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Christoblog

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L'escale

http://fr.web.img5.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/205/21020542_20130717173436722.jpgLorsque le réalisateur Kaveh Bakhtiari, d'origine iranienne mais qui a grandit en Suisse, apprend que son cousin iranien est immigré clandestin bloqué à Athènes, il ne sait pas encore qu'il tient là un remarquable sujet de documentaire.

Il lui faudra d'abord retrouver son cousin, puis vivre dans l'appartement qui abrite les 6 ou 7 clandestins, pour commencer à construire un véritable film.

Comme souvent quand un documentaire est particulièrement réussi, L'escale parvient à être aussi captivant d'un point de vue dramaturgique qu'une oeuvre de fiction.

On s'attache progressivement à la personnalité de chacun des migrants, qui essayent tous de rejoindre des pays plus au nord, où se trouve généralement des membres de leur famille. On frémit des dangers qu'ils affrontent (la mort, la prison), même si ces risques ne sont jamais montrés frontalement à l'écran. On se réjouit, soulagés, lorsqu'on apprend qu'un de la bande a réussi à "passer".

La mise en scène de Bakhtiari, en collant au plus près des clandestins, en refusant de filmer autre chose que leur vie quotidienne, est remarquable d'efficacité. Elle peut-être extrêmement touchante, comme lorsque le groupe se risque à une sortie à la plage.

Une belle oeuvre, qui présente l'immense intérêt de montrer que l'immigration, au-delà des chiffres, est avant une affaire de visages et de destinées.

 

3e

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Borgman

http://fr.web.img1.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/059/21005967_2013051511472182.jpgLe nouveau film de l'iconoclaste néerlandais Alex Van Warmerdam commence superbement bien.

Le début du film est en effet diablement intrigant avec ces scènes étranges dans la forêt, dans lesquelles des hommes (et plus particulièrement un prêtre) en pourchassent d'autres, qui semblent revenus à l'état naturel.

Lorsqu'on revoit un de ces hommes sauvages s'intéresser à une famile bourgeoise (lui imbuvable, elle frustrée), on se dit qu'on va assister à une sorte de Théorème diabolique, impression renforcée par une mise en scène fluide, des décors admirables et des visions oniriques glaçantes (les chiens, la croix, le spectacle).

On est durant toute la première partie du film assez estomaqué par l'irruption de tout le groupe d'envahisseurs dans la maison, qui ne peut finalement se faire que parce que la raison et le bon sens manquent à cette famille lambda. Le film est intéressant - et cruel - parce qu'il montre les ressorts psychologiques humains dans ce qu'ils ont de plus bas : la femme et la nounou semblent frustrées sexuellement, le mari est violent et raciste, la petite fille cruelle.

Dans sa deuxième partie, le film perd de son intensité dramatique en évoluant vers un scénario à la fois plus convenu, plus violent, et moins cohérent. On ne saura jamais si les envahisseurs étaient de simples malfrats azimutés ou s'ils annonçaient l'Apocalypse.

Un OVNI plaisant, mais pas inoubliable.

 

3e

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Il était temps

http://fr.web.img3.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/280/21028014_20130813152745148.jpgRichard Curtis est surtout connu pour son travail de scénariste : Quatre mariages et un enterrement, Coup de foudre à Notting Hill, Love actually, Good morning England, c'est lui.

Passant ici pour la troisième fois derrière la caméra, il nous livre une nouvelle version de la comédie romantique anglaise dont il semble avoir inventé la recette.

Cette fois, le principe est le suivant : de père en fils, les hommes d'une famille possèdent le don de voyager dans le passé, et d'y modifer le cours des évènements.

Pas de réflexions métaphysiques alambiquées ici, d'ailleurs l'"effet papillon" qui fournit souvent le ressort narratif des voyages temporels est évacué d'une phrase en début de film. Curtis s'intéresse plutôt ici à l'utilisation du voyage dans le temps au service de l'amour et des sentiments.

Sans être révolutionnaire, le film explore ainsi plusieurs situations dont certaines sont cocasses, et d'autres touchantes. Si on ne rit jamais franchement (sauf pendant la scène du mariage pluvieux, particulièrement efficace) on suit les aventures du couple Tim / Mary avec plaisir. Ce n'est jamais très loin d'être franchement gnangnan, mais le film tient la route entre autre grâce à ses acteurs tous excellents avec une mention particulière au père, joué subtilement par Bill Nighy, et à Rachel McAdams, très séduisante.

Un divertissement honorable.

 

2e

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Heimat I et II

http://fr.web.img1.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/402/21040233_20130913160308548.jpg

Edgar Reitz est l'auteur d'une série de 51 heures, retraçant sur trois saisons et un siècle (de 1919 à 2000) les destinées de plus de 200 personnages, à travers l'histoire d'un petit village allemand.

Je fais le malin, mais je dois avouer que je n'avais jamais entendu parler de ce monstre, comparable par son ampleur à La Comédie Humaine, avant que le "prequel" dont je vais parler aujourd'hui ne soit présenté au dernier Festival de Venise.

Edgar Reitz nous propose dans ces deux opus de deux heures chacun (Chronique d'un rêve, puis L'Exode) de se téléporter au milieu du XIXème siècle dans le même petit village de Schabbach, pour observer les ancêtres de la famille Simon dont les descendants fourniront le coeur palpitant de la série Heimat.

Les deux films sont - indépendamment de la série que je n'ai pas vu - incroyablement marquants. La photographie en noir et blanc est somptueuse. Le directeur de la photo Gernot Roll donne une densité incroyable à l'image, tout juste parsemée de minuscules touches de couleur, toujours signifiantes : fleurs de lin, cerises, pièces d'or, pierre précieuse, robe verte, drapeau allemand... L'éclairage est parfois à la limite de l'expressionnisme.

