Il y avait quelque chose de profondément touchant à voir Bernardo Bertolucci recevoir une ovation à Cannes 2012, en projection spéciale de son nouveau film Moi et toi. Rivé dans la chaise roulante qu'il ne quitte malheureusement plus depuis plusieurs années, son visage était rayonnant.
Plus de 16 mois après cette journée mémorable, le film sort enfin en France : mystère de la distribution française.
Bertolucci, qui pilota certaines des plus grandes productions des années 70/90 (1900, Le dernier empereur, Un thé au Sahara, Little buddha...), signe ici un film minimaliste, tourné à l'économie et étonnamment juvénile.
Le pitch est le suivant : un jeune garçon sauvage sèche la classe de neige, et s'enferme dans la cave de son propre immeuble. Suite à un concours de circonstance, il est contraint de cohabiter avec sa demi-soeur droguée, qu'il ne connait pratiquement pas.
A 71 ans, le réalisateur italien signe un film charmant, frais, plaisant. Son style est très fluide, et il utilise avec une grande intelligence l'exiguité du lieu, les contrastes intérieur / extérieur et les différents objets présents dans la cave.
Les deux jeunes acteurs sont très bon. On suit avec intérêt l'évolution subtile de leur relation et la découverte progressive de traumas passés.
Il y a une sorte de fatalité dans les films de Woody Allen, qui à la fois rassure (le syndrome des pantoufles) et inquiète (les risques du ressassement à perpétuité) : le lettrage du générique, les airs de vieux jazz, les arabesques temporelles, les dialogues ciselés, l'actrice du moment qui fait son numéro, les mouvements de caméra fluides et parfois virtuoses.
On a donc évidemment l'impression de voir plus ou moins toujours le même film, parfois plus enjoué, d'autres fois un peu plus sombre, ou plus européen, chanté ou rêvé, mais au final toujours le même.
Blue Jasmine n'est donc qu'une variation supplémentaire (et comico-dépressive) d'un univers allenien qui parcourt finalement toujours les mêmes sentiers : les méandres - et la petitesse - de la condition humaine et des relations amoureuses. Etant donné que l'exercice est ici plutôt réussi, on pourra donc sans risque énoncer que c'est le meilleur Allen depuis (ici mettez le dernier Allen que vous avez aimé, en régle générale sans remonter plus loin que Match point).
Puisque Woody et moi on se connait depuis très longtemps, et que le spectacle m'a plutôt plu, je vais me permettre d'exprimer quelques réserves. La prestation de Cate Blanchett est forte, mais elle l'est tellement que par moment elle paraît presque forcer son jeu. Les autres personnages sont dans quelques scènes à la limite de la caricature. Le pitch est intéressant mais le scénario finalement assez banal.
Voilà, c'est fait. Ceci étant dit, le film ménage quelques beaux moments, malheureusement à mon goût trop rares, lors desquels un véritable vertige nous saisit.
Un bon millésime, à défaut d'être un cru d'exception.
La bataille de Solférino est un film bien imparfait, mais contrairement au flop pas chic de Tip top, il a le mérite de vouloir bien faire.
Le système que met en place la réalisatrice Justine Triet est diabolique : tourner un film dans la rue, lors d'un événement mémorable (l'élection de François Hollande). On voit la difficulté de la chose : toutes les scènes prévues dans le script pour ce jour-là doivent être tournées ce jour-là, quoiqu'il arrive.
D'où évidemment une pression maximale ce 6 mai 2012, avec un nombre de caméra impressionnant et un nombre d'heures de tournage excédant probablement les limites du droit du travail (mais comme il ne s'agit pas de Kechiche, on ne dira rien). Le concept permet en plus de bénéficier de la puissance de 10000 figurants ... gratuitement !
Les scènes d'extérieur sont donc sidérantes, et le fait d'avoir choisi le métier de journaliste pour l'actrice principale est une idée géniale. Laetitia Dosch est tout à fait crédible dans ce rôle.
Le film ne se résumerait qu'à une prouesse technique s'il ne séduisait pas également par son intrigue intelligemment agencée : un père dont on comprend qu'il a des problèmes psys tente de revoir ses enfants, mais son ex-femme l'en empêche par des moyens qui font douter de sa propre santé mentale (par exemple les emmener dans le tohu-bohu de Solférino).
Les scènes d'intérieurs sont étonnantes, jouées sur le fil par des acteurs inspirés dont on dirait qu'ils improvisent leurs répliques. C'est parfois drôle, souvent intéressant, mais la répétition de certaines phrases pourront aussi énerver ("Je sens une spirale d'angoisse, là"). La fin du film lui donne une dimension supplémentaire (le juriste, le copain, quelques silences qui paraissent assourdissants après les logorrhées de Macaigne).
