Quel film étonnant que celui-ci, torrent d'émotions et description d'une enfance comme une autre, placée comme par erreur dans un milieu hystérique.
L'héroïne est magnifique, petite fille comme un foetus d'enfance dans un monde de brutes : père acteur (pouahh), mère violente (il faut voir Charlotte Gainsbourg balancer des oranges sur les voisins), grande soeur typée grosse pute à frou-frou rose.
Vous ne comprenez probablement pas grand-chose à ce que je raconte, mais peu importe, car le film est comme cela : foisonnant et oscillant entre amitié précoce, premier émoi pour un beau gosse, plaisanteries idiotes, inquiétude face au corps qui change, intérieurs plus colorés que chez Almodovar, atmosphère de violence permanente.
L'incomprise semble être au final le portrait d'une innocence sublimée et violentée : cruauté, humiliations à tous les étages. Au final quelle résistance ! Il en faut pour acculer Aria au désespoir !
A l'image de sa réalisatrice, un film à la fois trash et classique, poignant et déroutant. A voir.
A Cannes, le nouveau film de Michel Hazanavicius a reçu un accueil mitigé, accentué par des sifflets en séance de projection presse, dont on ne sait s'ils émanaient d'affidés pro-russes ou de journalistes mécontents.
Pour ma part, j'ai trouvé le film extrêmement efficace et habile. Je n'avais encore jamais vu de film de guerre français aussi prenant, pouvant rivaliser sans rougir avec les productions américaines. Costumes, décors, paysages, la reconstitution est parfaite.
Certes le traitement de l'incorporation du jeune soldat russe est assez classique (comment un jeune homme normal devient un guerrier dénué de sentiments), mais le cadre est ici très original, et rarement montré. Le tournage en Géorgie permet une immersion hyper-réaliste dans cette guerre de Tchétchénie quasiment jamais abordée au cinéma. La construction temporelle du film est originale, et assez frappante.
Le point faible de The search réside dans la prestation un peu lourdingue de l'épouse du réalisateur, Bérénice Béjo, qui joue le rôle difficile d'une humanitaire sensible. Le reste de la distribution est par contre absolument parfaite : Annette Bening est royale et le petit garçon, Maxim Emelianov, irrésistible, a longtemps été en pole-position pour le prix d'interprétation sur la Croisette. Un phénomène !
Remake d'un western de Fred Zinnemann (1948), The search reproduit les qualités et les défauts des films de cette époque : une histoire romanesque, des circonstances dramatiques, des sentiments exacerbés, une mise en scène fonctionnelle au service d'une histoire bien conçue.
C'est sûrement une vision du cinéma que certains puristes renieront (pas assez créatif, trop naïf, pas du tout politique) : pour ma part, le film m'a embarqué et m'a ému à de nombreuses reprises.
Le grand succès italien de l'année (7 Donatello, l'équivalent de nos Césars, le film a battu La grande belleza) arrive une fois n'est pas coutume sur les écrans français.
Le film est basé sur l'effet que j'appelle habituellement "Rashomon" (car le film de Kurosawa en est la plus belle expression) : une même histoire racontée suivant trois points de vue différents. Ce procédé est toujours excitant : les mêmes scène revues sous un angle différent provoquent la curiosité, on est captivé par les jeux de résonance d'une séquence à l'autre, découvrant tout à coup le pourquoi du comportement bizarre d'un personnage ou faisant le lien entre plusieurs éléments disparates.
L'utilisation de l'effet "Rashomon", très efficace intrinsèquement, n'est parfois qu'un cache-misère. C'est presque le cas ici. La trame de fond est ici en effet archi-rebattue : il s'agit du thème très à la mode ces dernières années du conducteur d'un véhicule qui s'enfuit après avoir renversé un cycliste.
Les opportunistes veut embrasser autour de ce sujet une collection de thèmes survolés mais de bon aloi : la dénonciation d'un capitalisme inhumain qui parie sur la crise, le racisme ordinaire d'italiens moyens, le mépris de la bourgeoisie vis à vis de la culture...
Tout cela est bel et bon, mais un peu creux, et il faut une palette d'interprétation hors norme pour sauver le film d'une médiocrité annoncée. Valéria Bruni Tedeschi est en particulier parfaite, dans un rôle d'ingénue sous domination au décolleté ravageur.