Si la forme est sublime, le jeu des acteurs est lui aussi quasiment parfait. Chacun(e) joue avec une justesse de ton sidérante la rude vie des paysans, et on peut dire que grâce à eux jamais la vie rurale au XIXème siècle n'aura été aussi bien contée. On suit les aventures de cette famille avec un intérêt croissant, et si la première partie peut comporter quelques longueurs, la seconde nous emporte résolument dans une histoire extrêmement romanesque qui marie délicieusement la chronique familiale (amour, deuil, espoir, maladie) à la Grande Histoire (pauvreté absolue, exode au Brésil, irruption de la modernité, révolte sociale).

Heimat I et II  laisse une empreinte profonde dans l'esprit du spectateur, qui cumule la satisfaction esthétique (la campagne rhénane y est magnifiée) à l'exultation intellectuelle.

Un sommet.

 

4e

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Les rencontres d'après-minuit

http://fr.web.img5.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/014/21001475_20130425104314435.jpgDifficile de parler de ce film dont les différents pitchs possibles ne rendront dans tous les cas que très partiellement compte de son contenu.

Par exemple :

- Au cœur de la nuit, un jeune couple et leur gouvernante travestie préparent une orgie. Sont attendus La Chienne, La Star, L’Etalon et L’Adolescent (Allociné)

- Béatrice Dalle sadise un Eric Cantona au sexe surdimensionné dans une cage irréelle 

- Un film que la fierté de son verbe comme de sa mise en scène propulse comme en véritable manifeste d'"expressionisme pop" (Cahiers du cinéma)

- Un mélange formel d'Art Déco, d'années 80 et de design rétro-futuriste dans lequel de nouvelles Shéhérazades racontent l'histoire de leurs traumas

- Yann Gonzalez impose une voie singulière, celle d'une artificialité assumée d'où nait une émotion terrassante (Le Monde)

- Imaginez Eric Rohmer qui aurait écrit " La Partouze à sept n'aura pas lieu"

Certains seront forcément déboussolés par cet objet sorti de nulle part et y retournant, comme si Le Manuscrit trouvé à Saragosse avait croisé par hasard le marquis de Sade, d'autres (c'est mon cas) se laisseront charmer, emportés (en tout cas par moment) par l'inventivité forcenée de la démarche : on n'a réellement JAMAIS rien vu de pareil, et cela devient de plus en plus rare.

Il n'y a pas tant de films que ça pour lesquels la meilleure critique paraisse être au final : allez-y voir par vous-même.

 

3e

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La Vénus à la fourrure

http://fr.web.img6.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/442/21044235_20130926103625588.jpgLors du dernier festival de Cannes, la dernière journée était consacrée à la projection de deux films agréables, dernières productions de réalisateurs confirmés : La Vénus à la fourrure de Polanski et le très beau Only lovers left alive de Jim Jarmush. Alors que beaucoup de festivaliers étaient déjà partis, c'était amusant - et touchant - de voir que les grands réalisateurs restent capables de grandes choses.

La Vénus à la fourrure se situe exactement dans la suite de Carnage. Il s'agit toujours peu ou prou de théâtre filmé, ici dans une version encore plus minimaliste que dans le film précédent : deux acteurs seulement, Emmanuelle Seigner, compagne du cinéaste - qui trouve ici son meilleur rôle, et l'inénarrable Mathieu Amalric.

Ce dernier joue un metteur en scène un peu imbu de lui-même, qui reçoit une dernière candidate un jour d'audition. Vanda, qui arrive en retard, s'évère être d'une vulgarité (et d'une bêtise ?) extrême ... jusqu'à ce qu'elle joue sur scène.

S'en suit un jeu de chat et de souris dans lequel on peut suivant les goûts discerner une image des conflits féminin/masculin, acteur/metteur en scène, homme/dieux, etc... Une multiplicité d'interprétation possible donc, servie par une interprétation hors norme d'un acteur et d'une actrice au sommet de leur forme.

Le film se croque comme une friandise admirablement dialoguée, dont on ne sait jamais exactement vers quoi elle va nous entraîner, ce qui en constitue le sel, évidemment.

A voir, ne serait-ce que pour la métamorphose progressive et époustouflante d'Emmanuelle Seigner.

Polanski sur Christoblog : Carnage / The ghost writer

 

3e

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Les garçons et Guillaume, à table !

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/538/21053877_20131030102746615.jpgJe parierais volontiers, au vu de l'hilarité générale qui saisit la salle lors de mon séjour cannois, que le film de Guillaume Gallienne obtienne un score au box office qui le situe entre Camille redouble (838 000 entrées) et Intouchables (19 214 100 entrées).

La salle de la Licorne, à Cannes La Bocca, pleine à craquer, se bidonnait à s'en faire péter la panse, à un point qui dépassait ce que j'ai jamais connu dans une salle de cinéma : parfois, je n'arrivais plus à entendre les dialogues tellement mes voisins de siège rigolaient.

C'est peu de dire que cette comédie qu'on a du mal à qualifier (classico border-line, comédie de moeurs futuro trans-genre) parvient à soulever les publics : il n'y a qu'à voir le triomphe que le film emporta à Angoulême après la transe cannoise, Valois d'or et Valois du public, allez zou !

Il n'est guère possible de résister à l'ouragan comique que Guillaume Gallienne déclenche, tellement celui-ci est précis dans sa mécanique (on pense à la méticulosité d'un Jerry Lewis) et pertinent dans son propos, pour peu qu'on considère que le film est un film sur les idées reçues et non un catalogue d'idées reçues. Erreur que certains critiques imperméables au troisième degré commettrons, je le suppute.