A Cannes 2013 on peut dire que si le cinéma français a ouvert quelques fenêtres et fait souffler un vent frais dans les salles, c'est en grande partie grâce à Justine Triet.
Dès le début du film, Michael Bay prévient que le film est « malheureusement » tiré d’une histoire vraie. On comprendra au fil du film à quel point cet avertissement est nécessaire, tellement les trois malfrats culturistes dont on suit les aventures sont bêtes.
No pain no gain pourra d’ailleurs révulser certains spectateurs de par la cruauté dont fait preuve Michael Bay. Ainsi, lors d’une scène assez sidérante durant laquelle un des personnages cuit les mains découpées de ses victimes au barbecue au vu et au su de tout le voisinage, pour éliminer les empreintes, le réalisateur n’hésite pas à insérer un carton dans l’image : « Ceci est toujours une histoire vraie !».
Dans la même veine, lors du générique de fin, les photos des véritables criminels sont mélangées à ceux des acteurs , avec une esthétique colorées qui rappelle le film Spring Breakers. No pain no gain fonce donc à cent à l’heure, détruisant au passage la plupart des croyances américaines : le positivisme forcené, la vénération des self-made men, le culte du corps et de la santé, la religion, etc.
On n’en finirait pas de lister les coups de pied de l’âne qu’envoie le film aux mythes US, aux clichés et aux institutions.
Comme par ailleurs Michael Bay connait à l’évidence les recettes du filmer efficace, que les acteurs s’amusent comme des petits fous à jouer les idiots absolus (un peu comme le faisait Brad Pitt dans Burn after reading des frères Coen), je dois avouer que j’ai passé un moment de franche rigolade.
Je déconseille aux beaux esprits plein de bon goût, je conseille aux adeptes de troisième degré filmé avec énergie.
Plus la filmographie de Lee Daniels se construit, et plus son cinéma s’assagit.
Son premier film, Precious, était une bombe d’énergie que beaucoup – mais pas moi – ont considéré comme too much. Son deuxième film, Paperboy, présenté en compétition officielle à Cannes en 2012, était un peu plus policé, mais se distinguait toujours par une sorte d’urgence à filmer, moite et pas toujours de bon goût. On se souvient de la scène où Nicole Kidman urine sur le visage juvénile de Zac Efron.
Pour son troisième film, Lee Daniels semble se plier encore plus aux canons hollywoodiens. Le majordome a en effet les airs d’un biopic sage et classique. A y regarder de plus près, le film est toutefois assez original.
D’abord par son propos : il raconte la période de lutte des Noirs américains pour leurs droits civiques, par le prisme du majordome de la Maison Blanche, symbole absolu de l’asservissement volontaire d’un homme, qui renie son propre fils, parti militer auprès de Martin Luther King, puis des Blacks Panthers.
Nous rendre sympathique un homme qui s'épanouit dans un travail ingrat, au détriment de sa propre famille : quel incroyable pied de nez au politiquement correct, lorsqu’y songe.
Cette performance n’est rendue possible que par l’interprétation de Forest Whitaker, impérial dans ce rôle d’homme humble, inoubliable avec un de ses yeux mi-clos et son visage qui semble pouvoir vieillir à volonté.
La façon de filmer de Lee Daniels reste par ailleurs remarquable à mes yeux, même si elle est de moins en moins tapageuse. Le réalisateur aime toujours les effets (parfois un peu faciles), place encore volontiers sa caméra en plongée ou contre-plongée, opte parfois pour un montage saccadé, mélangeant images d’archive et fiction. Sa virtuosité permet au film de filer à toute vitesse, alors qu’il dure 2h10.
Parmi les bizarreries attachantes du film, on pourra s’amuser à relever que les acteurs jouant les différents présidents ne représentent que de très loin à leurs modèles, et que le film offre par ailleurs un défilé inouï de guest stars, parfois dans de tout petit rôles : Robin Williams, Lenny Kravitz, Oprah Winfrey, Jane Fonda, John Cusak, Mariah Carey, Melissa Leo, Vanessa Redgrave...
Je ne m'attendais pas à grand-chose en allant voir le dernier film de Claire Simon. Le fait même qu'il ait été couplé à un documentaire tourné au même endroit (Géographie humaine) me semblait d'une certaine façon nuire à la pureté de la fiction. L'accueil relativement frileux fait aux deux films présentés à Locarno me confortait dans mes a priori.
Mais, une fois n'est pas coutume, je ressors ce soir assez enthousiasmé par le travail de la réalisatrice.
