévient elle personne ? pourquoi ne s'étonne-t-elle pas quand son hôte l'appelle Yelena ? pourquoi à l'inverse pète-t-elle un plomb quand elle comprend pour qui on la prend - alors que la situation est évidente depuis le début pour tous ?
Le film déroule son programme cahin-caha vers une fin peu surprenante, dans une sorte d'atonie émotionnelle qui ne favorise pas l'empathie. Restent les points forts habituels de Petzold (jeu d'acteur intéressant, mise en scène élégante), mais qui ne parviennent pas à me convaincre complètement, une fois de plus.
Christian Petzold sur Christoblog : Barbara - 2012 (**) / Phoenix - 2014 (**) / Ondine - 2020 (*)
L'épreuve du feu est l'un des meilleurs films français que j'ai vu cette année.
Le sujet n'est pas si couramment traité au cinéma : que se passe-t-il si un garçon issu de la bourgeoisie ramène dans son groupe d'amis une fille pleine de verve, aux faux (et longs) ongles strassés, issue d'un milieu complètement différent du sien ?
Ce conflit de classe, auquel se heurtent violemment les sentiments, est traité ici d'une façon extrêmement subtile. Chaque personnage est finement dessiné avec ses contradictions et son passé (très touchant en ce qui concerne les deux principaux protagonistes), sans jamais être prisonnier de son déterminisme social.
On est donc surpris par l'évolution des évènements, absolument imprévisible, et touché par l'attitude des différents personnages. Il y a de la cruauté, mais aussi une grande empathie dans la façon dont Aurélien Peyre filme son petit groupe de jeunes.
La performance de l'actrice Anja Verderosa est prodigieuse, et m'a rappelé celle de Malou Khebizi dans l'excellent Diamant brut. Félix Lefebvre, que l'on a vu dans Rien à perdre en grand fils de Virginie Efira et surtout dans Eté 85, est lui aussi impeccable dans un rôle nuancé.
Alors que l'opus intitulé Amour est radicalement polyphonique, Rêves est beaucoup plus resserré : Haugerud s'intéresse ici exclusivement à l'histoire de Johanne, ou pour être plus précis à l'histoire que se raconte Johanne.
Autant Amour était ouvert sur le monde et la variété des sentiments, autant Rêves est presque claustrophobique par construction, à force de ne voir le monde qu'à travers les yeux de son héroïne.
L'exercice est donc complètement différent, mais ce qu'il y a d'interessant, c'est que les qualités d'écriture et de mise en scène sont les mêmes : attention extrême aux variations de l'âme qui effleurent sous les visages, classicisme épuré dans la façon de filmer, parfois zébrée d'éclairs chatoyants, douce causticité dans les dialogues, toujours ciselés.
Si j'ai été moins attiré par les états d'âmes de la jeune Johanne que par les tribulations des personnages d'Amour, je dois tout de même avouer que la découverte de ce cinéaste norvégien de 61 ans est pour moi un des faits marquants de 2025, tant son cinéma paraît évident et profond à la fois.
Je recommande cet exercice de style très contemporain, qui interroge la notion de réalité avec brio.
De la trilogie de Dag Johan Haugerud, Amour est pour moi le meilleur, opus et de loin.
Le film permet de suivre la trajectoire de personnages haut en couleur : Marianne, médecin célibataire, Tor, infirmier gay, Bjorn, papa récemment divorcé, et beaucoup d'autres.
Chacun est extrêmement attachant : Haugerud excelle à les filmer au plus près de leurs désirs, souvent très intenses, mais aussi décrits avec une grande finesse. J'ai souvent pensé au meilleur de Woody Allen, ou aux films les plus récents d'Emmanuel Mouret. Les conversations sont très crues quand elles portent sur le sexe, et contribuent à donner au film une teinte résolument moderne.
Un autre des points forts du film, c'est de prendre Oslo (et ses bateaux qui relient les différents quartiers) comme magnifique théâtre de l'action : rarement une ville aura été aussi bien filmée, notamment de nuit. La mise en scène est de ce point de vue d'une élégance rare.
J'ai été plusieurs fois ému, amusé, choqué, surpris par ce que proposait le film, riche en idées originales sur nombre de sujets : l'histoire, le sexe, l'amitié, la parentalité, la maladie, la mort, le plaisir, la vocation.
Drôle d'objet que ce film tourné en Turquie par le réalisateur iranien Alireza Khatami, à mi-chemin entre le tableau naturaliste d'un cas de conscience, typique du cinéma iranien, et l'essai conceptuel dont le cinéma occidental est coutumier (les critiques évoquent, à mon avis abusivement, David Lynch).