Outre le rythme affolant du film, on notera la performance inoubliable de Gallienne qui joue, en plus de son propre personnage, sa mère.

Un coming out inattendu et émouvant, un moment de rire absolu.

 

4e

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L'extravagant voyage du jeune et prodigieux TS Spivet

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/171/21017103_20130702155509888.jpgC'est plutôt à reculons que j'emmenai hier ma fille et deux de ses copines pour voir la dernière production du créateur de Delicatessen et d'Amélie Poulain. Ses derniers errements (Micmacs à tire-larigot) semblaient en effet indiquer que ce dernier était sur une mauvaise pente : celle d'un formalisme outrancier, faisant fi des enjeux narratifs.

Eh bien, on n'est jamais à l'abri d'une bonne surprise ! TS Spivet s'avère être un divertissement de haut niveau, émouvant et très réussi dans sa forme.

L'ingéniosité de Jeunet, sa capacité a bricoler des effets spéciaux de tout type, s'accordent ici parfaitement à l'esprit de l'histoire, et à l'aspect Geo Trouvetout de son jeune personnage.

D'un point de vue visuel, le film est une splendeur : les grands espaces américains sont superbement filmés, la mise en scène est élégante et précise. On se laisse littéralement charmer par chaque membre de cette famille atypique, avec une mention spéciale à Helena Bonham Carter, absolument craquante en maman obsédée par sa collection d'insecte.

La mort accidentelle du frère est traitée avec beaucoup de tact et donne lieu à des scènes assez simples, mais très touchantes.

Il se dégage du film une magie légère et très légèrement excentrique, comme un parfum de jeunesse envolée. Une franche réussite.

 

3e

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Inside Llewyn Davis

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/028/21002833_20130806152535108.jpgAvec son titre un peu imprononçable et légèrement abscons (en quoi est-on à l'intérieur de Llewyn Davis ?), le dernier film des Coen partait avec un léger handicap dans mon esprit.

Si vous êtes des lecteurs assidus de mon blog, vous savez que je ne suis pas spécialement fan du cinéma des brothers, que je juge souvent un peu compassé, et même parfois pontifant.

C'est finalement lorsqu'ils parviennent à être légers que je les trouve meilleurs, et c'est le cas ici, puisque leur dernière production est un film tourné résolument en mode mineur.

Llewyn Davis est un loser. On suit donc avec une sorte de détachement amusé ses vaines pérégrinations (de toute façon, il n'y arrivera pas). L'intérêt du film vient de ses réparties douces-amères, d'un comique de situtation très efficace (le chat : un running gag qui tombe presque dans la facilité), et de seconds rôles parfaits (une Carey Mulligan irrésistiblement grise).

La mise en scène est classique (académique ?), les décors impressionnants (trop composés ?). Tout cela se suit du coin de l'oeil avec un certain plaisir, si on aime le folk. Le film ne sert pas à grand-chose, on ne sait pas trop si on en s'en souviendra dans deux ans.

La question est : peut-on faire un film sur un raté avec un style qui l'est aussi peu (raté) ?

Les frères Coen sur Christoblog : True grit / No country for old men / Burn after reading / A serious man

 

2e

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4 choses que vous n'avez pas (ou peu) lues à propos de La vie d'Adèle

Adèle n'est pas lesbienne

Contrairement à ce que vous lisez partout, ou presque, le personnage d'Adèle n'est pas celui d'une lesbienne.

Dans le film, elle fait l'amour au début avec un garçon, puis trompe plusieurs fois Emma avec un autre. Dans la scène du café, elle avoue avoir eu quelques aventures, sans importance, sans que l'on sache le sexe des partenaires, mais on peut comprendre qu'il s'agit de garçons.

Donc, c'est clair, Adèle n'est pas lesbienne, elle est donc bisexuelle (sur l'échelle de Kinsey, elle se situerait à 4 ou 3), ou pansexuelle. Dans tous les cas, c'est son amour pour Emma qui la pousse dans ses bras.

Des scènes de sexe... sans sexe

A propos des fameuses scènes de sexe, peu de personnes font remarquer un élément essentiel qui différencie le film de Kechiche d'un porno : on ne voit à aucun moment lors des ébats... un sexe féminin !

La seule fois dans le film où on peut contempler l'Origine du monde, c'est justement quand Adèle fait le modèle pour Emma peintre. Ce qui n'empêche pas des journalistes peu scrupuleux (et même un peu ridicule), d'écrire des absurdités du genre : "Dans La Vie d'Adèle, on voit des sexes féminins en gros plan, rasés intégralement, ce qui implique que le clitoris des personnages surgisse à plusieurs reprises". Ouarf, ouarf.

Les scènes de sexe sont donc anti-réalistes au possible, d'ailleurs l'éclairage est complètement différent lors de ces scènes, qui sont éclairées de façon totalement artificielle. Les deux actrices miment la jouissance, dans une théâtralité qui peut déranger, mais qui est plus proche du théâtre japonais que du film porno. Pierre Olivier Persin, qui s'est occupé des effets spéciaux sur le film, explique dans plusieurs articles comment il a conçu des prothèses pour que les actrices se sentent le plus à l'aise possible (par exemple ici

Une musique et des sons subtilement extra-diégétiques

Il n'y a pas de musique extra-diégétique (entendez : qui ne fasse pas partie de l'action montrée) dans La vie d'Adèle. Enfin, presque. Parce que, à y entendre de plus près, c'est moins évident que cela.