Respire, le deuxième long-métrage de Mélanie Laurent, a enthousiasmé la Semaine de la Critique à Cannes 2014.
Le découvrant aujourd'hui, je ne peux m'empêcher d'être un peu décu. Si la description du monde des adolescentes y est très réussie, la progression du film m'a semblé un peu mécanique.
C'est au final l'interprétation de la jeune Joséphine Japy qui sauve le film. La fascination, les élans sincères, puis l'enfermement sont joués à la perfection par la jeune comédienne. Lou de Laâge, dans le rôle de la vamp allumeuse m'a semblé au contraire jouer faux plusieurs fois. Dans ce film de femmes, Isabelle Carré est une nouvelle fois prodigieuse.
Sans révéler trop de choses du film, cette histoire de pervers narcissique paraît avoir été racontée mille fois (dans des milieux, et avec des âges et des sexes différents). Il faut un vrai talent de réalisatrice à Mélanie Laurent pour susciter ici l'intérêt, à travers un montage nerveux, une certaine concision dans les enchaînements et une mise en scène très expressive, parfois à la limite de la démonstration de force, à l'image de ce travelling immense lorsqu'on découvre la vérité sur Sarah.
Si vous voulez éviter tout spoiler, ne lisez pas cette critique.
Vous risqueriez d'y apprendre qu'il n'est pas prudent pour une policière lesbienne de recueillir chez elle une jeune fille battue (et un peu tordue). Surtout quand l'action se déroule dans le fin fond provincial d'une Corée encore très traditionnelle.
Ceci dit, le film dépasse largement son pitch rapidement énoncé. Notamment grâce au jeu tout en finesse de la mégastar / mannequin Doona Bae, qu'on a déjà vu dans Air doll, Cloud Atlas, et The host. La mise en scène de la jeune July Jung, classique mais robuste, rend le film très plaisant à regarder : à la fois ambigu, finement descriptif de la société coréenne et discrètement mélodramatique.
On appréciera particulièrement la description une nouvelle fois sans concession (c'est le moins qu'on puisse dire) de la masculinité coréenne. Comme souvent dans le cinéma de ce grand pays de cinéma, le film marie très bien le grotesque, le tragique et le sentimental, zigzagant entre clichés éculés, sentimentalisme de pacotille et cruauté des comportements.
Un beau film au final, présenté dans la décidément très riche section Un certain regard du Festival de Cannes 2014. Le film est produit par Lee Changdong, réalisateur des beaux Secret Sunchine et Poetry.
Un homme menacé par de petits délinquants, honnête et tranquille, en vient à tuer calmement son principal harceleur, tant sa crédibilité familiale se délite peu à peu.
Sur cette trame très convenue pour un film d'auteur typé festival, le chilien Alejandro Fernandez Almendras, dont c'est le troisième film, parvient à produire une oeuvre assez sensible et plutôt réussie.
Le passage traditionnel "il n'est pas si facile de faire passer un être humain de vie à trépas" est par exemple assez frappant, tout en retenue et finalement assez flippant. La description d'un quotidien morne et triste, l'utilisation habile des différents lieux, souvent filmés de nuit (la fôrêt, le bus, la côte, la banlieue, la ville), ancrent solidement le film dans la réalité chilienne, et augmentent son intérêt.
Si Tuer un homme n'évite pas tout à fait les poncifs de son genre (un mutisme forcené, une utilisation un peu trop fréquente des plans fixes, un rythme parfois lymphatique), il capte tout de même l'intérêt par l'attention qu'il porte aux détails et à la psychologie de son personnage principal.
A noter que le film, qui est tiré d'un fait divers réel, a remporté des prix dans de nombreux festivals, à Sundance, à Rotterdam, et au festival du film policier de Beaune.
Le 20 octobre 2014 à l'UGC de Lille, projection du nouveau film de François Ozon en présence de la rayonnante Anaïs Demoustier et de Raphael Personnaz.
Parlons d'abord du film. Plutôt un bon cru à mon goût. Depuis le début de sa carrière, Ozon semble s'adoucir petit à petit, un peu comme l'a fait Almodovar : son cinéma, très violent au départ (Sitcom, Les amants criminels) devient petit à petit plus feutré, plus classique, même si le feu couve toujours sous le glaçage apparent. Il évolue progressivement vers un aspect hitchckokien qui est assez agréable, sauf quand il tourne à la caricature (Dans la maison).