Tout d'abord, l'utilisation de cet extraordinaire décor que constitue la Gare du Nord est parfaite. La gare est elle-même un paysage et Claire Simon fait preuve d'une maestria de très haut niveau pour la filmer : cadrages impeccables, jeux avec les transparences et les reflets maginfiques, photographie d'une pureté hallucinante, mouvements de caméra fluides et signifiants.
La deuxième grande force du film est dans le jeu des acteurs, tous renversants. Nicole Garcia est extrêmement touchante (ce moment où elle réajuste sa perruque), Reda Kateb est convaincant, François Damiens, tout en retenue et dérapages contrôlés est irrésisitible, et enfin Monia Chokri est pour moi la véritable révélation du film.
C'est du côté du scénario qu'on pouvait craindre le pire, si Claire Simon n'avait que greffé quelques micro-histoires individuelles sur un matériel documentaire. La vraie surprise du film est de fournir une substance intéressante en matière de narration, mêlant habilement les quatre destinées des personnages principaux, installant une réelle progressivité dans l'histoire jusqu'à des dénouements importants - même si ceux-ci sont un peu téléphonés. J'ai particulièrement apprécié les interactions spatiales des protagonistes, tantôt aléatoire, tantôt non, et l'irruption dans le canevas du film d'éléments presque fantastiques.
Le tout forme un puissant tableau de la condition - et de la solitude - humaine, en même temps que le beau portrait d'un lieu exceptionnel.
En voyant Michael Douglas et Matt Damon présenter dans le plus grand festival de cinéma du monde le dernier film de Steven Soderbergh, alors qu'aux USA personne n'a jugé bon de le considérer comme tel et de le sortir en salle (c'est la chaîne de télé HBO qui l'a diffusé), j'ai joui d'habiter le pays le plus cinéphile du monde.
Le film est un plaisir gourmand. Classique sans être ennuyeux, instructif sans être didactique, Ma vie avec Liberace se savoure comme un énorme pot de fraises Tagada.
Michael Douglas est exceptionnel (je lui aurais donné le prix d'interprétation à Cannes), les décors et costumes sont ébouriffants et la réalisation de Soderbergh classieuse.
Si l'on décape l'aspect too much de Liberace, l'histoire racontée (n')est finalement (que) une belle histoire d'amour : passion / indifférence / rupture. L'environnement de showbiz queer ajoute au film une touche d'exotisme à la fois intrigante, et parfois glaçante. La folie qui envahit subrepticement le personnage principal (faire en sorte que ses amants lui ressemblent) est fascinante.
L'interprétation de Scott par Matt Damon, bien qu'intéressante, m'a paru un poil empesée, empêchant l'émotion de prendre complètement son envol. L'irruption du SIDA est toutefois particulièrement bien évoquée, et donne à la fin du film un caractère de sourde et touchante nostalgie.
Ma vie avec Liberace est un film hautement recommandable et parfaitement délicieux.
Il a fallu un certain culot à Arnaud Desplechin pour choisir cette trame de scénario, somme toute squelettique, puis pour aller la tourner aux USA. La faiblesse du film tient en effet avant tout dans son synopsis plutôt terne : une longue séance de psychanalyse filmée.
Si l'exercice n'est au final pas déplaisant, c'est par la grâce du jeu des acteurs. Benicio del Toro est excellent, colosse rempli de douleur et de douceur. Après un début inquiétant dans lequel il surjoue (yeux exorbités, sourire de fou furieux), Amalric se calme et devient progressivement touchant.
Le film est très bien réalisé, on est parfois touché par une scène de rêve, mais Jimmy P manque un peu de nerf, d'exaltation, d'âme.
Le fait que le patient soit indien n'est au final qu'anecdotique, même si la culture indienne nimbe certains dialogues d'une aura mystérieuse.
Cela fait lontemps que je n'ai pas vu un film qui me procure cet effet là : à quelqu'un qui le critiquerait trop fort je saurais répondre en soulignant ses belles qualités (le dévoilement progressif des éléments biographiques, la jolie photographie), et à celui qui l'encenserait je rétorquerais en pointant de réels défauts (le film est beaucoup trop long, des péripéties annexes - comme Madeleine - sont inutiles).
Pour une fois, je ne sais donc pas trop quoi vous conseiller. A vous de voir.
Curieusement, certains considèrent Magic magic comme un film étrange, alors qu'il m'est apparu comme un bijou de limpidité et de réalisme. Bien sûr, ce qu'on voit à l'écran est parfois dépendant de l'état mental de son héroïne principale, mais tout film qui traite des altérations mentales comprendra une part de subjectivité (cf Psychose ou Vertigo) sans quoi il n'atteindrait pas son but.