Prenons la fameuse scène d'anniversaire, et sa chanson désormais célèbre I follow rivers de la chanteuse suédoise Lykke Li. Au début, la chanson est effectivement écoutée par les personnages, mais progressivement les bruits de fond s'effacent et le volume de la chanson augmente, de telle façon que notre empathie avec l'état mental intérieur d'Adèle s'amplifie. La musique devient extra-diégétique.

Même procédé pour le joueur de hang que Adèle voit à Lille juste avant de croiser Emma pour la première fois. On entend le son de l'instrument, et celui-ci reste de plus en plus présent, défiant ainsi les lois de la nature et de la physique acoustique, jusqu'à ce que Adèle échange le fameux regard avec Emma : là encore, Kechiche transforme la musique incorporée à l'action en bande-son.

Dernier exemple : le son lors des scènes de sexe est hyper amplifié, on entend le bruit des caresses d'une façon totalement disproportionnée. C'est très net si on y prête attention (ce qui est difficile lors d'une première vision !)

Un second degré permament

Peu de critiques l'ont signalé, mais la dernière tirade du film, placée dans la bouche de Salim Kechiouche, qui joue un acteur recyclé dans l'immobilier est ahurissante de prescience : le personnage avoue (je cite de mémoire) qu'il vaut mieux être hypocrite dans le milieu de l'immobilier que dans celui du cinéma (coucou Léa), et qu'il en a marre d'être harcelé par les réalisateurs tyranniques (quel sens de l'auto-dérision !).

D'ailleurs, si on y fait bien attention, le film est constamment parcouru d'incises humoristiques (les grimaces des élèves pendant les cours, la sentence de la mère d'Adèle : "Les seuls peintres qui gagnent leur vie sont ceux qui sont morts") et surtout innervé par le second degré inhérent à la nature d'Adèle, qui en fait un personnage d'exception.

Quelle extraordinaire distance faut-il avoir pour proposer à Emma de la payer "en nature" lors de la scène du café, tout en corrigeant immédiatement la concupiscente proposition d'un "Je plaisante" qui laisse sur le visage de Léa Seydoux une ombre d'incrédulité stupéfaite ?!

Auparavant, Adèle aura bien pris soin de constamment désamorcer les situations triviales (les huitres et le sexe féminin, Bob Marley vs Sartre) d'une phrase signifiant qu'elle n'était pas dupe.

A voir aussi : La vie d'AdèleLa BD à l'origine du film : Le bleu est une couleur chaude / / Le jour où j'ai vu La vie d'Adèle pour la deuxième fois

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Prisoners

Pendant les 2h33 que dure le nouveau film de Denis Villeneuve, je n'ai pas beaucoup arrêté de penser au sublime film de David Fincher, Zodiac. Les rapprochements potentiels sont en effet nombreux : meurtrier insaisissable, ambiance grise, policier laborieux et solitaire joué dans les deux films par Jake Gyllenhaal, fausses pistes...

Disons-le, la comparaison s'avère défavorable à Prisoners sur tous les plans. La mise en scène de Fincher est plus ample, plus fluide, moins tape-à-l'oeil que celle de Villeneuve. Le scénario est aussi infiniment plus ambitieux dans Zodiac, donnant à sentir le temps qui passe, sans céder à la faiblesse de donner au film un (relatif) happy end.

Cette comparaison étant faite, Prisoners n'est pas désagréable à regarder, bénéficiant d'une superbe photo grisâtre (il ne fait JAMAIS beau dans le film), et ménageant doucement un suspense bien pépère. 

Denis Villeneuve fait moins d'erreurs de goût que dans son précédent film, Incendies, mais sa mise en scène reste toutefois marquée par des tics un peu faciles (le sifflet, les voitures qui arrivent et repartent). C'est le jeu des acteurs qui rend le film au final plutôt agréable : le casting est homogène et convaincant.

A voir si vous avez le temps.

 

2e

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Omar

Le nouveau film du palestinien Hany Abu-Assad (Paradise now) se révèle être construit sur la base de standards hollywoodiens : acteurs et actrices charismatiques, installation rapide d'une intrigue efficace, scènes de poursuites et d'action prenantes, retournements de situation inattendus.

Omar est du coup un film extrêmement plaisant, présentant une suite de dilemmes moraux très intéressants, qui ne sont pas sans rappeler la série Hatufim, ou son remake US Homeland (saison 1).

Le scénario est tellement recherché qu'il m'a semblé parfois même presque difficile à suivre. La fin est renversante.

Les israéliens n'ont évidemment pas le beau rôle, ils sont froidement manipulateurs ou alors sadiques, n'hésitant pas à brûler les testicules de leurs prisonniers (c'était la mode à Cannes cette année : il est aussi question de sexe carbonisé dans Heli, du mexicain Escalante).

Au-delà de l'intrigue passionnante, la vie en Cisjordanie est très bien montrée, avec ses difficultés, ses dédales, et son mur. L'intrication de l'histoire privée (jalousie, etc) et de l'actualité du Proche Orient est très stimulante.

Je conseille donc vivement cet Omar à la Palestinienne.

 

3e

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9 mois ferme

Le burlesque est un exercice difficile dans lequel nous Français avons de la peine à exceller. La réussite magistrale de Dupontel dans son dernier film n'en est que plus remarquable.

Il faut bien le dire, j'ai eu un peu peur au début : mise en scène virtuose (quelle scène de générique, avec un mouvement de caméra ébouriffant !), jeu au cordeau des acteurs, montage speed, le film part sur les chapeaux de roue. Après dix minutes à ce train d'enfer, j'en suis venu à guetter une faiblesse, une faute de goût, un léger dérapage, mais non, Dupontel tiendra ferme la barre jusqu'au bout.

9 mois ferme est donc un moment d'intense jubilation, durant lequel on ne rit pas forcément souvent aux éclats, mais qui donne l'impression d'être tout à coup plus drôle et plus intelligent.