Une nouvelle amie, tourné au Canada, commence comme une parade de lieux communs à la sauce été indien. On assiste à une succession de plan brillante, qui dessine brièvement la trajectoire d'une vie pour aboutir dans un cercueil. Tous les paradoxes de Ozon sont déjà dans ce début : images glacées, effets un peu faciles mais redoutablement efficaces.
Le film m'a fait osciller constamment entre deux pôles : me laisser entraîner dans une histoire plutôt originale et bien jouée, ou m'arrêter sur quelques faiblesses de scénario. Le bilan de ces oscillations est une sorte de vertige plutôt agréable qui aboutit, dans un dernier plan compliqué, à une certaine perplexité.
En fin de séance, la politesse bienveillante d'Ozon, le caractère taquin de Personnaz et le rayonnement enjoué d'Anaïs Demoustier ont littéralement scotché sur leur siège la totalité des spectateurs de la salle 6 de l'UGC. Des échanges ressort : que Personnaz a été casté pour le rôle finalement tenu par Romain Duris (mais y a été de son propre aveu très mauvais), qu'un des extraits du film qu'on entend dans Une nouvelle amie est Angel d'Ozon (car on ne paye pas dans ce cas de droit d'auteur, nous dit-il !), et que Ozon était terrifié à l'idée de jouer dans son propre film (le pervers dans le cinéma) et qu'il a même réalisé une autre prise de cette scène avec un "vrai" acteur, au cas où il se trouve vraiment trop mauvais.
La salle lilloise a posé des questions plutôt pertinentes et les réponses d'Ozon ont mis en valeur le film. Une excellente soirée.
Si on confie à Bruno Dumont la réalisation d'une série, comme vient de le faire Arte, nul doute qu'il fasse bien du Bruno Dumont.
Pas de surprise donc à ce qu'on retrouve dans Pt'it quinquin les qualités et les défauts du réalisateur : un sens prodigieux des éclairages et des paysages, des fulgurences de mise en scène saisissantes, mais aussi un penchant pour la destructuration du récit et un intérêt douteux pour la cohérence de l'intrigue.
A Cannes, ou le film fut présenté à la Quinzaine, l'accueil fut à la fois enthousiaste (l'effet de surprise jouant à fond, Dumont se permettant ici quelques traits d'humour, ce qui n'est pas son habitude) et violemment négatif pour une petite minorité du public, qui considérait que Dumont exploitait les handicapés qui constituent ici une partie de son casting.
Ce sont en fait les deux types de réactions que la série a alternativement généré chez moi : au début un grand plaisir de découverte et de curiosité (les paysages du Boulonnais prennent ici un air particulièrement exotiques), mélangé à quelques sourires, puis un ennui grandissant dû à une intrigue qui s'effiloche et à des scènes qui mettent mal à l'aise.
Si Bernard Pruvost, qui joue le commisssaire, semble en effet bien être un handicapé qui joue l'acteur, on n'a pas forcément la même impression avec d'autres participants à l'aventure, je pense au frère et aux grands-parents du personnage principal par exemple.
On comprendra que les gens du Pas de Calais n'acceptent pas facilement cette vision d'auteur qui donne d'eux une image peu engageante : arriérés et raciste (car Pt'it quinquin l'est sans contestation). La banderolle déployée au Parc des Princes par les supporters du PSG il y a six ans («Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les Ch'tis») a laissé des traces qui trouvent ici un écho.
Au final, reste pour moi quand même une impression plutôt positive, le talent exceptionel de Bruno Dumont (les majorettes !) effleurant souvent la surface de cette OVNI télévisuel, qui au passage ne respecte aucun canon des séries habituelles. Les audiences sur Arte ayant été très bonnes, une suite est maintenant envisagée.
Amusant de voir White bird après Gone girl. Le postulat de départ est le même ("Une femme disparait"), mais le traitement est radicalement différent.
Autant le cinéma de Fincher est mathématique dans sa construction - on dirait le travail d'un ingénieur, autant celui d'Araki est sensoriel et imprévu - c'est celui d'un peintre.