Pour le premier point, la caméra de Khatami est d'une grande élégance. La mise en scène est subtile, signifiante, et capte merveilleusement les subtilités de jeu des acteurs. Les paysages de la Turquie évoquent ceux filmés par les grands cinéastes iraniens, et je me suis surpris à déceler ici et là l'influence d'un Nuri Bilge Ceylan, et plus loin celle d'un Jafar Panahi (certaines scènes résonnent curieusement avec la Palme d'or de cette année, Un simple accident).
Vers le milieu du film, une faille conceptuelle s'ouvre, et nous assistons, sans trop déflorer le sujet, à un glissement de personnages. Ce tour de force est annoncé fort subtilement en amont par quelques astuces de mises en scène à peine discernables (flou, miroir).
Le spectateur est alors pris d'une sorte de vertige de belle facture, très bien maîtrisé. On se rend compte alors que le film, qui semblait décrire une simple situation de film noir est en réalité l'exploration audacieuse de l'inconscient du personnage principal.
A condition d'accepter sa construction complexe est déstabilisante, The thing you kill est un véritable plaisir de cinéphile : beau, intrigant et complexe.
Le nouveau film de Joachim Trier commence par une scène de toute beauté, dont le personnage principal est ... une maison.
Cette introduction est tellement délicate et brillamment filmée qu'on se dit qu'on tient peut-être là un grand film, digne d'être comparé au chef-d'oeuvre de Trier, Oslo, 31 août.
Malheureusement, l'enchaînement avec les atermoiements de Nora, actrice de théâtre qui panique avant d'entrer en scène (?!), nous laisse de marbre. A l'image de tout ce qui va suivre dans le film, les états d'âmes du personnage joué par l'actrice fétiche de Trier, Renate Reinsve, ne parviennent pas vraiment à captiver (j'ai trouvé que l'actrice qui joue sa soeur, Inga Ibsdotter Lilleaas, était plus intéressante).
Il faut dire que le film cultive l'entre-soi : on est entre gens de la profession, qui se formalisent d'un rien, s'expriment mezzo voce, et souffrent pour des raisons qui nous semblent bien futiles (jusqu'à une révélation bien trop tardive, et dont le poids émotionnel n'est curieusement pas mis en valeur, ni par l'écriture, ni par la mise en scène).
L'impression globale générée par le film est celle d'un drame bourgeois filmé par un Bergman propre sur lui, plutôt bien écrit et filmé avec élégance, mais dont on ne sait trop quoi penser : parfois ennuyeux quand il décrit de chichiteuses souffrances, et parfois amusant quand il manie la causticité distanciée (le metteur en scène qui offre les DVD d'Irréversible et de La pianiste à son petit-fils).
J'ai été un ardent défenseur des deux premiers films de Julia Ducourneau, Grave et Titane.
Cela m'est d'autant plus douloureux de devoir constater qu'Alpha, malgré toutes ses bonnes intentions et son ambition, est en grande partie raté.
Pour commencer, le sujet traité est beaucoup moins original que ceux des deux premiers opus. Alpha raconte en effet les conséquences bien connues qu'entraîne l'apparition s'une maladie mal connue : incrédulité, ostracisme, attente angoissée des résultats de test, peurs irraisonnées, méconnaissance des modes de transmission. Bref, autant de choses déjà vues dans les nombreuses oeuvres consacrées au Sida. De ce point de vue, le film n'est pas très fort, et même parfois maladroit.
Ensuite, le mode de narration qu'a choisi Ducourneau n'aide pas à entrer dans l'histoire. Le scénario mélange en effet plusieurs époques, à peine discernables quand on découvre le film pour la première fois, ce qui génère beaucoup de confusion (le meilleur indice pour se repérer dans ce méli-mélo temporel semble être ... la coiffure de Golshifteh Farhani). Bref, on y comprend pas grand-chose durant une bonne partie du film.
La direction artistique est plutôt moche et la bande-son affreuse, mélange hétéroclite de pop mielleuse et de classique plombant.
L'ensemble de ces points faibles conduira le spectateur presque à coup sûr vers un ennui poli mais profond, tout juste troublé par quelques scènes esthétiquement réussies (la transformation des corps en marbre) et la performance de Tahar Rahim, comme souvent sidérante d'engagement.
C'est mollement raté.