Parmi les points forts du film, citons entre autres les apparitions hilarantes de Jean Dujardin en traducteur de langage des signes, les faux journaux télévisés, les deux scénarios du suicide et de l'accident, tous les seconds rôles (et l'avocat en particulier), et le jeu tout en subtilité de Sandrine Kiberlain, son meilleur rôle à ce jour.

C'est parfait de bout en bout, avec un sens du rythme imparable. Une réussite majeure de la comédie française.

 

4e

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Northwest

http://fr.web.img3.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/222/21022293_20130724130032406.jpgBien sûr, on pourra dire qu'on a vu cent fois cette histoire de jeune d'un milieu défavorisé qui sombre dans la délinquance, passe sous la coupe d'un malfrat plus puissant que lui, puis finit broyé par le Milieu.

Mais ce qui fait l'originalité de ce film danois, c'est l'attention qui est portée au personnage principal, une sorte d'attention douce et nerveuse à la fois, qui n'est pas sans rappeler l'esprit qui parcourait le sublime Oslo, 31 août. La caméra du réalisateur Michael Noer est à la fois subtile et convaincante : on entre immédiatement dans le quotidien de ce jeune cambrioleur charismatique, et l'engrenage qui le conduit dans les embrouilles est superbement disséqué. La belle vie qu'offre les premiers gros coups, apportant la reconnaissance sociale et l'amour dans les yeux de ses proches, semble pleine de douceur et de beauté. Un peu plus, on le féliciterait.

L'autre caractéristique émouvante du film est le portrait de ce frère que le héros protège, puis associe, puis sur lequel il perd progressivement le contrôle. Tout cela est admirablement montré avec une empreinte réaliste rarement vue au cinéma ces derniers temps.

Les scènes d'actions et de poursuites, qui évitent tout sensationnalisme inutile sont tournées avec un brio étonnant.

Une réussite, pour un film glaçant et attachant.

Le Danemark sur Christoblog : HijackingThe killing / Borgen / Royal affair / La chasse / Le guerrier silencieux

 

3e

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La vie domestique

http://fr.web.img5.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/182/21018252_20130708174338228.jpgIl y a quelque chose de profondément réjouissant dans La vie domestique, c'est la noirceur totale du propos, qui décrit exactement des situtations de vie que nous avons tous déjà vécu.

Ainsi, nous voyons sur grand écran des horreurs domestiques que nous avons subies ou proférées : remarques sourdement sexistes, poids lancinant de l'habitude, contrariétés récurrentes du quotidien, écoulement inéxorable du temps, compromissions sociales inavouables...

Si l'on craint parfois que le film ne s'enfonce dans des facilités un peu expéditives manipulant des personnages archétypaux (la scène de début) ou des intrigues secondaires un peu éculées (la petite fille enlevée), force est de constater qu'au final la réalisatrice Isabelle Scajka parvient à dessiner une carte contemporaine des aliénations tout à fait précise et souvent jouissive.

La vie domestique ne ressemble ainsi à rien de connu, sorte de Desesperate housewives banlieusardes sous Lexomyl, cauchemard éveillé dans lequel les pots de confitures tombent des sacs de supermarché, et dans lequel les maris jettent de l'Agnès Obel à la face de leur épouse au petit déjeuner (mais c'est toi la plus belle, maman, heureusement).

Vertige de la quotidienneté cotonneuse et meurtrière, La vie domestique vous cueille au creux de vos plus insignes faiblesses. Une prouesse.

 

3e

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La vie d'Adèle

 

Plus qu'un film, une expérience

Ce qu'il y avait de curieux, en discutant avec les spectateurs qui avaient eu la chance de voir La vie d'Adèle à Cannes, c'est que pour beaucoup d'entre eux, la séance semblait avoir été une expérience physique. Les avis des personnes rencontrées étaient souvent ponctués d'expression comme "j'avais les jambes en coton", ou "le souffle coupé", "j'ai fini en larmes" ou "j'étais lessivé". Beaucoup ont eu l'impression de vivre une sorte d'aventure collective. Lors de la projection cannoise, des applaudissements nerveux en cours de film ont eu lieu, lors des scènes de sexe, sans qu'on sache exactement quel sentiment les déclenchait : embarras, émotion, ressentiment, admiration. Enfin, pour la quasi-totalité des spectateurs, le temps a semblé subir une brusque contraction, puisque beaucoup déclarent que les trois heures de projection leur ont paru durer moins de deux heures.

Si je commence mon article par ces observations, c'est qu'elles montrent l'emprise assez exceptionnelle que le film a sur l'esprit - et le corps - de ceux qui le regardent. Cette emprise vient d'un état de fait qu'on pourrait résumer ainsi : on n'a peut-être jamais montré avec autant d'empathie le sentiment amoureux, de sa naissance à son exaltation, puis à sa transformation en douleur. Kechiche réussit ce prodige en filmant ses deux actrices au plus près, et le jury mené par Spielberg a fait preuve d'un discernement remarquable en remettant la Palme à Kechiche et à ses deux actrices. La caméra ne quitte jamais vraiment les visages et les corps de Léa Seydoux et d'Adèle Exarchopoulos, elle réussit à capter leur moindre tressaillement, que ce dernier soit de douleur, de désir, de plaisir ou de dépit.  Ce travail de sismographie des émotions est formidable de minutie et de précision.

Le film n'élude pas les scènes de sexe, qui sont montrées d'une façon frontales, ni d'ailleurs, et c'est peut-être pour certains esthètes encore plus choquant, les réalités physiologiques. Ainsi, quand Adèle a de la morve au nez, personne ne lui essuie le visage.

