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Christoblog

Articles avec #j'aime

Les habitants

Le dernier film du génial Raymond Depardon repose sur un dispositif à la fois modeste et génial.

Depardon se promène en France avec une vieille caravane, et invite les quidams rencontrés dans la rue à poursuivre leur conversation dans la caravane.

Le résultat est émouvant et glaçant. 

On est d'abord extrêmement surpris de la profondeur des conversations. Bien sûr, Depardon a probablement éliminé toutes les conversations insignifiantes au montage, mais ce qui reste dresse un tableau à la fois complet et impitoyable de la condition humaine : appréhension de s'engager dans la vie d'adulte, incommunicabilité entre les êtres, espoirs et déceptions...

Si les relations d'amitiés ou parents/enfants sont assez touchantes dans le film, on ne peut être qu'attérés par ce que les différentes conversations donnent à voir des relations hommes/femmes dans la France d'aujourd'hui : divorce, violences conjugales, femmes abaissées au rang d'objet sexuel (la terrible conversation des deux potes de banlieue), incompréhension mutuelle (le couple dans lequel la femme ne supporte pas de dormir avec un homme), légèreté coupable du garçon qui ne veut plus de sa copine si elle veut garder son bébé ("elle n'a même pas le permis").

Edifiant, le film de Depardon ne nous encourage pas à être optimiste quant à l'humanité. Au final, si on excepte le premier couple et dans une moindre mesure le dernier, le tableau présenté est surtout empreint de solitude, d'espoirs incertains et de craintes réelles.

Raymond Depardon sur Christoblog : La vie moderne (****) / Journal de France (**)

 

3e  

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Green room

Après le très réussi Blue ruin, j'attendais un peu Jeremy Saulnier au tournant. Son second film allait-il décevoir, comme c'est si souvent le cas ?

Eh bien la réponse est oui et non. 

Oui, si on s'attendait à un changement radical de style, non, si on aime le film de genre remarquablement écrit, sec et étouffant.

Encore plus que Blue ruin, Green room est oppressant de bout en bout. Le script est minimal : une bande de jeune rockers est témoin d'un meurtre dans un club punk-rock néo-nazi isolé (oups, c'est ballot !), et s'enferme dans une pièce, alors que le patron du lieu cherche à les exterminer un par un.

C'est simple, efficace, et parfois un peu gore. En réalité, l'action est moins sanglante qu'on peut le craindre pendant tout le film, et c'est sûrement là sa force. Saulnier filme merveilleusement bien les scènes d'action comme celles de répit, et instille dans Green room cet humour un peu distant et ironique qui irriguait déjà son précédent film.

Le scénario s'ingénie à nous jouer quelques tours, sans jamais tomber dans la surenchère, et donne l'impression de filer droit comme une flèche à travers ce groupe de personnages complètement paumés, qui possèdent chacun une silhouette, une personnalité bien dessinée. Saulnier possède aussi un talent remarquable pour installer en quelques plans l'ambiance d'un lieu.

De la belle ouvrage, à déconseiller cependant aux âmes sensibles et aux enfants de moins de 12 ans.

Jeremy Saulnier sur Christoblog : Blue ruin (***)

 

3e  

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Lenny

Ce qu'il y a de frappant quand on voit un chef-d'oeuvre un peu ancien, c'est de constater à quel point le talent des grands réalisateurs reste évident malgré le temps qui passe. 

Nos yeux ne sont plus forcément habitués à ce grain de noir et blanc, au son parfois un peu déficient, gavés que nous sommes par l'enchaînement des sorties à la trame médiocre mais à la technique irréprochable. Il ne faut pourtant que quelques minutes pour se laisser happer par l'incroyable maestria de Bob Fosse, ici au meilleur de sa forme et peut-être à ce moment-là le meilleur réalisateur du monde.  

Deux ans avant, Fosse a réalisé le sublime Cabaret, et quatre plus tard il signera un des plus beaux films de tous les temps, All that jazz, justement récompensé par la Palme d'or à Cannes en 1980. Bob Fosse n'aura réalisé durant sa carrière que cinq films. Il aura finalement plus exercé comme chorégraphe et metteur en scène de comédies musicales que comme cinéaste, considérant les films comme une autre façon de parler de lui-même, ce qui l'intéresse avant tout.

En évoquant la vie plutôt triste de Lenny Bruce, comique provocateur inventeur du stand-up dans les années 50/60, il cherche à décrire l'hypocrisie de l'Amérique mais aussi, et surtout, le souffle de liberté (sexe, drogue, idées, excès en tout genre) que lui-même expérimentera tout au long de sa vie agitée.

Dustin Hoffman et Valérie Perrine (qui reçoit le prix d'interpértation féminine à Cannes) réussissent tous les deux une incroyable prestation, mais ce que je retiens du film c'est la perfection du montage, l'admirable complexité de la construction (le film alterne les spectacles reconstitués, les témoignages a posteriori et les scènes de vies réelles), la qualité de la photographie et la virtuosité de la mise en scène.