Le prétexte est simple : une jeune américaine se retrouve isolée sur une île au sud du Chili en compagnie d'amis de sa meilleure amie, partie avorter à Santiago. Elle s'imagine (ou pas ?) être harcelée par les garçons et la fille qui l'entourent.
Le film excelle dans de nombreux domaines : des acteurs et actrices au top (magnifiques Juno Temple et Emily Browning, sidérant Michael Cera), des paysages admirablement filmés, une mise en scène au cordeau, un joli rythme, un sens aiguisé du décor et du cadre.
Magic magic parvient à distiller une atmosphère de film d'horreur à combustion lente, sans aucun effet horrifique. On a l'impression de comprendre parfaitement ce qui se passe, et tout à coup un élément nous fait douter (le coup de fil qu'on voit et qui n'a a priori pas eu lieu, l'hypnose feinte ou réelle...). Ce léger décalage se résoud dans un final parfaitement réaliste, et intraitable, bien q'un peu bancal.
L'attitude des jeunes gens, et en particulier de l'immonde Brink, fait l'objet d'une peinture extrêmement juste et pertinente.
Le genre de film qui vous fait sentir intelligent.
Cette année, Ilo Ilo a remporté à Cannes la Caméra d'Or, qui récompense le meilleur premier film, toutes sections confondues. Et c'est mérité.
Nous sommes à Singapour, contrée rarement montrée au cinéma, et qui fournit peu de réalisateurs de renom à ma connaissance (il ne me vient à l'esprit que le nom d'Eric Khoo).
L'histoire que raconte le film est toute simple : une domestique de nationalité philippine est embauchée par une famille middle class pour s'occuper du ménage et de la gestion d'un garçon un peu difficile. Un amour profond naît entre le petit garçon et sa nounou, alors qu'une crise financière sans précédent frappe le pays (nous sommes en 1997).
Sans être exceptionnel, Ilo Ilo se révèle être parfaitement conçu et réalisé. J'ai été véritablement ému par la performance des différents acteurs dont le jeu est admirable. Le petit garçon est une boule d'énergie taiseuse. La bonne philippine iradie véritablement l'écran de sa présence patiente et déterminée, alors que la mère campe une madame tout le monde que le démon de la dureté et de la méchanceté gratuite n'épargne pas. La mise en scène est brillante, à la fois discrète et très intense, servie par une photographie lumineuse.
Le film dégage une impression de réalisme qu'on croise de moins en moins souvent au cinéma. Vous pourrez noter par exemple qu'au tout début du film la maîtresse de maison demande à Teresa de choisir la couleur de sa tasse, qui sera bleue (cette scène est d'ailleurs l'occasion d'une première humiliation). Tout le long du film vous verrez que Tereza utilise ce mug, et que dans certaines scènes tournées dans la cuisine, on voit la tasse à l'arrrière plan.
Le film est comme ça : d'une véracité extrême, dans les décors comme dans les sentiments. Au Festival Paris Cinéma, Anthony Chen a révélé le sens du titre. Il a été lui-même élevé par une nounou philippine qui s'appelait Terry comme dans le film, et qui était originaire d'une petite île qui s'appelait Ilo Ilo. Il raconte qu'un groupe s'est constitué aux Philippines pour la retrouver, mais qu'il n'est pas sûr d'avoir envie de la retrouver...
Un réalisateur dont je parierais qu'on le retrouvera un jour en sélection dans un grand festival.
La frontière qui sépare le somptueux mélo et le drame larmoyant de mauvais goût n'est pas bien épaisse, et le nouveau film du cinéaste belge flamand Felix van Groeningen menace de basculer en permanence d'un côté ou de l'autre.
Lui est musicien (dans un groupe de country bluegrass). Elle travaille dans une échoppe de tatouage. De leur amour nait une petite fille, qui tombe malade.
La trame du film est éminemment casse-gueule et pendant toute sa première partie il ne tient guère la route que par la grâce des deux acteurs/trices principaux, qui sont vraiment formidables, et par la virtuosité d'une mise en scène redoutablement efficace. Lorsque commence la deuxième heure du film, le ton change notablement et Alabama Monroe passe alors dans une sphère supérieure. La direction d'acteur, le montage et la mise en scène continuent d'être exceptionnelles mais le scénario prend aussi une épaisseur très émouvante et intrigante. La fin du film est en tout point remarquable.
