Plutôt agréablement surpris par son second (L'arbre), je me me suis procuré le premier film de Julie Bertuccelli.
Le scénario de Depuis qu'Otar est parti est relativement simple : une grand-mère dont le fils (qu'elle vénère) est à Paris, sa fille, et sa petite-fille vivent ensemble en Géorgie. Le fils meurt : sa soeur et sa nièce cachent sa mort à la grand-mère.
Mais évidemment un mensonge de ce genre n'est jamais simple à tenir dans le temps...
Le film est avant tout un beau triple portrait de femmes de trois générations différentes : on y retrouve cette extrême attention aux acteurs, qui rend Charlotte Gainsbourg si lumineuse dans L'arbre. Il est aussi un tableau saisissant de la Géorgie d'aujourd'hui, entre souvenir du stalinisme et coupure d'électricité.
La mise en scène est épurée, souple, efficace. Julie Bertucelli fait preuve d'un sens du cadrage très sûr. Le montage alterne temps forts et plages plus contemplatives. Un beau film, qui aurait peut-être gagné à être un poil plus nerveux. Il a collectionné les récompenses dans beaucoup de festivals, grand prix de la semaine internationale de la critique à Cannes et César de la meilleure première oeuvre en 2003.
Après la Géorgie (que Julie Bertuccelli a appris à connaître en tant qu'assistante d'Otar Iosseliani) et l'Australie, où la réalisatrice nous entrainera-t-elle pour son troisième film ?
Pour préparer la vision de Biutiful mercredi dans le cadre du désormais célèbre festival d'automne, je me suis fait un petit samedi soir DVD devant le classique deuxième (ou troisième ?) film d'Inarritu.
Le début du film m'a laissé perplexe. Le fouillis temporel mis en place par le scénario alambiqué de Guillermo Arriaga n'apporte à mon avis pas grand-chose à l'oeuvre, si ce n'est de décourager potentiellement pas mal de spectateurs. Le temps de comprendre ce qu'on voit, il se déroule une bonne demi-heure.
A partir de là on peut se concentrer sur le propos du film, qui est assez fort.
La mise en scène d'Inarritu est incroyablement puissante, tantôt constituée de vifs mouvements de caméra parfaitement maîtrisés, tantôt de gros plans absolument sidérants ou de plan fixe très beaux, comme celui qui précède de quelques secondes l'accident et montre un jeune homme ramasser des feuilles mortes. Le talent que manifeste le réalisateur laisse pantois, on pense à Scorsese par exemple, ce qui s'explique peut-être par le fait qu'Inarritu a déjà 40 ans lorsqu'il tourne 21 grammes.
Le grain de la photo, très visible, et l'aspect un peu sale de l'image surprend au début, puis s'avère parfaitement en phase avec l'histoire. Les acteurs sont absolument magnifiques et tirent le film vers le haut : un Sean Penn qui mue physiquement en fonction de son état de santé, une Naomi Watts exceptionnelle, méconnaissable, non maquillée, droguée, abattue, un Benicio del Toro hyper physique, bloc de douleur particulièrement expressif. Même notre petite Charlotte Gainsbourg est parfaite.
En somme, un film important, même si la sophistication inutile de sa construction et les petites afféteries autour de ces 21 fameux grammes le plombent un peu.
Le récent Kaboom m'amène à plonger dans la filmo d'Araki en commençant par son film le plus connu.
Mysterious skin est un film fascinant, tissé de cette étoffe dont on fait les films cultes. Il est brillant, troublant, alors qu'il s'attaque à une batterie de sujets tous plus casse-gueules les uns que les autres : l'homosexualité dans un bled perdu du Kansas, la prostitution, le viol, la pédophilie, la folie, les OVNIs.
Ce qui permet au film de tenir debout et de figurer au panthéon des années 2000, c'est la tension qu'il instaure et qu'il arrive à tenir sur la durée, entre plusieurs éléments contradictoires entre eux.
La tension explicite / implicite
Certaines scènes de sexe sont insoutenables. Hors on ne voit à aucun moment un sexe masculin. Le film est donc terriblement implicite dans ce qu'il montre, et explicite dans ce qu'il suscite chez le spectateur : Araki a compris qu'un visage qui s'empourpre, une main sur un visage, un doigt sur la langue génère un plus grand malaise qu'un pénis filmé.