Julia Ducourneau sur Christoblog :Grave- 2016 (****) / Titane - 2021 (****)
Le nouveau film d'Ari Aster, jusqu'à présent surtout connu pour des films de genre (Hérédité, Midsommer), commence comme un ancien film des frères Coen : personnages déjantés, ambiance cartoonesque, humour et violence mélangées.
J'ai été plutôt séduit par cette entame amusante, qui passe en revue beaucoup des problèmes de l'Amérique (et plus généralement du monde contemporain) : omniprésence des écrans, complotisme, extrémismes en tous genres, écologie, nouvelles technologies, sort des populations indigènes, sumprématisme blanc, emprise des sectes.
Malheureusement, Eddington commence à bégayer vers son mitant, et la qualité du jeu de Pedro Pascal et de Joaquin Phoenix ne suffit plus à masquer le manque d'inspiration d'un scénario qui perd progressivement son fil. Au final, Aster renvoie dos à dos racisme et anti-racisme, progressisme et complotisme, dans une sorte de vortex idéologique qui semble avoir perdu tout sens moral : la gêne que génère cet anarchisme intellectuel n'est pas atténuée par la démesure un peu sotte de l'assaut final, qui franchit la frontière séparant spectaculaire et ridicule. Son anti-héros tout puissant n'a pas de contre-point à sa hauteur, ce qui au final déséquilibre le film.
C'est donc indigeste, et raté.
Aris Aster sur Christoblog : Midsommer - 2019 (***)
A l'occasion de la sortie en DVD chez Epicentre Films de Baby, du réalisateur Marcelo Caetano, je vous propose de gagner le DVD du film.
Pour ce faire :
- Répondez aux questions suivantes:
1) Quelle est la nationalité du réalisateur ?
2) Quelle est le prénom de l'acteur jouant Baby ?
3) De quel film sont inspirés les couleurs de l'appartement figurant dans le film ?
- joignez votre adresse postale
- envoyez moi le toutpar iciavant le 17 juillet, 20 h.
Un tirage au sort départagera les gagnants. Vous recevrez ensuite le DVD envoyé par le distributeur. NB : un des trois DVD sera attribué par tirage au sort à un participant ayant aimé ma page FB oumon compte Twitter ou s'étant abonné à la Newsletter du blog (n'oubliez pas pour participer à ce tirage au sort spécial de me donner votre pseudo dans votre réponse, pour que je fasse le lien).
Ce nouveau film des frères Nasser, tourné en Jordanie, nous projette dans la vie quotidienne de Gaza, loin de toute actualité politique.
Passé le début du film, dont on ne comprendra la teneur que bien plus tard, on suit tout d'abord un couple d'amis dissemblables et attachants : un étudiant rêveur et une petite frappe à la grande gueule (et au grand coeur).
Entre polar noir et chronique sociale tendre, le film semble chercher sa voie. Sa petite musique jazzy, son rythme nonchalant et son absence totale de propos politique déstabilisent le spectateur, qui sera encore plus surpris de découvrir l'évolution de l'histoire dans la deuxième partie.
Once upon a time est à l'évidence tourné avec peu de moyens : c'est à la fois son charme et sa limite. Suivant votre humeur vous pourrez être séduit par la fable morale piquante qu'il nous propose, ou déçu par ses faiblesses d'écriture et son rythme velléitaire.
Comme le film est court (1h30) et la proposition originale, le risque que vous prenez n'est toutefois pas très grand.
Les frères Nasser sur Christoblog : Gaza mon amour - 2021 (**)
Voici un joli succès inattendu qui montre une fois de plus la puissance du bouche à oreille en France.
Rien de susceptible d'attirer les foules dans cette adaptation d'une courte nouvelle de Stephen King : pas de stars à l'écran, un réalisateur surtout connu des amateurs de séries horrifique de qualité (Mike Flanagan), une construction un peu compliquée qui peut perdre le spectateur et enfin un sujet pas folichon (en gros, la mort).
Lancé le 11 juin sans beaucoup de promotion, Life of Chuck est pourtant en train de dépasser les 200 000 spectateurs, gagnant même des spectateurs lors de sa troisième semaine d'exploitation, un fait rarissime.
Si le succès est au rendez-vous, c'est probablement grâce à l'écriture millimétrique du scénario et à l'atmosphère de surréalisme poétique qui baigne la première partie du film. Cette introduction qui se situe dans un futur lointain entremêle avec brio préoccupations environnementales, drame intime et fantastique éthéré. C'est du grand art.