Cette façon d'être au plus près des personnages procure au final un sentiment d'immersion totale. La vie d'Adèle, c'est un bain de 3D émotionnelle.

Le montage magique

Un des points qui me semble crucial dans le film, c'est la perfection du montage. On sait que Kechiche retournera peut-être en salle de montage pour retoucher le film avant sa sortie, mais j'espère que cela ne changera pas le rythme du film, qui est parfait.

Etirement des scènes-clés, plans larges comme des tableaux lorsque ceci est nécessaire, écoulement du temps suggéré par de subtiles variations (une coupe de cheveux, un changement infime dans le jeu) : Kechiche tire de ses centaines d'heures de rush une symphonie qui tantôt nous entraîne dans le tambour d'une essoreuse en fin de cycle, tantôt dans l'atmosphère languissante d'une errance nocturne.

Le montage de La vie d'Adèle magnifie l'histoire, et atténue le caractère réaliste du film, qui est loin d'être naturaliste. Même si le film dure trois heures, il choisit de ne montrer que ce qu'il montre, et il ne se disperse pas. Ainsi seront bien malheureux ceux qui tenteront de voir dans l'histoire d'amour entre ces deux femmes un manifeste pour le mariage gay. Le film ne traite pas du tout de l'homosexualité sous un angle social ou sociétal (ou très peu, seulement à travers la discrétion d'Adèle sur le sujet de sa relation à Emma, et de la réaction des lycéennes). Et d'ailleurs, comme trop peu de personnes l'ont signalé, le film ne tranche même pas sur la sexualité d'Adèle : elle aime Emma, c'est tout, et il se trouve qu'Emma est une femme.

Naissance d'une femme

Si le film parle d'amour, il décrit aussi le passage de l'enfance (premier plan dans lequel Adèle, les cheveux en bataille, mal fagottée, rejoint un bus scolaire) à l'âge adulte (dernier plan dans lequel elle s'éloigne vers son destin, venant de vivre un moment de souffrance définitive qui lui permettra - peut-être ? - de continuer à vivre), sur une durée d'une dizaine d'année.

On se prend alors à rêver d'une saga qui s'étendrait sur plusieurs films et constituerait ainsi une oeuvre gigantesque montrant une destinée unique dans la durée. Le fait que Kechiche ait adossé la mention Chapître 1 et 2 à son titre milite dans ce sens, puisque rien dans le film ne justifie cela.

La construction d'Adèle est sentimentale, sexuelle, mais elle aussi sociale - car c'est aspect n'est jamais absent des films de Kechiche. C'est d'ailleurs une des autres forces exceptionnelles du film : Adèle et Emma évoluent dans des milieux sociaux très différents : bourgeoisie bobo ouverte d'esprit pour Emma, milieu beaucoup plus modeste pour Adèle. Une scène, splendide, montre d'ailleurs Adèle préparer avec inquiétude le repas destiné aux invités d'Emma, reproduisant un type de schéma classique - dans un couple hétéro - d'aliénation aux tâches ménagères, vaisselle comprise. Et si la catastrophe arrive (je ne peux pas être trop explicite sans dévoiler l'intrigue du film), elle trouve entre autre ses racines dans cette différence de classe.

Enfin, et ce n'est pas la moindre des choses, Adèle a choisi un métier symbolique dans le cinéma de Kechiche, attaché à la transmission du savoir : institutrice. Kechiche la montre dans l'exercice de son métier avec une délicatesse infinie. Cette dernière partie du film, qui entre en résonnance avec la première (les lycéens parlaient, merveilleusement bien d'ailleurs, de Marivaux), est baignée d'une atmosphère de tristesse nostalgique qui est presque insupportable de par son intensité.

La vie d'Adèle est une oeuvre qui touche chacun de nous parce qu'elle traite de ce qui nous unit tous : éprouver des sentiments, exister au monde, souffrir.

Et vivre quand même.

A voir aussi : La BD à l'origine du film : Le bleu est une couleur chaude  / Le jour où j'ai vu La vie d'Adèle pour la deuxième fois / 4 choses que vous n'avez pas (ou peu) lu à propos de La vie d'Adèle

 

4e

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Le jour où j'ai vu La vie d'Adèle une deuxième fois

La chaleur tombait (enfin) sur Paris, ce dimanche 7 juillet, et la salle était évidemment archi-comble pour l'avant-première de la Palme d'Or, dans le cadre du Festival Paris Cinéma.

Du beau monde au MK2 Bibliothèque pour l’occasion : Anne Hidalgo, Valérie Donzelli, Vincent Macaigne, Rossy di Palma (actrice culte d'Almodovar). Natacha Régnier était aussi dans la salle, parait-il.

Accompagné d'une brochette de blogueurs curieux, j'étais à vrai dire un peu inquiet : Allais-je être déçu par cette deuxième vision ? La magie physique de la première projection allait-elle se reproduire ? Ne suis-je pas allé un peu loin en désignant La vie d'Adèle meilleur film vu depuis que mon blog existe ?

Eh bien toutes ces questions ce sont volatilisées dès la scène de la première rencontre entre Adèle et Emma, qui survient après quelques minutes. J'ai alors compris quelque chose que j'allais vérifier pendant tout le film : la prestation d'Adèle Exarchopoulos est gigantesque. Son visage est un tableau qui peut changer d'expression en une fraction de seconde, son sens de la répartie est fracassant, son rire explosif, sa sensualité brute renversante. Jamais une actrice n’a donné autant dans un film, et n’a été aussi bien filmée. J'ai d'ailleurs eu plusieurs fois l'impression nette que Léa Seydoux tombait amoureuse de sa partenaire en même que nous, avec dans le regard des éclairs d'incrédulité admirative.