On est loin ici du délire de Kaboom. Le dernier film d'Araki retrouve plutôt la douceur terrifiante de son chef d'oeuvre : Mysterious skin, même si on n'atteint pas ici les mêmes sommets d'émotions.
Le film séduit particulièrement par le jeu de la jeune Shailene Woodley, d'un naturel et d'un aplomb extraordinaire. La disparition de sa mère ne semble pas la déranger tant que cela, sauf que l'inconscient fonctionne à toute berzingue, comme les rêves en témoignent. Au final, bien sûr, la disparition maternelle creuse un trou énorme, que les mecs et le sexe ne comblent pas. Il faudra aller au bout de l'intrigue pour que le noeud se dénoue définitivement.
Le film oscille doucement entre le milieu cosy d'une banlieue américaine typique, du sexe assez cru, une copine obèse et un copain gay, un père taiseux et des fausses pistes tordues. Son intérêt réside dans l'atmosphère ouatée qui le baigne tout du long : l'horreur est-elle là ? Non, semble nous murmurer la quiétude des images, alors qu'une partie de nous crie OUI.
En relisant ce matin ma critique d'Intouchables, je me disais que tout ce que j'écrivais sur ce film pouvait être repris à propos de Samba.
Je trouvais par exemple François Cluzet excellent dans Intouchables. Ici, Charlotte Gainsbourg trouve probablement un de ses meilleurs rôles en cadre dépressive et lunaire.
Omar Sy est époustouflant de présence, on rêverait de le voir dirigé par Scorsese dans un rôle de bad boy, tellement son physique en impose. Même Tahar Rahim, qui est l'un des acteurs que j'apprécie le moins, arrive ici à me surprendre en joyeux brésilien. Notre duo de réalisateurs excelle donc dans la direction d'acteurs, c'est une évidence.
Deuxième point fort du film : l'écriture de chaque scène. On retrouve dans Samba la même qualité que dans Intouchables, qui est souvent l'apanage des productions américaines : minutie de l'écriture qui fait que chaque punchline porte au bon moment, précision d'horloger dans le montage. Le résultat est que, prises séparément, plusieurs scènes du film sont des modèles d'efficacité. Je pense par exemple à la scène du Nouvel An à l'asso, qui mêle brillament poésie, séduction, émotion, et humour (merveilleuse Hélène Vincent).
Eric Toledano et Olivier Nakache savent donc construire une scène à la perfection et nous amener avec une facilité confondante aux bord des larmes et / ou au fou-rire (parfois simultanément). Mais il manque à Samba de la profondeur (et des méchants !) pour être un grand film.
Le cinéma de Toledano / Nakache est un cinéma de la générosité : c'est à la fois son prix et sa limite.
Difficile de me faire une idée bien arrêtée sur Gone girl.
D'un côté le film m'a ennuyé une bonne partie du temps.
En fait (attention quelques spoilers peuvent m'échapper), la première partie, centrée autour de lui, est classique, et ne casse pas des briques. La deuxième partie, qui s'intéresse à elle, est intrigante, on se demande alors où le film va aller, et c'est le meilleur moment. La troisième et dernière partie, qui s'éloigne du roman, est franchement tirée par les cheveux.
Le film est sans cesse tiraillé entre deux aspects opposés : la fluidité du style (on retrouve les qualités de Zodiac) et la grossièreté de l'écriture des personnages. Parce que, il faut bien le dire, la faiblesse du film est là : Ben Affleck joue le gros nounours inexpressif et Rosamund Pike la salope calculatrice.
Leur deux personnages sont sous-écrits et manquent d'épaisseur. Pour le reste la critique de la société des médias est dressée au bazooka, celle du couple américain est un poil plus fine.
Le film parvient tout de même à vaguement entretenir l'intérêt par la concision et la légèreté de son montage. Il s'en faut de peu pour qu'on décroche, mais certains éléments (le personnage de l'avocat par exemple) nous ramène régulièrement au coeur de l'intrigue.
Au final, l'impression étrange que me laisse Gone girl peut se résumer ainsi : une mise en scène élégante au service d'un scénario de bûcheron.
Adapter l'oeuvre d'Ovide (12000 vers !) dans un décor de bordure d'autoroute et de parking désert du sud de la France : voilà le genre de défi que seul Honoré peut oser. Et réussir.