La tension hypersexué / asexué
Neil réagit à ce qu'il a vécu en se précipitant dans une course en avant vers le sexe, autodestructrice et suicidaire. Il lui faut toujours plus : de risque, d'expérience, de sensations. Tout le monde est amoureux de lui : Eric, Wendy, ses amants. Il est une sorte de trou noir qui attire et engloutit les autres. Bryan est l'inverse, il refoule son expérience et sa libido est en panne sèche. On ne peut pas opposition plus extrême, et il intéressant de constater que les deux mères renforcent cette opposition puisqu'elles reproduisent les caractéristiques de leur fils.
La tension réalisme / onirisme
Le film oscille constamment entre un vérisme psychologique et social, et des fulgurances poétiques qui nous entraînent dans un autre monde (les visions de Bryan, la pluie de céréales évidemment, la soucoupe volante, le dernier plan qui isole les deux protagonistes dans le noir, la vache mutilée, le malade...)
La tension cruauté (du propos) / suavité (de l'objet cinématographique)
Celle ci n'est sûrement pas discernable au premier abord, et pourtant elle est particulièrement évidente si par exemple on ferme les yeux : alors que beaucoup de réalisateurs auraient raconté cette histoire avec une bande-son volontairement stressante, Araki l'accompagne d'une petite musique, constamment douce et inoffensive, terriblement entêtante et soporifique à la fois. De même il fait évoluer ses personnages dans des décors aux nuances pastels, particulièrement cruelles par contraste. Dans la scène hallucinante des feux d'artifice tirés de la bouche de son prisonnier, Neil a un sourire d'ange.
La tension anticipation (ce qu'on devine) / réalisation (ce qui nous est révélé)
C'est sûrement là que réside l'aspect le plus étrange du talent d'Araki. Contrairement aux films qui manient le classique retournement de situation de dernière minute, Mysterious skin parvient à nous faire percevoir à tout moment ce qui va advenir ensuite. Mais cette perception est toujours incomplète, confuse, et l'on craint (avec raison) en permanence que la suite soit plus terrible que ce qu'on imagine. Cette anticipation inquiète et fiévreuse est le moteur principal du film.
Il serait sacrilège de dire à propos de Mysterious skin "je l'aime" ou "je ne l'aime pas", il fait partie de ces oeuvres qui ne vous laissent guère de choix, qui vous prennent contre votre gré et vous emmènent loin, vous laissant au final pantelant, désarçonné et amoureux du cinéma comme jamais.
The social network raconte une histoire très intéressante : comment un jeune nerd complexé a inventé Facebook et devient à 26 ans un des hommes les plus riches du monde.
A la baguette, deux pointures : Aaron Sorkin, le diabolique créateur de la série A la Maison Blanche, et David Fincher, probablement le cinéaste US le plus performant à l'heure actuelle. Du premier on reconnait immédiatement les dialogues mitraillettes (faut suivre !) et le second nous donne une belle leçon de mise en scène.
Fincher devient de film en film un réalisateur "classique", comme on pu l'être en leur temps Mankiewicz ou John Ford : mouvements de caméra amples et épurés, lumières magnifiques, petites coquetteries virtuoses (la course d'aviron), captation subtile des mouvements intérieurs des personnages, montage parfait.
Là où le film péche un peu, c'est dans la construction alambiquée basée sur les deux procès, et surtout dans la figure de Marc Zuckerberg. Ce dernier est effectivement moins intéressant que les personnages secondaires, comme le sulfureux Sean Parker, créateur de Napster, joué par un étonnant Justin Timberlake. Zuckerberg est visiblement un salaud qui réussit, ce qui ne manque jamais de fasciner les Américains.
Autant le début à Harvard est passionnant (les clubs et Facemash, moteurs de la motivation revancharde de Zuckerberg), autant les dernières images tombent un peu dans la facilité façon Rosebud, la profondeur de Citizen Kane en moins : j'ai un peu de mal à croire que l'inventeur de Facebook drague la fille qui l'a larguée il y a 6 ans avec un "tu veux devenir mon ami?" lancé via sa créature.
Cette fin sensée nous rendre Zuckerberg plus proche, plus touchant, était peut-être le prix à payer pour pouvoir faire le film ?
Bien sûr, le parallèle avec Les amours imaginaires est inévitable.
Même intérêt pour le sexe (hétéro / gay) et l'amour chez les jeunes adultes 19/20 ans (Mc Kinsey est cité dans les deux films), même jusqu'au boutisme formel, même couleurs pétantes, même importance de la bande-son, mêmes gimmicks : séance de masturbation interrompue, mère nympho, père absent...