J'ai déjà évoqué plusieurs aspects du film dans mon premier article, que je vais compléter ici (attention, le texte qui suit révèle de nombreux éléments du film qu’il vaut mieux ne pas connaître avant de le voir).

Les structures temporelles du film

Connaissant déjà la progression de l'histoire, j’ai mieux perçu la structure du film, qui m’apparaît plus clairement partagé en deux parties. La première concerne le développement du sentiment amoureux entre Emma et Adèle jusqu’au climax des scènes de sexe. Cette partie donne l’impression d’être un torrent impétueux dans lequel les évènements s’enchaînent rapidement, à grand coup d’ellipse si nécessaire (cf la rupture express avec Thomas), même si en réalité le temps ne s’y écoule pas si vite que ça, puisque cette partie s’étire en temps réel sur plusieurs mois.

Plus le film avance, plus le temps s’écoulant entre deux scènes semble augmenter : quelques heures séparent les premières scènes au lycée, puis quelques jours (avant la première rencontre), puis quelques semaines (avant le passage à l’acte), et enfin quelques mois.

La scène du repas avec les amis d’Emma constitue à l’évidence le nœud du film. Il commence par des scènes de cuisine qui montrent l’isolement d’Adèle, puis donnent à voir de multiples occasions dans lesquelles Adèle est subtilement ostracisée, avant de fournir à Adèle comme à Emma l’occasion d’un flirt (avec l’acteur et avec Lise), et de se terminer dans le lit avec les premières importantes lézardes exprimées par Emma.

Commence alors le chapître 2, celui de la déliquescence, de la descente en enfer. La durée de temps réel s’allonge encore entre les scènes : de mois, on passe à des sauts équivalant probablement à des années, la totalité de l’histoire d’Adèle s’étendant approximativement sur une petite décennie (de la Première à Bac+7).

Je trouve que la force particulière du film réside en grande partie dans cette accélération continue du temps : le film monte en intensité jusqu'en haut d'une montagne émotionnelle, puis en redescend mélancoliquement, mais tout du long il donne littéralement à percevoir l’écoulement inéluctable du temps.

Les figures de style kechichiennes

Tout le monde se rendra facilement compte que La vie d’Adèle est un film constitué d’une très grande majorité de gros plans. En le revoyant, je me suis toutefois rendu compte que les plans larges avaient également leur importance, soit parce qu’ils donnaient à voir le fonctionnement d’un groupe dans son ensemble (la manif, les lycéens, les repas), soit parce qu’ils mettaient en évidence les situations dans lesquelles un personnage est seul à un moment décisif (Adèle assise dans l’escalier qui va se faire embrasser par sa copine de classe, le banc dans le parc, Adèle qui s’éloigne dans le dernier plan).

La mise en scène de Kechiche, loin de toute fioriture visant à flatter l’égo, est entièrement orientée vers un seul objectif : mettre à l’unisson les sentiments des personnages et les mouvements de la caméra (ou le cadre). A titre d’exemple, un plan magnifique : alors qu’elle vient de tenter d’embrasser sa copine dans les toilettes, Adèle est filmée par un long travelling arrière fiévreux et superbement maîtrisé dans un couloir de lycée. La totale confusion de ses émotions y est admirablement montrée, notamment par un mouvement vif et rapide vers ses copines qui l'interpellent sur la gauche.

Autre point que j’ai remarqué lors de cette vision, les éléments récurrents qui jalonnent l’histoire, souvent avec des implications radicalement différentes : les spaghettis (trois fois), Adèle qui danse (à son anniversaire, dans les manifs, lors du repas, dans la rue avec son futur amant, avec ses élèves), le regard vers le ciel (dans le parc, dans l’eau en faisant la planche), l’explication de texte en classe (au début et à la fin), les manifs de rue (de lycéens, puis la gay pride), etc. Le film, en même temps qu'il donne à voir la flèche du temps, s'amuse à construire des cycles de répétitions.

Romantiques / lyriques vs classiques / cyniques

Les quelques conversations amorcées à la fin de la projection avec les autres spectateurs laissent préfigurer ce que pourraient être les débats autour du film. Les romantiques, comme moi, donnent la primeur au souffle qui porte le film le bout en bout. Peu leur importe qu’Adèle ne nettoie pas son nez lors de la scène de rupture, mais ce détail permet à la revue Zinzolin (qu’on rangera sur ce coup dans les cyniques) d’ironiser par voie de tweet sur le vin blanc à la morve.

Adèle est-elle animale et magnétique (point de vue romantique) ou bovine (point de vue classique) ? La façon dont les deux familles sont montrées sont-elles réalistes : d’un point de vue romantique, oui, car le trait appuyé ne sert qu’à renforcer le rendu des sentiments, ce qui est parfaitement le cas dans les deux scènes de repas croisés dans les familles respectives, d’un point de vue classique, non, car les spaghettis ET Julien Lepers en bruit de fond pourront sembler redondants.

Lors de leur visite de la Piscine à Roubaix, les deux filles ne semblent regarder que des tableaux et statues de femmes nues : illustration de l'extrême tension sexuelle entre elles d'un point de vue romantique (la caméra ne montre que ça parce qu'elles mêmes ne voient que ça), effet de surlignage exagéré d'un point de vue classique / cynique.

Film monde, film manifeste, La vie d’Adèle constitue un sujet d’étude inépuisable.