Le film est décomposé en trois parties. La première, que j'ai trouvé vraiment excellente, conte l'enlèvement d'Europe par Jupiter, la seconde se concentre sur la figure de Bacchus, et la dernière sur celle d'Orphée - dont l'aspect christique est ici évident. Les trois comprennent des digressions étonantes (connaissez vous Penthée, Edmus ou Hippomène ?).
L'impression d'ensemble que dégage le film est pour moi celle d'une plongée dans l'inquiétante altérité des Dieux. En les représentant sous forme d'hommes et de femmes à peu près normaux (quoique), Honoré parvient à l'aide de son scénario et de quelques procédés subtils de mise en scène à nous les faire ressentir comme étrangers. Tout le film baigne donc dans une atmosphère étrange dans laquelle le plus trivial semble de façon indissoluble lié au divin : Narcisse joue au basket, Jupiter conduit un poids lourds.
Honoré parvient donc à la fois à surprendre, à impressionner (terribles bacchantes saisies dans un plan sidérant en train de dévorer un homme), à intéresser et à plaire.
Je suis un grand amateur du cinéma de Frederick Wiseman, le plus grand documentariste vivant, avec Raymond Depardon. Aussi ai-je foncé bille en tête découvrir son National Gallery à la dernière Quinzaine des Réalisateurs.
Passer près de trois heures dans un musée peut sembler a priori inquiétant, et soporifique. L'expérience s'avère pourtant aussi déroutante et passionnante qu'effectuer une excursion dans la forêt vierge.
Bien sûr on parle ici un peu de peinture, et les conférenciers sont vraiment fantastiques, à l'image de la première intervenante, qui dramatise toutes ses interventions. Mais des restaurateurs nous y font aussi découvrir des strates de peinture inconnues, qui sont autant de digressions magiques (les rayons X chez Rembrandt !).
Plus curieusement, nous faisons la connaissance du Directeur, capable de tacler un collaborateur en une phrase, ou de partir en vrille à propos du Duc d'Orléans (premier aristocrate à cuisiner lui-même, c'est un des nombreux enseignements du film).
Wiseman, fidèle à son habitude, se plante là et filme tout ce qu'il voit. On aura donc droit à des ébénistes, des journalistes, des danseurs, des débats houleux sur la stratégie commerciale à adopter, des doreurs à la feuille, des commissaires, des panneaux publicitaires "Picasso", des visages de visiteurs, de l'arrivée du Marathon de Londres, etc...
On réfléchit sur le fait que "penser que piquer l'image d'un chaton peut faire souffrir un chaton" est l'essence de la peinture. Vous me suivez ? National Gallery est un film qui fait du bien, un film qui vous rend (encore) plus intelligent.
Frederick Wiseman sur Christoblog : Boxing Gym(***)
On attendait la grande oeuvre de Xavier Dolan, la voici.
Tout ce que promettait le jeune prodige québécois explose ici avec une maîtrise exceptionnelle : direction d'acteurs admirable, énergie électrisante, sens de la mise en scène époustouflant. Je me souviendrai longtemps de la trouvaille visuelle qui accompagne la scène du skateboard et la musique d'Oasis (je ne veux pas en dire plus, au risque de gâcher l'effet de surprise) : je crois que c'est le moment de cinéma qui m'a le plus impressionné de toute ma vie de cinéphile. Mon coeur s'est littéralement dilaté. Des idées géniales commes celle-ci, le talent inné et complet de Dolan semble pouvoir en produire plusieurs à la minute.
Mommy est aussi - et sûrement avant tout - une tornade émotionnelle provoquée par deux actrices et un acteur qui repoussent les limites de l'art de jouer : ils sont géniaux de bout en bout, Anne Dorval en tête. La première scène de violence est déjà un paroxysme de tension et d'émotion, qui sera suivi par bien d'autres. Dolan y réussit également quelque chose d'un peu nouveau pour lui : changer de style visuel fréquemment, pour coller au sujet de la scène.
Le seul petit bémol pour moi se situe vers la fin du film, que je trouve moins convaincante : la projection dans l'avenir est un peu naïve, la scène du parking inutilement longue, et le tout dernier plan ne m'a pas entièrement convaincu. C'est toutefois bien peu de choses pour un film qui aurait fait une belle Palme d'Or.
Le nouveau film de Naomi Kawase commence doucement. Des plans fixes, un garçon mutique.