Dans les deux parties suivantes, qui nous ramènent à rebours vers le présent, tous les éléments curieux de la première partie trouvent une explication rationnelle, à travers une histoire de vie qui peut parler à chacun d'entre nous et qui évoque des thèmes universels (la mort, l'amour, le goût de la vie). Comme tout cela est fait avec beaucoup de pudeur et de retenue, on se laisse complètement embarquer dans la vie de Chuck, qui pourrait être la nôtre.
L'art de Flanagan (qui consiste à marier à la perfection les effets surnaturels à la trame intime des sentiments) entre en parfaite résonance avec celui de King, dont il n'est pas très éloigné.
Un beau film que je conseille vivement, qui parvient à mêler émotions et stimulation intellectuelle, ce qui n'est pas si courant.
Certains films valent avant tout pour leur sujet. C'est assez rare, mais lorsque cela est le cas, le résultat constitue souvent un excellent moment de cinéma, qui mêle plaisir de la découverte et satisfaction de la curiosité assouvie.
En l'occurence il s'agit de relater comment le fameux concert de Keith Jarett à Cologne (toujours le disque de jazz solo le plus vendu à ce jour) est le fruit de la conjonction de l'obsession d'une jeune fille rebelle (Mala Emde, formidable) et du génie d'un musicien hors norme (John Magaro, acteur récurrent chez Kelly Reichardt, très convaincant en Keith Jarett tourmenté).
Le scénario de Au rythme de Vera entretient de façon diabolique le suspense (on sait que le concert se tiendra, et on est pourtant suspendu au chapelet de péripéties que le film déroule). Il varie aussi les points de vue, offrant le tableau poignant d'un artiste possédé par son art, puis se permettant un petit cours d'histoire du jazz face caméra, animé par un journaliste couvrant l'évènement.
En multipliant les points de vue et en s'attardant parfois sur de beaux personnages secondaires, le réalisateur israélien Ido Fluk n'hésite pas à multiplier les changements de rythme : c'est osé et souvent parfaitement réussi.
La bonne surprise de ce début d'été : un pur moment de plaisir, débarrassé de toute préoccupation esthétique.
Tirée du roman d'Amélie Nothomb qui raconte sa (toute) petite enfance au Japon, le film de Mailys Vallade et Liane-Cho Han est surprenant.
Si sa technique d'animation est assez simple (voire simpliste), le choix des couleurs est résolument original, fournissant des visions radicales, qui peuvent osciller entre des environnements éclatants de couleurs vives, des tableaux pastel et des scènes d'apparences beaucoup plus réalistes.
Le film se distingue aussi par une écriture extrêmement recherchée (je pense par exemple à la scène de cuisine lors de laquelle Nishio-San raconte son enfance et la guerre) et une mise en scène sophistiquée.
Le tout parvient à faire émerger assez rapidement de puissantes émotions, et il st difficile de ne pas avoir les yeux humides à certains moments du film. Peut-être un peu trop sérieux pour les tout-petits (on y parle de mort, de guerre, de tristesse) et un peu trop enfantin (en apparence) pour certains adultes, le film ne trouvera peut-être pas son public : ce serait dommage, car Amélie et la métaphysique des tubes est un film d'animation très réussi.
Voici le film "de Laurent Cantet, réalisé par Robin Campillo", suite à la mort de son ami.
Le résultat est étonnamment situé exactement à mi-chemin des univers des deux réalisateurs : fine chronique sociale et rapports de classe intra-familiaux côté Cantet, trouble homoérotique et éveil des désirs physiques (sexe, danse) côté Campillo.
Le début d'Enzo bénéficie de cette ambigüité pour installer une ambiance à la fois solaire et inquiétante, qui attise le désir du spectateur. Malheureusement, une fois le cadre posé, le film piétine un peu dans son entre-deux thématique : les personnages des parents et du frère sont sacrifiés et dessinés de façon caricaturale, le sujet de la guerre en Ukraine est survolé et semble servir de faire-valoir, le jeu limité d'Eloy Pohu ne contribue pas à développer son personnage de façon intéressante. Dans sa deuxième partie, Enzo pêche par manque d'incarnation et de réalisme (la scène de la chute).
Je suis donc devenu assez rapidement extérieur au film lui-même, regardant avec indifférence le témoignage d'affection de Campillo pour son pote, estimable, mais un peu artificiel.
Loveable m'amène à me poser une question simple : peut-on faire un bon film avec un personnage principal antipathique ?