Autant le film du jeune Dolan m'a paru vieux et pompé, autant celui du vieux Araki me parait jeune et chtarbé.
Il faut dire que ça part à toute berzingue, et que ça ne ralentit jamais, jusqu'au bout. Ce serait un crime - en même temps qu'un casse-tête - que de raconter l'intrigue, mais sachez qu'en allant voir ce film vous allez passer par toutes les nuances de l'orgasme cinéphilique : la peur, le rire, l'excitation, la surprise, le plaisir visuel, l'admiration devant un art du montage épatant, la satisfaction de voir les pièces d'un puzzle s'assembler, le plaisir que procurent de très bons acteurs et surtout, surtout, cet élan primal qui bouscule tout sur son passage, sorte de taureau furieux qui renverse toutes les conventions, et le bon goût en premier, pour filer vers sa propre destruction. Le film est coloré, gai(y), libertaire dans sa forme et son propos. En plus, c'est anecdotique, mais on y rigole bien grâce à une dizaine de répliques imparables et délicates sur le thème pendant et après l'amour, du style "J'ai connu des frottis vaginaux qui duraient plus longtemps" ou "C'est un vagin, pas un plat de spaghetti".
Kaboom dynamite le teen movie de l'intérieur, mais sous l'extas(y)e une réflexion plus profonde rôde comme un fantôme : la mort à 20 ans, l'absence des parents, l'amitié, la nostalgie du monde avant sa fin, le sens de la vie. Il y du Lynch sous amphet dans cet Araki là.
Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu un film aussi beau esthétiquement. Chaque plan est une sorte de tableau vivant. La lumière est d'une exceptionnelle douceur, donnant aux textures une sensualité extrême.
Mahamat Saleh Haroun possède un don inouï pour le cadrage et la direction photo, et obtient des scènes visuellement parfaites, comme les 3 ou 4 derniers plans du film, à tomber par terre.
Le scénario, lui, est presque celui d'une tragédie grecque. Un père voit son fils lui prendre son emploi qu'il adore (maitre-nageur) et en conçoit une profonde amertume. Parallèlement, on lui réclame de contribuer à l'effort de guerre en payant une grosse somme qu'il n'a pas. Ou alors de donner son fils pour la guerre... que fera t'il ?
Le film s'attarde tranquillement sur l'évolution du personnage principal, joué par Youssouf Djaoro qui impose sa très grande présence avec beaucoup de naturel (il jouait dans le film précédent de Seleh Haroun, Daratt, primé à Venise). Peut-être certains trouveront que cette lente évolution dans le mutisme, puis la dépression, est insupportable. Ils auront d'une certaine façon raison. Moi même j'avais envie de prendre Adam par les épaules, de le secouer et de lui dire : réagis, c'est le moment.
Dans une interview donnée au Monde, le réalisateur raconte comment il a du tourner ce film, dans des conditions de sécurité très difficiles, comme "avec un pistolet sur la tempe", dit-il. Vu le résultat, déjà remarquable, on peut imaginer de quelle qualité serait une de ses oeuvres réalisée avec des moyens conséquents et une tranquillité de travail assurée.
Je dois le bien
dire, c'est un peu contre mon gré que je me suis retrouvé dans une salle pour voir le dernier Blier, qui ne me disait rien du tout : c'est le défi lancé à ffred qui m'y a poussé.
Et divine surprise, magie du cinéma : j'ai trouvé le film pas mal du tout.
Au début, j'ai été un peu désarçonné par ce cancer qui s'invite (incroyable Dupontel) et par le jeu un peu factice de Dujardin, qui ne m'avait encore jamais convaincu comme acteur.
Et puis, ce diable de Blier, vieil anar toujours en jambe, nous embringue dans une histoire improbable mais qui progressivement nous captive, mélangeant les temps (flashs backs simples, puis
intrication de plusieurs lignes temporelles), multipliant les provocations à la fois dans la mise en scène (ces regards caméra totalement déraisonnables) et le scénario.
Il en a encore dans le buffet ce vieux Blier, pour montrer un cancérologue qui donne un coup de boule à un patient qui l'emmerde, ou pour célébrer aussi joyeusement les plaisirs de la chair après
50 ans ! Tout le contraire de Notre jour qui viendra : le film est ici agréablement déstabilisant par ce qu'il raconte, il ne cherche pas l'esbroufe. La fin est complètement bancale,
mais on le pardonne au film, qui de toute façon n'est pas parfait. Les dialogues enfin recèlent quelques pépites dignes d'Audiard.