L'empreinte que laisse la vision de cette belle histoire est persistante, et ce n'est pas seulement le résultat de l'émotion et de la satisfaction esthétique (la photo est magnifique) : la musique hors du temps que joue le groupe contribue à diffuser à travers le film une douce et tendre nostalgie. Les morceaux qui accompagnent plusieurs moment décisifs du film sont vraiment magnifiques.
Grigris commence comme un amer tableau de la misère sociale africaine. D'un côté un jeune homme handicapé qui ne trouve pas de travail, et danse le soir dans les boites de nuit une curieuse danse spectaculaire et syncopée. De l'autre, une prostituée qui se vend aux touristes français.
Les ingrédients sont donc en place pour que le film tourne à la tragédie la plus noire, d'autant qu'une embrouille liée au marché noir précipite le jeune danseur entre les griffes de criminels.
L'intrigue, comme d'habitude chez Mahamat Saleh Haroun, met du temps à s'installer, puis gagne progressivement en épaisseur. Plus qu'aux caractères, le réalisateur s'intéresse ici aux corps : celui, déformé, de l'acteur Souleymane Démé, qui s'emplit de grâce quand il danse, et celui de la jeune prostituée, le mannequin Anaïs Monory, magnifique. Au final ces deux corps se vendent, mais le laid s'élève alors que le beau s'abaisse.
Le pire est probable, et pourtant ne se réalise pas. Les deux personnages tombent amoureux, et la fin du film relève presque du conte, tellement elle est enjouée et positive. C'est le contraste entre la densité de noirceur initiale et la vision finalement optimiste qui a troublé je pense le public de Cannes, peu habitué à ce que les films de la sélection officielle ne se terminent pas de la pire des façons.
J'ai trouvé pour ma part le film remarquablement mis en scène, et dégageant d'intenses moments de poésie, comme cette scène absolument magique lors de laquelle Souleymane Mémé danse sur le toit. Mahamat Saleh Haroun parvient comme dans ses films précédents à imposer son regard, d'une attention et d'une bienveillance extrême. On pourra peut-être regretter cette fois-ci que les acteurs ne soient pas tous parfaitement à la hauteur de leur réalisateur. Le scénario aurait peut-être pu être également un peu plus travaillé.
Grigris met en évidence la puissance de l'amour, la détermination d'un individu et la force du collectif (dans sa partie finale) : ça fait du bien !
La situation du réalisateur Sri Lankais Asoka Handagama est paticulière à plus d'un titre.
Il a d'abord un « vrai travail » : il est directeur de la communication dans la plus grande banque de son pays.
Ensuite il tourne ses films en été, pendant ses vacances. Et enfin, c'est une vraie célébrité dans son pays, ayant déjà suscité de belles polémiques par le passé. Aussi, quand est sorti Ini Avan, traitant du difficile retour d'un combatant tamoul dans son village à la fin de la guerre civile, le débat a enflammé Sri Lanka, où les blessures de cette longue, longue guerre ne sont évidemment pas cicatrisées.
Ini avan a été présenté à la sélection aCid du festival de Cannes 2012 et j'ai eu le plaisir de le voir au Festival International de La Roche sur Yon en octobre 2012.
Il faut absolument dire pour commencer que Ini avan est une splendeur visuelle. Le film baigne dans une photographie admirable, les visages des acteurs et actrices sont magnifiés par des éclairages somptueux. Les cadres d'Handagama composent autant de tableaux d'une perfection quasi-surnaturelle.
Cette ambiance délicate et visuellement très réussie permet d'accepter les lenteurs d'une intrigue qui se développe lentement et bifurque en cours de film vers un sujet absolument non prévu au départ. Alors qu'il commence par traiter de la réacclimatation à la vie civile de celui qui fut un enfant-soldat, le film glisse progressivement vers une chronique sociale puis criminelle. C'est très étonnant et stimulant.
Si ces circonvolutions scénaristiques peuvent égarer un peu le spectateur inattentif, le jeu de l'acteur principal, extrêment physique, recentre toujours le film autour d'un axe qui le traverse de part en part : la violence sourde qui émane forcément de ces ex-combattants (et bien que celui qui nous est montré ici soit d'une douceur extrême).
Le nouveau film d'Ari Folman vaut d'abord par l'interprétation magistrale de Robin Wright.
Le congrès se décompose en deux parties. La première, en prises de vue réelles, nous décrit comment une actrice de second plan, ayant fait beaucoup de mauvais choix dans sa carrière, se voit proposer de devenir "numérisée". Elle doit accepter de se faire modéliser, puis abandonner tout droit sur l'exploitation qui sera faite de son image.