Pour tout dire, on peut craindre de s'ennuyer ferme à ce moment-là. Mais Still the water se diversifie progressivement en s'attachant à plusieurs personnages : la mère mourante, le père magnifique, l'autre mère toujours absente. On comprend tout doucement pourquoi le jeune garçon est si silencieux. Kawase filme d'une façon admirable les personnages féminins : la jeune fille est un miracle de calme détermination.
Les critiques insistent beaucoup sur le caractère panthéiste du film (fonds marins, vagues, plage, forêt, mangrove, excellemment filmés) mais c'est surtout la façon dont la jeune fille contamine petit à petit le garçon qui en fait la valeur. La communion ultime dans l'océan est une des plus scènes de cinéma vue cette année.
Le film de Kawase, dense et poétique, présente bien d'autres intérêts : une superbe musique, un caractère quasi documentaire sur la spiritualité des habitants de cette île, une scène spectaculaire pendant un typhon.
Un film (encore un !) qui a fait honneur à la belle sélection officielle du dernier Festival de Cannes.
Tourné sur un ferry qui assure la liaison Marseille Alger, le documentaire d'Elisabeth Leuvrey présente le bateau comme une puissante métaphore du déracinement.
Alors qu'ils sont physiquement entre les deux rives de la Méditerranée, les Algériens (ou les Français d'origine algérienne, on ne sait pas) qu'on écoute sont aussi sentimentalement entre les deux pays.
Beaucoup de conversations tournent autour de ce sujet : on aime y retourner en été, mais on ne pourrait plus y vivre. La conversation avec l'incroyable Ben, vers le milieu du film, y fait par exemple référence. Ben compare ses visites en Algérie à celle qu'on ferait à une vieille tante : on ressent le besoin d'y aller, puis on est pressé d'en partir, et enfin on se sent coupable de n'être pas resté plus longtemps.
La traversée est très court (1h12, tiré d'une centaine d'heures de rush) et se regarde avec intérêt. Elisabeth Leuvrey réussit quelques très jolis tableaux et possède à l'évidence un sens du cadre hors du commun. Si les témoignages sont inégaux, on croise une telle diversité de caractères que le voyage est tout de même globalement plaisant.
A signaler que le DVD est accompagné d'un très joli livret, qui prolonge et complète agréablement la vision du film.
Cette chronique est écrite dans le cadre d'une opération DVDtrafic. Le DVD de LA traversée est sorti en mars chez Shellac. Vous pouvez retrouver tous les films 2013 sur Cinétrafic.
Le souci avec Leviathan, c'est qu'on aura vite fait de le ranger dans une catégorie donnée, un peu comme certains l'ont fait avec Winter sleep : film russe, film calibré pour Cannes, film engagé.
En réalité, Zvaguintsev nous propose ici un menu autrement plus copieux qu'un film à thèse ou qu'un exercice de style. Leviathan est un pur produit de ce que la Russie peut produire de meilleur : mélange irrésistible de perfection plastique, de ricanement sarcastique, de lyrisme échevelé, d'auto-dérision décentrée.
La mise en scène est fluide, délicate, enlevée, racée. Le scénario est scorsesien : on pense que l'intelligence peut triompher de la force brute, mais les choses se compliquent par le biais des passions. Les dialectiques que développe le film s'avèrent d'autant plus fines : fidélité vs adultère aventureux, intelligence vs loi du plus fort, corruption vs sens du devoir, espoir vs désespoir, nature vs société, doute vs certitude, désespoir vs humour.
Finalement Léviathan s'avère être un très grand film : alors que la plupart des critiques y voient principalement un manifeste politique, je le considère comme une élégie sur l'isolement amoureux. Zvaguintsev s'y révèle être un très grand réalisateur : ces ellipses, cette photographie, cette direction d'acteur !
Il y a dans Leviathan un arrière-goût de (future ?) Palme d'or.
Les années 80. La grande grève des mineurs au Royaume-Uni. Thatcher intraitable. Un groupe de gays et lesbiennes soutient les mineurs d'une petite ville au Pays de Galles en collectant des fonds à Londres.