Les amours imaginaires est une petite chose pimpante, qui va plaire aux amateurs de friandise.
Le bonbon est sucré, coloré, avec juste un peu d'amertume. Le résultat n'est pas désagréable.
Xavier Dolan emprunte à beaucoup de monde dans ce film : à Wong Kar Wai le ralenti amoureux et le battement de cil de 3 secondes, à Gus Van Sant la manie de filmer les gens marchant par derrière, à Gregg Araki une scène (celle de la pluie de marshmallows), à Christophe Honoré Louis Garrel (un faux blond, puis le vrai), à Almodovar ses couleurs et ses rouges à lèvres, à Audrey Hepburn son sourire, etc.... Je trouve qu'il ne fait pas preuve en cela d'une grande maîtrise et ne fonde pas un style très personnel. Le résultat est fait de bric et de broc, répétant des recettes à satiété (zoom avant arrière saccadé, filtre de couleurs...). L'émotion n'est jamais venue en ce qui me concerne, même dans les témoignages de personnes étrangères à l'histoire, un procédé beaucoup plus réussi dans Poetry.
Finalement ce qui m'a le plus plu dans le film ce sont les acteurs. Dolan lui-même est très bien. Il a de bonnes chances de rejoindre dans cette catégorie des acteurs-réalisateurs de talent : Allen, Moretti, Eastwood.
Monia Chokri est excellente, vintage jusqu'au bout des ongles, très "nouvelle vague". Niels Schneider m'a énervé, ses airs ne m'ayant jamais convaincu et son personnage ne crédibilisant pas le scénario.
Certaines scènes sont amusantes (les deux ruptures, la visite de la mère), caustiques sans être véritablement cruelles.
Une oeuvre de jeunesse, à mon avis en mode mineur, d'un cinéaste dont on devine qu'il peut beaucoup plus.
Poetry possède le même défaut et les mêmes qualités que le précédent film de Lee Chang-Dong : Secret Sunshine.
Le défaut, c'est d'être un peu trop long (2h19).
Les qualités sont nombreuses : d'abord une faculté à construire un écheveau d'intrigues qui paraissent totalement indépendantes (le vieux malade, le fils, la poésie, la maladie), et qui progressivement se rassemblent, se croisent, se répondent. Une qualité de direction d'acteurs exceptionnelle : dans les deux films, les performances d'actrices sont remarquables.
Enfin, une délicatesse à la fois tendre et sensuelle pour décrire des évènements, qui, si y on réfléchit deux minutes, sont absolument terrifiants. Dans ce registre, les conciliabules des 5 pères, l'attitude du journaliste, l'indifférence du fils sont d'une noirceur absolue.
Lee Chang-Dong a aussi cette faculté de faire naître l'émotion au détour d'une scène (les plans qui montrent les inconnus raconter le plus beau moment de leur vie), et aussi de filmer la douleur (la mère qui s'effondre dans la rue au début du film).
2010 est donc l'année les grands mères asiatiques pleines de force mentale et d'énergie, aux prises avec des hommes (et des fils) faiblards et incompétents, comme dans Mother et Lola.
Simon Werner a disparu utilise le procédé désormais classique en cinéma (depuis Rashomon ?) de conter la même histoire de plusieurs
points de vue différents (4 ici), en découvrant à chaque fois de nouveaux pans de réalité.
En l'occurrence, le procédé est très habilement mené grâce à un scénario millimétré.
Nous sommes dans un établissement scolaire du 78, et un élève a disparu. Puis un autre. Puis encore un autre. Y'a t'il un tueur en série dans le coin ? Le prof de physique est bizarre,
l'entraîneur de foot aussi...
Fabrice Gobert possède un don particulier pour entretenir une sorte de suspense paranoïaque qui nous mène par le bout du nez : de la quasi certitude d'une catastrophe, on passe doucement à une
interrogation sur la banalité de tout ce qu'on a vu jusqu'à présent, avant de finir sur un dénouement qui remet à l'endroit l'ensemble de l'intrigue.
Je ne trouve pas que les dernières scènes apportent beaucoup au film, au contraire, je me serais arrêté pour ma part "cut" après la scène qui résout le cas Simon.
Une excellente surprise quand même, bien servie par de remarquables jeunes acteurs, et qu'on peut conseiller par exemple à ceux qui ont aimé Harry, un ami qui vous veut du bien.