Cette première partie est captivante. Il y règne une atmosphère à la limite du fantastique, grâce notamment au décor stupéfiant de l'entrepôt dans lequel vit l'héroïne et ses enfants. Robin Wright y joue en quelque sorte son propre rôle (en tant qu'ex-actrice de Santa Barbara et de Princess Bride), et elle est bouleversante. Les seconds rôles sont assez caricaturaux, mais plaisants.
Une fois la numérisation effectuée, le film se projette dans l'avenir, et commence la partie d'animation, qui m'a pour tout dire hérissé. Je n'aime pas le style cartoon du dessin, qui d'ailleurs n'est pas celui des photos circulant sur Internet, ce qui surprend beaucoup et d'une certaine façon constitue une sorte de tromperie. L'intrigue est extrêmement complexe : il s'agit de vie dans un monde virtuel, et de céder maintenant plus que son apparence : son essence. Pas évident de raccorder ce qu'on voit à la réalité, et d'ailleurs, quand le film s'y risque à la toute fin, le résultat n'est pas probant.
Le congrès est un film ambitieux construit sur des thématiques quasi-philosophiques (comme celle du choix, omniprésente), mais qui n'évite pas les naïvetés et la sensiblerie (l'histoire du fils), et parfois le mauvais goût. Le scénario est stimulant intellectuellement (on songe entre autres à Philip K. Dick, à Matrix et à David Lynch), mais par trop foisonnant. Le film fourmille d'idées de toute sorte, ce qui le rend intéressant, mais laisse l'impression finale de ne pas avoir été maîtrisé de bout en bout.
Evidemment, le plaisir de retrouver Jesse et Céline est accru quand on a suivi leur aventure amoureuse depuis le début, en voyant Before sunrise il y a 18 ans et Before sunset il y a 9 ans.
Sinon, j'imagine que le film paraîtra peut-être un peu plat et ordinaire, car après tout il ne s'agit là que de montrer des situations dans lesquelles chacun pourra se reconnaître : petites piques, vieilles rancoeurs, non-dits, raccomodages. Bref, tout un arsenal de comédie romantique lo-fi.
Pour les connaisseurs de la "série", ce troisième opus se distingue par une forme un peu plus élaborée, même si la majorité des scènes est toujours constituée de ces longs tunnels de conversations à deux à propos de tout et de rien. Au titre des nouveautés on a droit à un repas de copains (aux dialogues parfois légèrement artificiels), à des scènes de Jesse avec son fils, et à des décors de spots publicitaires pour la Grèce (paysages et maison magnifiques au demeurant). Bref, à différentes petites variations.
Le film parvient à renouveler son fond de commerce constitués de longs travellings avant ou arrière avec une séquence incroyable au début du film, filmant une très longue conversation à travers le pare-brise d'un véhicule. Mais la vraie nouveauté se situe au niveau du ton, avec cette fois-ci une réelle méchanceté, surtout à travers quelques phrases couperets assénées par Céline. Cette cruauté est toutefois atténuée par la grâce mutine et énergique de Julie Delpy, et le calme olympien d'Ethan Hawke. Le film réussit un prodige : celui de montrer des personnages dont le caractère reste le même au cours du temps, tout en s'adaptant à la fois aux circonstances et aux changement des corps.
Les dialogues sont toujours ciselés, le film est d'une finesse remarquable (on revoit très différemment en fin de film les scènes initiales de préparation du repas et de discussion autour du nouveau roman de Jesse).
Une gourmandise de connaisseur, qui peut éventuellement laisser de marbre ceux qui n'ont pas vu les deux premiers opus.
A bien des égards, Before sunset apparait comme un codicille au volet précédent, Before Sunrise.
Même dispositif (une heure limite, une errance dans la ville, une fin incertaine), mais ici simplifié et raccourci. L'impression de temps réel est encore plus intense que dans le premier film de la trilogie.
Ce qui est très intéressant dans ce deuxième opus, c'est la subtile évolution des personnages. Plus âgés, ils ont vécu tous les deux toutes sortes d'expérience dont ils parlent avec leur franchise habituelle. La vie leur a appris à mentir légèrement, ce qui n'était pas le cas dans le premier épisode : ils jouent ici à un jeu de chat et de souris qui est absolument délicieux (de quoi se souviennent-ils exactement l'un et l'autre ? que s'est il passé en décembre 95 ?).