Et ma réponse est résolument négative dans ce cas d'espèce. Les états d'âme de Maria sont très communs : elle a du mal à gérer ses enfants et sa vie professionnelle. OK. C'est probablement le sort de plus de la moitié de la population mondiale féminine, mais dans le cas de Maria, cela semble insurmontable.
Assez terrible en tout cas pour décider de partir (puis le regretter), de regarder dans le vide pendant plusieurs minutes (des heures en temps ressenti par le spectateur), d'aller voir une psy (qui l'invite à dormir, à court d'arguments thérapeutiques peut-être), de régler quelques comptes avec sa mère (très mal jouée), de se faire larguer une deuxième fois (par un mari trop beau et trop lisse pour être crédible, même si on lui donne instinctivement raison), puis de rembarrer une amie sincère.
J'ai personnellement voué une sincère animosité envers le personnage joué par l'actrice Helga Guren, jamais à court d'expédients grotesques (grimaces devant le miroir, torsions acrobatique de la bouche et dos tristement vouté), servis il est vrai par un scénario et une mise en scène ne reculant devant aucune facilité (artiste de rue chantant "Ne me quitte pas" juste après la scène de séparation, scènes rejouées maladroitement, fin ouverte irrésolue).
C'est une catastrophe dont je ne m'explique pas le succès critique. Pas aimable, du tout.
Au vu de sa famélique distribution en France, peu de personnes verront ce film indien et on peut le regretter.
Sans son exposition à la Quinzaine des Cinéastes 2024, il est même peu probable que ce film féministe et fantastique ait pu trouver le chemin des salles françaises.
Le film commence comme un documentaire sur l'Inde, mais on se rend rapidement compte que quelque chose ne va pas : les personnages se meuvent mécaniquement (on songe à Tati ou à Kaurismaki), la bande-son punk-rock détonne, et on se dit que tout cela ça trop loin quand l'héroïne commence à manger les animaux vivants, qui reviennent ensuite sous forme de marionnettes fantômes (?!).
Dans sa seconde partie, Sister midnight n'est plus très tenu, et tout part subitement en vrille, entre chronique d'une libération féminine par le corps et road movie initiatique.
Même si la fin est un peu décevante, le film de Karan Kandhari possède vraiment une patte particulière, entre univers pop coloré et Cronenberg hindi : il faudra suivre ce cinéaste.
Passé relativement inaperçu lors de sa sortie fin 2024, ce beau film espagnol mérite d'être regardé à l'occasion de son arrivée sur Canal+.
Tiré d'une histoire vraie, il décrit avec une précision chirurgicale l'histoire d'une jeune femme victime de harcèlement sexuel dans les années 90, et qui décida de porter plainte. D'une certaine façon, L'affaire Nevenka est donc une sorte de vestige du temps passé, préfigurant avec une acuité étourdissante ce que le mouvement Metoo mettra en lumière des décennies plus tard.
Le film est remarquable par la qualité de son écriture. Le scénario prend le temps de mettre en place tous les éléments du crime : le mécanisme de séduction, les affres de l'emprise, le sentiment de culpabilité, la pression sociale, les hésitations intimes, la souffrance psychologique, le machisme ambiant, les rouages du monde politique, l'intelligence machiavélique de l'agresseur. Les deux principaux protagonistes (Mireia Oriol et Urko Olazabal) fournissent une prestation exceptionnelle d'intensité, dans des registres très divers.
Icíar Bollain confirme ici ses qualités de réalisatrice sensible et efficace, qui m'avaient séduit dans son précédent film. Un peu à l'écart des grands festivals, elle mérite une plus ample reconnaissance.
Jeunes mères marque un double tournant dans la filmographie des frères Dardenne. Il s'agit en effet pour eux de suivre ici pour la première fois tout un groupe de personnages, et non plus un ou deux en particulier. Et surtout, le ton est ici beaucoup moins doloriste (certains diraient sadique) que dans les derniers films du duo belge.
On suit quatre jeunes filles hébergées dans une maison maternelle, qui s'apprêtent à devenir mère et vivent des situations familiales et sentimentales délicates. Garderont-elles leur enfant où recourront-elles au placement : c'est une des questions principales qu'aborde Jeunes mères, avec toutefois moins d'intensité que Pupille.
Le résultat est contrasté, du fait de deux éléments. La prestation de chacune des actrices est d'une qualité très variable : Elsa Houben (Julie) crève l'écran, alors que Lucie Laruelle (Perla) semble un peu à la peine. Les contextes familiaux et l'intensité des personnages secondaires sont aussi d'un intérêt très hétérogène : l'histoire d'Ariane et de sa mère possède une intensité dramatique bien supérieure aux trois autres.