Amore est une sorte de cauchemard pour le critique, en tout cas pour moi. Le film est tellement foisonnant en terme de références, de styles de mise en scène et de propos qu'on passe rapidement du plus grand énervement à une certaine émotion.
Un bon résumé pourrait être de dire que le réalisateur, Luca Guadagnino, a voulu livrer son Guépard : portrait d'une société en déliquescence à travers la chronique familiale d'une grande famille bourgeoise milanaise.
Les thématiques s'enchevêtrent donc sur le mode du "tout fout le camp" : le patriarche meurt, le fils vend l'affaire à des Indiens, la fille découvre son homosexualité, la mère tombe amoureuse façon Lady Chatterley, les pièces rapportées (la femme d'Edo) sont traitées avec une froide cruauté. Tout cela est montré à travers une mise en scène qu'on peut qualifier de pompeuse, voire pompière (ah, le plafond bleu de l'église, ou l'assiette d'écrevisses qui illumine le visage d'Emma), assemblage de très très gros plans, de quasi noir et blanc, de kaleidoscope, d'images floutées, de variation brusque de profondeur de champ, etc.
On passe tour à tour d'un repas filmé à la Desplechin, à une scène typiquement hitchcockienne (la musique de John Adams), en passant par du Pascale Ferran pur jus. Le dernier plan (à voir après un carton de générique de fin, attention) semble même sorti d'Oncle Boonmee.
On s'ennuie par moment, on s'interroge à d'autres et Tilda Swinton arrive à être à la fois énervante, touchante, parfois sublime.
Amore est tout entier tissé de paradoxes, c'est un grand film malade.
Si Des hommes et des dieux ne faisait "que" montrer que les
hommes sont frères, que la bonté est souveraine, que l'islam et la religion chrétienne sont deux rameaux d'une même branche, il ne serait qu'un film pontifiant dont les esprits cyniques
pourraient se gausser : "les mauvais films sont pavés de bonnes intentions", vous connaissez le discours.
Xavier Beauvois nous emmène bien plus loin que ça. Ce qu'il nous donne à voir, c'est l'itinéraire collectif et individuel de personnages placés dans une situation exceptionnelle : accepter on non
de mourir, collectivement, ou pas.
En effet, une des grandes réussites du film est de nous montrer comment le sentiment d'inéluctabilité grandit de façon irrémédiable : les neuf moines savent qu'ils vont être tués. Les seules
questions sont : quand, et par qui. A partir de ce moment, chacun suit une voix qui lui est propre : crise de la foi, assurance débonnaire, doute moral, hésitations métaphysiques, dureté
éprouvée, fatalisme tranquille. Au-delà de ces destinées individuelles, qui seraient déjà à elle seules palpitantes, le film ajoute une dimension de dynamique collective qui le projette vers un
niveau encore supérieur : comment chacun interagit avec l'autre ? Quelle influence a réellement frère Christian sur sa petite troupe ? Ces aspects sont très subtilement exposés, notamment par des
dialogues entre frères d'une rare intensité dramatique.
Il y a une troisième dimension au film qui est métaphysique, et qui renvoie chacun d'entre nous à sa propre condition. Je pense que c'est cette dimension qui va assurer au film un grand succès.
Les questions que se posent le moines sont celles que nous pouvons tous nous poser : quel est mon rôle sur cette terre, où et comment puis-je être le plus utile, où est le bon et le mauvais, où
est le sens ? Comme le dit en substance un des moines les plus modestes, partir ne ferait pas sens, ça ne ressemblerait à rien, et finalement ce n'est
même pas une option. La conséquence de cette magnifique interrogation rend presque compréhensible à un mécréant comme moi, les rites religieux catholiques les plus emblématiques, comme
l'eucharistie. Frère Christian l'explique dans une tirade un peu complexe mais lourde de sens : l'attitude des moines incarne le message d'amour de Jésus
sur cette terre.
La mise en scène est académique (comme le lance stupidement, comme une insulte, Murat dans Télérama), mais bien menée. Le jeu sur les oppositions sonores est superbe, l'intérieur du monastère est
toujours calme et serein, le contraste avec les évènements de l'extérieur étant particulièrement frappant.
Les moines gagnent une bataille acoustique contre un hélicoptère, à l'image de la bataille spirituelle qu'ils remportent sur la peur et la barbarie en restant à Thibérine. Un film qu'on
n'oubliera pas de sitôt.
Il y a une certaine jouissance à voir un film de facture classique, qui ne cherche pas midi à 14h, qui se contente de raconter une histoire avec de bons acteurs, une belle photo et une mise en scène discrète.