Puis tout à coup, dans la voiture qui ramène Jesse à l'aéroport, une sorte de tension terrible apparaît dans les propos de Céline. Les dernières scènes dans son appartement amorce une rupture de ton. Quand Julie Delpy interprète la chanson à la guitare (quel moment de grâce absolu, qui renvoie bien sûr au livre de Jesse), elle emporte le film dans une sorte de rêve éveillé, qui laisse Jesse abasourdi (et nous aussi par la même occasion). C'est dans une autre dimension qu'on assiste finalement à la performance de Julie Delpy imitant Nina Simone. Comme le chant des sirènes envoûtant Ulysse, on se doute bien à ce moment là que Jesse est parti pour rater son avion...
La réalisation, de qualité, reste sagement discrète, ce qui est en soit un exploit (les raccords dans les conversations filmées en marchant sont invisibles). Les dialogues sont ciselés et servent à la perfection les deux acteurs, tour à tour mordants, tendres, nostalgiques, enthousiastes.
Alors que sort mercredi Before midnight, il n'est pas inutile de revenir sur les deux premiers volets de cette trilogie, débutée en 1995 par Richard Linklater (le réalisateur), Julie Delpy et Ethan Hawke (les acteurs) : Before sunrise, puis Before sunset.
Rappelons que ces trois films peuvent être attribués aux trois protagonistes, puisque les deux acteurs ont très largement participé au développement des scénarios des trois films, sur une idée originelle (et autobiographique si on en croit les rumeurs) de Richard Linklater.
C'est peut-être de cette intense collaboration artistique que vient cette impression saisissante de naturel et de profonde légèreté qui semble saisir tous les spectateurs de Before sunrise.
Rappelons le prétexte du film : deux jeunes gens (lui américain, elle française) se rencontre par hasard dans un train, et passe une nuit ensemble à errer dans les rues de Vienne, parlant sans cesse et tombant amoureux.
Ce qui fait l'originalité du film tient à mon sens en deux choses.
La première est la façon dont la fluidité du temps est rendue. Tous les éléments du film semblent progresser à la même vitesse, et si je puis dire dans le même sens : le train et les tramways roulent, les deux jeunes gens marchent, le temps s'écoule, les vies passent (le cimetière), la nature suit son chemin (les étoiles, le soleil), le sentiment amoureux progresse et s'amplifie. Tous ses flux se mêlent, se croisent et se nourrissent l'un l'autre, amplifiés par la voix des deux acteurs, qui semblent exprimer un flow continu de pensée, presque jamais silencieux, et débattant avec une liberté incroyable de sujets renvoyant souvent au temps, passé ou futur (premiers souvenirs, espoirs pour l'avenir).
Le second point fort du film est la personnalité incroyable de Julie Delpy, qui est dans ce film complètement irrésistible. Tout à tour espiègle, directe, emportée, vulgaire, triste, poétique, tendre, intellectuelle, enjouée, elle déverse sur Ethan Hawke une pluie de sensations qui le rendent d'ailleurs de plus en plus silencieux, et amoureux. Les débats entre les deux personnages peuvent prendre des aspects inattendus, et brassent des sujets très divers, personnels ou philosophiques, sans jamais ennuyer. Les deux amants font preuve l'un envers l'autre d'une qualité d'écoute remarquable.
Le film multiplie par ailleurs les rencontres improbables et initiatiques (j'ai souvent pensé à des thèmes mythologiques : Ulysse, Orphée), comme par exemple les deux acteurs de théâtre, le clochard qui écrit des poèmes, les inserts sur les clients du bar, la cabine d'écoute chez le disquaire, la voyante. Le réalisateur souligne d'ailleurs cet aspect des choses avec ces derniers plans superbes qui montrent quelques uns des décors fréquentés par le couple durant la nuit, vides et désertés. Une façon d'attester que la trace indélébile de cette histoire d'amour idéale subsiste dans l'atmosphère de la ville, comme son souvenir dans notre esprit.
Probablement un des plus beaux films jamais réalisés sur la naissance du sentiment amoureux.
Certains films reposent uniquement sur leur actrice.
Lorsque celle-ci est juste moyenne, et que le reste est nul, cela donne Le temps de l'aventure. Lorsque l'actrice est impériale, comme Fanny Ardant ici, et que les seconds rôles sont corrects, cela donne un film acceptable.
Entendons nous bien, il ne s'agit pas de crier au génie, ne serait-ce que parce que le scénario est dramatiquement faible. Résumons-le brièvement : Caroline, jeune dentiste retraitée, se voit offrir par ses filles un chèque découverte dans un club de retraités. Et là, badaboum, passion torride pour un animateur, Julien, qui pourrait être son fils, joué par un étonnant Laurent Lafitte mi-homme objet, mi-tombeur raté, et un peu goujat. Le mari de Caroline, joué par le toujours délectable Patrick Chesnais, fait un cocu raisonnable attendrissant.