En choisissant ce sujet, le réalisateur Matthew Warchus joue sur du velours. On perçoit immédiatement les immenses potentialités de ce type de scénario : confrontation des excentriques londoniens et des Gallois bourrus (mais qui ont si bon coeur au fond....), éloge de la solidarité entre opprimés, tensions / rapprochement, destinées individuelles dans un contexte historique formant une intéressante toile de fond, etc.
Pride exploite à fond tous ces filons, et il le fait avec une efficacité incroyable, ne ménageant aucune occasion de faire gonfler les yeux des spectateurs lors de scènes mémorables, je pense notamment à la scène de danse queer, ou au somptueux chant choral dans la grande salle commune.
Warchus tisse habilement son intrigue, partant sur des bases solides, puis s'intéressant successivement à tous ses personnages, avant de prendre un virage nettement plus noir et mélancolique dans sa dernière partie, alors que les ailes noires du SIDA commencent à se déployer sur la communauté gay. Si les traits sont parfois un peu forcés, on a envie de pardonner au film ses quelques défauts, tellement il inspire la sympathie.
Parangon du feel-movie aux effets millimétrés (c'était LE film à voir sur la Croisette ce printemps - avec l'excellent Whiplash - pour se remonter le moral), servi par une brochette d'acteurs impeccables et des décors de toute beauté, Pride est la garantie absolue de passer un bon moment.
Caméra d'Or au dernier Festival de Cannes, Party girl propose une déflagration d'émotions.
Avec un parti-pris qui paraît naturaliste, mais ne l'est pas tant que ça tant la mise en scène est présente, le film se love autour du personnage clé d'Angélique pour produire des scènes d'anthologie à fort pouvoir lacrymal : la déclaration d'amour, l'écriture de la lettre, les retrouvailles avec la fille, le mariage, la nuit de noces. Entre ces scènes très travaillées, la caméra semble errer légèrement de scènes fugaces en gros plans volés. Le tout est assez roublard.
Ceux qui ne verseront pas au moins une larme prouveront donc lors de ce film qu'ils ont un coeur de pierre. Les autres (dont je fais partie) se délecteront des mille détails qui rendent le film attachant.
Party girl est un film de l'entre-deux : on ne sait pas trop s'il faut rire ou pleurer, l'action se situe alternativement d'un côté de la frontière et de l'autre, on y passe allègrement de l'allemand au français, Angélique elle-même ne sait pas trop si elle veut s'amuser ou se caser, le film est une fiction tourné avec des personnes qui jouent leur propre rôle, etc.
A la fois flottant et dense, le film pourra sembler trop à certains et pas assez à d'autres. Pour ma part, il m'a intrigué (comment parvenir à une telle unité stylistique avec trois réalisateurs ?) et parfois bouleversé. A vous de voir.
Disons-le tout net : j'avais toutes les raisons de ne rien attendre de ce film. Je n'aime pas le cinéma d'Assayas, Juliette Binoche n'est pas mon actrice préférée et Kristen Stewart ne représente rien de plus que Twilight à mes yeux.
La surprise éprouvée lors de la vision du film à Cannes fut d'autant plus grande. Le film me ravit en tout point : finesse astucieuse du scénario, qualité de la photo exceptionnelle, actrices au top.
Juliette Binoche est vraiment excellente en actrice qui réfléchit sur le passage du temps, à la fois superbe et marquée, alors que Kristen Stewart compose un personnage extrêmement intéressant, à la fois opaque et cristalline. Dans l'ombre de Binoche, star internationale, elle dessine au début du film le portrait d'une simple assistante, et se densifie progressivement en faisant émerger de nombreuses questions : qui est-elle vraiment ? Que veut-elle ? A la fois confidente intime et esclave moderne (elle doit demander la permission de s'absenter, même la nuit), Kristen Stewart impose une présence magnétique.
Assayas parvient à tisser autour de ce couple étrange un mystère passionant et troublant, qui mêle habilement de multiples jeux de miroirs et dessine une infinité de possibilités.
Alors que le film a déjà atteint des sommets, il est tout à coup troublé par l'apparition extrêmement convaincante de Chloé Grace Moretz. Il est aussi un tableau saisissant de l'emprise des NTIC sur notre vie quotidienne.
En ne résolvant pas totalement son intrigue, en échappant à la tentation du coup d'éclat et de la cruauté gratuite, Sils Maria se maintient sur le fil d'un rasoir mystérieux et aérien. Du grand art.