Nous sommes en Australie, dans les paysages absolument magnifiques de l'outback. Une famille heureuse : Dawn (étonnante Charlotte Gainsbourg), Peter, et leurs quatre enfants.
Peter meurt brutalement. Dawn et ses 4 enfants vont réagir chacun différemment, Simone pense que son père s'est réincarné dans l'arbre immense qui domine la maison, elle en parle à sa mère qui va progressivement y croire - ou en tout cas faire semblant. Dawn rencontre un homme. L'arbre semble se manifester de plusieurs façons : en envoyant ces habitants (grenouilles, chauves-souris) dans la maison, en laissant des tomber des branches, en faisant du bruit, en défonçant des canalisations avec ses racines...
Le film est avant tout l'histoire d'un deuil. Le gigantesque arbre symbolise parfaitement cette présence qui refuse de se laisser gommer, il agit comme un aimant et un miroir : il en attire certains et chacun voit ce qu'il veut y voir. La réalisatrice Julie Bertucelli trouve le ton juste pour évoquer cette histoire, grâce à une mise en scène fluide et élégante, une photo somptueuse et un montage très efficace. Le début est ainsi frappant d'efficacité sèche et douce à la fois. Vers le milieu du film, il y a une petite période d'enlisement provisoire, avant la fin qui retrouve le punch du début, jusqu'à un dernier plan très beau. Elle évite avec brio le piège du pseudo film fantastique. Le film n'est toutefois pas tout à fait exempt d'une certaine mièvrerie et son scénario est un peu trop prévisible mais au final, c'est une réussite que je conseille d'aller voir. J'oubliais : la petite actrice qui joue Simone est remarquable.
Im Sang-soo fait partie de cette nouvelle vague de cinéastes coréens, extrêmement intéressants, qui nous offrent depuis quelques années une salve de films remarquables comme peu de nations peuvent le faire.
De Im Sang-soo on se souvient d'un excellent film, Le vieux jardin, non critiqué pour l'instant sur ce blog, et du bouffonnant et très étonnant The president's last bang.
Présent à Cannes 2010, The Housemaid mérite vraiment le détour. La réalisation y est brillante : plongée, contre-plongée, champ / contrechamp subtilement dosés, montage rythmé et subtil, décors ébouriffants, jeux des acteurs très fins (sublime Jeon Do-Yeon, déjà excellente dans Secret Sunshine), excellents seconds rôles (la vieille servante). C'est presque trop beau pour paraître vrai.
L'intrigue, remake d'un classique coréen si j'ai bien lu, est digne des grands thrillers psychologiques style Clouzot (je pense aux Diaboliques) ou Hitchcock (veine Notorious, ou Psychose).
Extrême sensualité (oui, oui, voir au dessus un simple aperçu), suspense, mise en scène franchement baroquisante (cf la dernière scène, onirique), récit par ailleurs limpide, critique sociale balzacienne, le film est donc tout cela à la fois et au final une réussite. La première scène est à montrer dans toutes les écoles de cinéma comme un exemple de montage parfait.
Le voyage que propose Les derniers jours du monde est une expérience qui dépasse celles que procurent la plupart des films.
La fin du monde est là. Sans l'être. Dans la tête du personnage principal (exceptionnel Mathieu Amalric, une fois de plus), c'est comme si elle n'existait pas. Son amour pour Lae, la mort de ses parents, sa femme (excellente Karin Viard), sa fille et son écharpe : tout cela compte plus pour lui que l'apocalypse. Peut-être est ce pour cela qu'il traverse les villes et les pays sans succomber à l'hécatombe générale.
Discrètement, l'ambiance d'apocalypse est pourtant installée avec un brio assez exceptionnel par les frères Larrieu : un vol d'hélicoptère, une patrouille sur le Lot d'encagoulés sur zodiac, une eau jaune qui sort du robinet, des explosions, une pénurie de papier, des vautours, une chouette, un hôtel rempli de cadavres.... tout cela est à la fois brillant et distant.
Le film ressemble à une fusion Dardenne-Desplechin / Kubrick-Lynch. Il doit sa sourde et profonde vitalité à une brochette d'acteurs/actrices exceptionnelle.
Dépaysant, comme un mauvais rêve dont on aime se souvenir.