Mon avis est au final plutôt positif, car Jeunes mères "rafraîchit" en quelque sorte de cinéma des Dardenne dont les derniers développements m'exaspéraient par leur dialectique sans surprise.
Le prétexte du Répondeur (un écrivain recrute un imitateur pour répondre à sa place à tous les appels téléphoniques qu'il reçoit) peut laisser perplexe, tant il semble invraisemblable.
Pourtant, la réalisatrice Fabienne Godet parvient à nous faire entrer dans cette histoire par la grâce d'une écriture millimétrique et d'une excellente direction d'acteur.
Denis Podalydès est plutôt très bien dans un rôle qu'il joue en retenue, mais c'est surtout Salif Cissé qui crève l'écran. On l'avait déjà vu dans beaucoup d'excellents films (Juliette au printemps, mais surtout le formidable A l'abordage de Guillaume Brac), et il est ici une nouvelle fois parfaitement convaincant, imposant son physique massif et sa douceur raisonnable avec un naturel charmant.
On passe donc au-dessus des quelques facilités, des seconds rôles un peu faibles et de la morale attendue du film, pour simplement passer une bonne soirée, amusante et parfois touchante.
De retour dans ce merveilleux festival, si jeune, convivial et cosmopolite. C'est toujours un plaisir immense de retrouver les petites manies d'avant-séance : ses "lapin !", ses vols d'avions en papier, ses bruits d'eau et ses "il va faire tout noir" (ceux qui connaissent comprendront).
Je commence cette année avec une superproduction chinoise des studios Winsing, Into the mortal world(3/5), d'une qualité technique tout à fait digne des productions américaines. L'animation 3D est parfaite, le film inclut les petites bêtes fétiches toutes mignonnes et le scénario est très ambitieux : il s'agit pour résumer d'un conflit entre dieux qui trouve un prolongement sur Terre. L'ensemble est spectaculaire mais j'ai trouvé qu'il y manquait l'émotion et un peu de clarté. Le scénario est tiré d'un conte chinois et présente l'intérêt de nous initier à plusieurs aspects de la culture chinoise. Je poursuis mon expérience asiatique avec l'excellent ChaO (4/5), des studios japonais Studio4°C. Le réalisateur Yasuhiro Aoki parvient à nous charmer avec un dessin extrêmement poétique (qui rappelle les aspects les plus oniriques de Miyazaki), une mise en scène imaginative et un scénario délicieux. Une franche et belle réussite, qu'on pourra découvrir dans les salles françaises puisque le film a un distributeur, Eurozoom.
Fin de journée dans la grande salle Bonlieu pour la présentation de Planètes (3/5), le film-ovni de Momoko Seto, dont les quatre personnages sont des akènes de pissenlit voyageant de planète en planète. Sans parole, le film parvient à rendre l'épopée de ces aimables végétaux palpitante, mélangeant animation douce et prises de vue réelles. Dans ce film hors norme, chevaucher une limace devient une aventure. Présenté en clôture de la Semaine de la Critique à Cannes, Planètes sera à coup sûr un des films d'animation à voir dans les mois à venir (sortie prévue en avril 2026).
13 juin
Deuxième journée au Festival avec un film allemand en stop motion, Memory Hotel (2/5). Le réalisateur Heinrich Sabl est présent dans la salle, visiblement très ému. Il nous dit que le film représente 20 ans de sa vie. Malheureusement, le résultat est trop confus pour être vraiment plaisant. Le sujet est ardu (le sort tragique d'une jeune allemande pris au piège d'un hôtel lors de l'arrivée de l'Armée Rouge), aucun des personnages n'est vraiment attachant, le style est difficile d'accès (un Wes Anderson expressionniste, si vous pouvez imaginer). C'est ambitieux, mais cela n'entraîne aucun plaisir.
Amélie et la métaphysique des tubes (3/5) est beaucoup moins ambitieux, mais bien plus réussi. Tiré d'un récit d'Amélie Nothomb, le film raconte la toute petite enfance de l'écrivaine au Japon. L'animation est sage et sans aspérité, les couleurs pastels sont kawaï, le scénario joue la corde sensible à bon escient et j'ai été finalement charmé par cette évocation des tourments de l'enfance. La petite Amélie est craquante. Mon questionnement est de savoir à quel public s'adresse le film : un peu trop sérieux pour les enfants (on y parle de Dieu, de la mort, de la guerre), et peut-être un peu trop "mignon" pour les adultes.