A voir aussi : Mon avis sur La vie d'Adèle  / La BD à l'origine du film : Le bleu est une couleur chaude / 4 choses que vous n'avez pas (ou peu) lu à propos de La vie d'Adèle

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Le bleu est une couleur chaude : la BD à l'origine de La vie d'Adèle

Plusieurs polémiques ont accompagné la Palme d'Or. L'une d'entre elles concernait la prétendue amertume que Julie Maroh aurait exprimé sur son blog à propos de l'adaptation qu'avait fait Kechiche de sa BD. Certains journalistes se sont fait un malin plaisir d'extraire quelques phrases du dernier paragraphe de ce texte, qu'il est facile de monter en épingle.

En réalité, Julie Maroh exprime en des termes plutôt mesurés des sentiments complexes, dont émerge entre autre la frustration d'écrivain la plus universellement partagée : celle de voir son oeuvre lui échapper. Elle conteste aussi le caractère réaliste des scènes de sexe, ce qui m'amuse un peu, tant à mes yeux d'hétéro les fameuses 7 minutes brûlantes du film me semblent très similaires aux pages 94 à 97 de la BD. 

Au-delà de ces polémiques un peu vaines (au sens où il me semble que Kechiche comme Julie Maroh sont tous deux gagnants dans l'affaire, et c'est le principal), j'ai été curieux de me faire une idée par moi-même de la qualité intrinsèque du livre.

Le bleu est une couleur chaude est une très belle BD. Elle est traversée par un souffle romantique puissant et fortement évocateur. Le dessin est agréable, avec une utilisation astucieuse du bleu, même si le procédé peut paraître à force un peu facile. Les personnages sont très attachants. Celui de Clémentine (Adèle dans le film) est dessiné un peu dans un style manga, notamment dans l'exagération des mimiques (yeux écarquillés, bouche grande ouverte...).

Impossible pour moi, évidemment, de faire abstraction du film. Au petit jeu des comparaisons, il apparaît d'abord que dans sa première partie, le scénario suit scrupuleusement la BD, au point que celle-ci ressemble par moment au story board du film. Petit à petit le scénario s'éloigne toutefois assez franchement de la trame de la BD pour inventer de nouvelles strates, typiquement Kechichienne : un approfondissement de la description des milieux socio-professionnels, quasiment inexistant dans la BD, et des inserts nombreux sur l'éducation.

Il me semble que certaines scènes cruciales de la deuxième partie du livre (comme la colère noire du père de Clémentine) ne sont pas reprises dans le film.

Plus le film avance et plus on quitte l'intrigue de la BD, à tel point que la fin est radicalement différente. Un autre point m'a intrigué : je trouve que Adèle Exarchopoulos campe un personnage complètement différent de Clémentine, alors que Léa Seydoux est une Emma assez ressemblante. Dans la BD, Clémentine est chétive, enfantine, maladive, beaucoup plus petite qu'Emma. Dans le film Adèle est une force de la nature, pleine d'une santé très terrienne, et plus grande qu'Emma.

Pour conclure, finissons par un lieu commun de première ampleur : le film est excellent, la BD est très bonne, chacun s'exprime superbement dans son media et les deux sont complémentaires. 

En contrepoint de cet avis, il faut signaler qu'une autre artiste est associée au film : la peintre Cécile Desserle qui raconte dans cet article sa collaboration avec Kechiche. Une relation qui débouche sur une autre dimension du film, picturale, absente de la BD, et qui laisse voir pour le coup une relation entre créateurs totalement apaisée.

Lire aussi sur le sujet : Mon avis sur La vie d'Adèle  / Le jour où j'ai vu La vie d'Adèle pour la deuxième fois / 4 choses que vous n'avez pas (ou peu) lu à propos de La vie d'Adèle

 

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Miele

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/031/21003164_2013050316035895.jpgQu'est-ce qui pousse Irène, l'héroïne de Miele, à partir régulièrement au Mexique acheter des produits vétérinaires qui serviront à accompagner dans la mort des malades en Italie ?

On ne le saura jamais. Le film de Valeria Golino se garde d'entrer trop profondément dans la psychologie de ses personnages, et c'est d'ailleurs un peu sa limite.

Lorsque Irène vend un produit à un homme qui s'avèrera en parfaite santé, un trouble moral l'envahit, ce qui fournit l'argument principal du film sans réussir à lui donner un squelette bien solide.

L'intérêt de Miele réside surtout dans sa mise en scène, extrêmement prometteuse : Valeria Golino possède un véritable talent pour capter les sensations et les émotions. A ce titre, toute la première partie du film est spelndide, pleine de sensualité et de délicatesse.

Une réalisatrice à suivre, lorsqu'elle travaillera sur un projet plus ambitieux.

 

2e

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Les conquérants

http://fr.web.img6.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/pictures/210/176/21017650_20130704165632037.jpgUn film en mode mineur peut être complètement raté (comme le récent Tirez la langue, mademoiselle), ou plutôt réussi.

Il s'en faut de pas grand-chose : des acteurs parfaits plutôt que moyens (ici Mathieu Demy et un exceptionnel Denis Podalydès), des idées un peu originales plutôt que rebattues (ici un soupçon de fantastique), et un solide sens de la mise en scène plutôt que des approximations de téléfilmeur.

Ne me faites cependant pas dire que Les conquérants est un film génial. Il est bourré par ailleurs de défauts : un rythme un peu alangui, une intrigue cyclothymique.

C'est finalement par l'originalité légèrement suréalistes de certaines observations (les cours de philo à l'équipe de foot), par la virtuosité légère de certaines scènes (comme celle de l'enterrement) que le film parvient à être plutôt bon que mauvais. Il baisse d'intensité une fois dans la montagne, une certaine complaisance du réalisateur vis à vis des paysages pyrénéens entrant peut-être en ligne de compte.

L'impression finale est qu'il faudra suivre de prés la carrière de Xabi Molia (8 fois debout), dont c'est le deuxième film.

 

2e

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