C'est bizarre de penser qu'en 1995 Toy story constituait une sorte d'innovation ultime : film d'animation entièrement numérique. On était globalement surpris que cette modernité extrême puisse
susciter autant d'émotion que les bons vieux Disney .... En 2010, c'est presque l'inverse : on est surpris de voir apparaître dans le paysage numérique un dessin animé à l'ancienne, comme
L'illusionniste.
Toy story 1 (et 2 aussi) avaient impressionné par leur qualité d'émotion, de second degré, d'intelligence... L'opus 3 réunit les mêmes qualités, avec en plus, ce sentiment diffus et
profond que provoque la nostalgie et la claire perception du temps qui passe. Ce qu'ont raté dans les grandes largeurs les Bronzés, Pixar le réussit à la perfection : comment jouer avec les
sentiments de ceux qui ont vu en 1995 l'original et combler en même temps les nouveaux venus ?
Réponse :
- en recyclant habilement le meilleur des origines : un Buzz l'éclair version hispanique irrésistible
- en innovant brillamment dans le sadique : l'ours qui sent la fraise, vrai/faux méchant tout à fait machiavélique et déstabilisant
- en maniant le second degré avec brio : l'idée fabuleuse d'une Barbie et d'un Ken plus vrais que nature, dans des camps opposés
- en jouant juste ce qu'il faut avec les émotions : la dernière scène de la transmission des jouets, qui arrive à être profondément touchante sans être larmoyante
Toy Story 3 ne bouleverse pas le monde l'animation, comme a pu le faire le génial Fantastic Mr Fox en ce début 2010, mais il constitue une incontestable réussite pour Pixar,
semblant décidément condamné à éviter l'échec.
Je n'étais que
moyennement enthousiaste à l'idée d'aller voir le dernier Stephen Frears : et j'avais tout faux. Tamara Drewe est en effet un film tout à fait plaisant.
Nous sommes à la campagne, dans une drôle de chambre d'hôtes n'abritant que des écrivains en train d'essayer d'écrire (et n'y arrivant que très partiellement). Le mari de la tenancière, très
(trop) dévouée, est lui au contraire un écrivain à succès, adultère et cynique à souhait.
Dans ce petit monde rance et rural, une jeune femme sexy originaire du village et qui s'est fait refaire le nez vient semer la zizanie (et un peu plus) : Tamara Drewe.
A travers 4 saisons les couples vont se former, puis se défaire, chacun des protagonistes semblant subir plus ou moins directement les conséquences des actions d'autres, en particulier celles de
l'amour juvénile et effréné d'une jeune collégienne (cf photo) du village pour une star de rock. S'en suit une sorte de carrousel sentimental qui donne au film des airs de Songes d'une nuit
d'été.
Oh, bien sûr, Tamara Drewe ne marquera pas l'histoire du cinéma, mais on passe franchement un bon moment car le talent de Frears est celui d'un vieux routard efficace, le scénario est
millimétré et le casting franchement réussi, du rock star (une sorte de Prince blanc) aux vaches noires et blanches qui jouent un rôle déterminant dans cette histoire, en passant par les
collégiennes, très ... anglaises.
Le contentement ne serait que superficiel si la fin ne venait mettre une touche de comédie noire, à travers une accumulation de circonstances aussi drôles qu'inattendues : une spécialité anglaise
de surprendre tout le monde par une péripétie dramatique et pourtant drôle, se concluant en l'occurrence par un nez cassé.
Voilà un film dans lequel on a beaucoup de mal à entrer, et ... duquel on sort difficilement.
Cela commence dans le Nord, dans les Flandres. Les hommes, les femmes, les moeurs sont rudes. Demester est amoureux de Barbe, qui est amoureuse de plusieurs garçons. Tout cela est filmé d'une façon très abrupte, les dialogues sont parfois difficilement audibles, les rapports sexuels expéditifs et les sentiments à peine esquissés. Les Dardenne, en comparaison, semblent tourner des comédies tellement Flandres est dur, froid, triste.
Puis les quelques jeunes hommes que l'on vient de suivre partent en guerre dans une métaphore de pays désertique et semble-t-il plutôt arabe (l'Algérie, le Moyen Orient...). Il vivent là des expériences déjà montrées dans d'autres films (tuer des innocents, violer des femmes, perdre des amis au combat, être perdus, avoir peur, voir des hommes torturés...) comme Full Metal Jacket, par exemple. Dumont filme ces parties un peu maladroitement, même si certaines scènes sont très efficaces, abordées absolument frontalement, avec la volonté manifeste d'éviter toute fioriture.