Donc, rien de bien original dans cette histoire de passion sur le tard et sans lendemain. C'est évidemment dans le jeu de Fanny Ardant que réside l'intérêt du film. Mutique et renfermée au début, son personnage s'éclaire et s'épanouit au fur et à mesure que sa relation se développe. Cette relation est de nature principalement sexuelle, car le pauvre Julien n'en a pas beaucoup dans le ciboulot, à l'inverse du mari.
Moi qui déteste habituellement Fanny Ardant et prend un malin plaisir à la descendre en flamme, je dois bien reconnaître qu'elle dégage dans ce film une classe incomparable et que son portrait de femme assumant sa sensualité à 60 ans est confondant.
La mise en scène de Marion Vernoux est pleine de délicatesse.
La scène d'ouverture de Star trek into darkness, résume assez bien ce que le film sera : un condensé de morceaux de bravoure (la poursuite, l'Enterprise qui émerge de la mer), de trouvailles visuelles (les arbres rouges), de psychologie sommaire mais efficace (la psycho-rigidité et le sens du sacrifice de Spock) et de péripities bien huilées (on ne comprend pas ce qu'on voit tout de suite, mais on prend plaisir à le regarder).
Si le nouveau film de JJ Abrams n'est certes pas un chef-d'oeuvre, il constitue une version acceptable du blockbuster de SF.
Les personnages sont attachants, bien que manquant clairement de profondeur psychologique. Zachary Quinto campe un Spock très amusant, même si je regrette qu'il finisse par céder à la tentation de l'émotion. La trame de l'intrigue est assez solide, ménageant quelques adroits rebondissements. On ne sait pas exactement quel est le véritable méchant pendant une bonne partie du film, ce qui est assez malin.
Certains diront que le scénario est une énième variation autour du rapport au père, ce qui n'est pas faux, et finalement presque logique au moment où JJ Abrams s'apprête à prendre les commandes du plus grands mythe contemporain traitant du sujet, Star Wars.
La mise en scène de JJ Abrams est d'une élégance et d'une efficacité remarquables, avec quelques traits caractéristiques de son style : un sens du cadre inné, une capacité à restituer des ambiances très diverses, un rythme, une attention extrême aux acteurs (beaucoup de gros plans sur les visages), des détails inexplicables (les peintures Renaissance, le trou bleu à l'arrière d'un crâne). Les décors, paysages, et vaisseaux spatiaux sont à la fois très réalistes et très beaux, ce qui contribue grandement au plaisir éprouvé durant la projection (une qualité que ne possédait pas le récent Oblivion).
Le film piétine toutefois un peu sur la fin, multipliant les twists sans nécessité et sacrifiant au spectaculaire au point de ressembler à du Transformer cheap. C'est dommage, parce que jusqu'à ce dernier tiers trop lourd, Star trek into darkness avait réussi à maintenir une sorte de légèreté enfantine et profonde à la fois, caractéristique de JJ Abrams, qui confirme avec ce film ses talents d'entertainer exigeant. Le film, malgré son titre très sombre, est bien loin des poses prétentieuses d'un Christopher Nolan.
Tourné en 1962 au coeur de Paris, juste après la fin de la guerre d'Algérie, Le joli mai est un documentaire remarquable à plus d'un titre.
Premier point, j'ai été sidéré par la modernité des sujets abordés par Chris Marker et Pierre Lhomme, qui sont souvent encore d'actualité ou qui entrent en résonance avec celle-ci : précarité sociale, irrationalité des réactions de la Bourse, problématique des grands ensembles urbains, racisme ordinaire, condition de la femme... On est à la fois inquiet et fasciné de voir que les progrès dans nombre de domaines sont nuls ou limités.
Le deuxième aspect fascinant du film est la capacité qu'ont les réalisateurs de mêler l'intime et l'historique.
Ils arrivent magnifiquement à extraire ce qu'il y a de profondément personnel dans chacune des interviews (le jeune algérien, le prêtre ouvrier, la costumière, le vendeur de costume) tout en l'insérant dans le grand flux de l'histoire (les procès politiques, les grèves, De Gaulle, les mutations technologiques fondamentales comme la télé).
L'ensemble dégage une poésie touchante, magnifiée par une superbe photo en noir et blanc, et remarquable par les choix de cadres, de lumières et de focales, eux aussi formidablement modernes. Même la voix off d'Yves Montant, surtout présente au début et à la fin du film, est plaisante.
Je ne peux donc que conseiller cette traversée de Paris, qui multiplie les visions étonnantes et instructives sur son peuple, toutes classes sociales confondues. Un must du moment.