Le film alterne alors des scènes de guerre dans le désert et des scènes dans les Flandres autour de la très belle actrice Adelaïde Leroux, trouvant dans cette alternance un équilibre fragile, intriguant et finalement assez séduisant. Il y a dans la façon de filmer de Dumont un petit quelque chose qui rappelle Terrence Malick.
Flandres n'est pas un film à regarder pour se remonter le moral un dimanche après-midi pluvieux de novembre (sauf avant une pendaison programmée, peut-être), mais c'est un film qui peut difficilement laisser indifférent. Grand Prix du jury, Cannes 2006.
Laura est seule. Désespérément seule. De temps à autre, elle sort et ramasse un mec, qui la baise vite
fait. Elle raconte des bobards à sa mère, son employeur, son frère. Elle se masturbe en regardant le couple de voisins, heureux.
Nous sommes fin janvier. Une page du calendrier se tourne, Laura coche en rouge la date du 29 février. Chaque jour qui passe est marqué d'une croix noire. Le film avance, comme un train lancé
lentement et inéluctablement contre un mur, vers cette date fatidique.
Un jour de janvier, Laura rencontre Arturo, avec qui elle débute un jeu sadique. Arturo se présente le soir, elle se livre à lui et à ses caprices sexuels. A chaque fois, il vont plus loin. Un
peu dans la scatologie, puis dans la violence. Pourquoi ? Pour exister ? Peut-être vaut-il mieux être la victime consentante d'un sadique que de ne rien être du tout ? Laura est elle plus
masochiste, tendance suicidaire, qu'Arturo est sadique ? Ou est ce que le but du film est de faire converger la violence vers cette date du 29 février, et pourquoi ?
Année bissextile est un très beau thriller psychologique. Tourné quasiment en plans fixes et dans le huis clos d'une chambre, il trouve un souffle qui nous scotche jusqu'à la fin. Bien
que bien moins impressionnant au niveau de la mise en scène, il me rappelle l'excellent Fausta : même
maîtrise du récit, même talent de l'actrice principale. Cette dernière rend le film crédible et émouvant, elle crépite comme un éclat d'humanité au milieu de la solitude.
Je ne suis pas objectif quand je parle de ce film pour plusieurs raisons :
1 - j'adore Mathieu Amalric
2 - je fais partie de ceux qui ont vu (en vrai) le spectacle New Burlesque, à Nantes, au hangar à bananes, en 2007
A ceux qui ne savent pas ce qu'est ce spectacle, il faut imaginer un strip tease trash, les Folies Bergères à la sauce Cramps, une Yvette Horner shootée aux amphets, quelque chose de complètement ahurissant, provocateur et tendre à la fois, maniant le xième degré à la perfection. Mimi Le Meaux, Kitten on the Keys... elles sont toutes superbes, plantureuses et attendrissantes à la fois. Roky Roulette, sorte de Iggy Pop sur ressort, seul homme de la troupe, assure comme une bête.
Bon, et le film alors ? La tentation serait grande de répondre : on s'en fout, tellement le portrait collectif de notre bande de strip-teaseuse post ringardes se suffit à lui-même. Oui, un simple documentaire aurait déjà suffit à notre bonheur : pleines d'énergies, tellement américaines par leur positivisme béat, insouciant et pragmatique (cf la scène de l'amant éjaculateur précoce). Quelles personnalités ! Quel beau tableau de la vie On the road !
Amalric souhaite ajouter un prétexte personnel en présentant son propre personnage comme un producteur déchu, devant rallier nuitamment Paris pour (à la fois) récupérer ses 2 garçons pour le week end et trouver une salle à Paris pour sa troupe. Le prétexte, s'il paraît accessoire au début, finit par trouver sa justification dans la juxtaposition de ce groupe de femmes décidées, enjouées, et de ce cérébral ironique - si vieille Europe.
Ainsi, est ce finalement le contact de 2 mondes que le film donne à voir, toujours à la bordure ouest du plus ancien des deux, comme longeant la frontière invisible, qui ne pourra être dépassée que lors d'un passage dans une île de l'Atlantique.
Sur cette île, les deux mondes peuvent enfin converger, charnellement du moins, dans l'ambiance délétère (et un peu facile) d'un vieil hôtel abandonné.
Tournée est - décidément - une expérience avant d'être un film (de la colle sur un téton, le bruit d'un flipper dans un bar, une chanson à la guitare quand tout le monde devrait dormir, un livreur de pizza au coucher du soleil à St Nazaire...). Allez-y.