Peu de films d'aujourd'hui (à l'image de La vie d'Adèle) peuvent revendiquer d'être à la fois émotionnellement extrêmement fort et plastiquement admirable, tout en offrant une riche palette de thématiques différentes. Lenny fait partie de ces films qui impressionnent votre rétine et votre cerveau simultanément, et avec la même force.

 

4e  

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Johnny got his gun

A l'occasion de la sortie du film Dalton Trumbo, le 17 avril, je reviens sur le film majeur de ce réalisateur :

Histoire d'une âme

Johnny got his gun s'ouvre sur un plan culotté. L'écran est complètement noir pendant une dizaine de secondes, on entend juste le bruit d'une respiration.

Puis on découvre trois chirurgiens en contre-plongée qui évoquent ce qu'il voient. Cette vue subjective (le spectateur est brutalement placé à la place du personnage principal), donne la tonalité et l'ambition du film : donner à ressentir la situation d'un homme qui a perdu ses jambes, ses bras, ses yeux, ses oreilles et sa bouche.

L'action du film se situe durant la première guerre mondiale. Johnny vient de subir l'horrible accident qui le réduit à l'état de "tas de viande" (a piece of meat), comme il le dit lui-même. Les médecins pensent qu'il n'est pas conscient, mais Johnny, s'il a perdu les sens, n'a pas perdu son âme.

Johnny se souvient. Johnny rêve. Puis Johnny, dans un vertige métaphysique, se demande comment savoir s'il rêve ou pas. Alors que les scènes au présent sont tournées dans un joli noir et blanc, les scènes de souvenirs ou de rêves le sont en couleur. Les deux premières sont de purs souvenirs, mais la troisième scène mentale donne à voir un drôle de colosse blond (incroyable Donald Sutherland), qui s'avère être Jésus parlant à un groupe de futurs soldats morts. 

La force de Johnny got his gun tient avant tout à cet incroyable postulat : nous allons être dans la tête d'un homme pendant 1h50, entendre ce qu'il pense, ressentir ce qu'il sent, voir ce qu'il imagine.

 

Oeuvre totale

Après une ouverture très classique, Johnny got his gun s'envole vers des sommets à la fois oniriques (avec licorne et visite des morts au programme) et triviaux (la sensation qu'un rat va dévorer le visage de Johnny). Ils sont rares les films qui parviennent à la fois à nous emmener dans des mondes imaginaires et à nous conter des histoire bassement, affreusement réelles : je ne vois qu'Elephant man de David Lynch et Mysterious skin de Gregg Araki, pour réussir cette fusion des contraires à très haute densité émotionnelle.

Si le film de Trumbo est assez classique dans sa forme (rien à voir avec la virtuosité des réalisateurs du Nouveau Hollywood qui émergent à cette époque), il réussit une prouesse rare et estimable : allier l'esthétique du film à une réflexion politique, émoitonnelle et métaphysique.

A me lire, certains qui ne connaissent pas le film craindront le pensum à la Tarkovski. Qu'ils se rassurent, c'est plutôt Hitchcock que le film évoque. Il est une tranche de vie magnifique, un plaidoyer anti-militariste bien sûr, mais aussi un thriller psychologique :  Johnny pourra-t-il sortir de sa prison intérieure et communiquer avec son entourage ? Si oui, comment et que deviendra-t-il ? Sa vie a-t-elle encore un sens ? Que l'extérieur peut-il pour lui ?

 

Coup d'essai, coup de maître

Seul film de l'écrivain et scénariste Dalton Trumbo (tiré se son propre roman paru en 1949, quelques jours après le début de la deuxième guerre mondiale), Johnny got his gun est sorti en 1971 et a emporté le Grand Prix du Jury à Cannes cette année-là, en pleine guerre du Viet Nam. Il est parfois considéré comme le plus grand film anti-militariste jamais tourné, entraînant avec lui un large spectre de fans absolus, de John Lennon à ... Metallica (la video du morceau One s'appuie sur les images du film)

En revoyant Johnny pour répondre à l'invitation du Bleu du miroir, dans une jolie édition DVD proposant des bonus intéressants, la force du film m'apparaît intacte. Sans être génial au sens cinématographique du terme, il est porté par une énergie souterraine d'une incroyable intensité, qui sidère et dérange à la fois. La force qui a permis à Trumbo de réaliser son film contre le système des studios iradie de la pellicule. Il faut dire que le pauvre, inscrit sur la fameuse liste noire, avait déjà eu à lutter contre le système. 

Aujourd'hui, certains détails m'apparaissent, que je n'avais pas remarqué lors de ma première vision, comme cette scène osée où il me semble que l'infirmière est en train de masturber Johnny, et comme de nombreuse allusions psychanalytique et/ou surréalistes (le père mort est avec la fiancée de Johnny, etc). 

Ces éléments rappellent que Luis Bunuel et Salvador Dali furent sollicités par Trumbo pour travailler sur le film. Ils refusèrent tous deux, Bunuel se contentant d'écrire le texte du Christ dans le film. Bunuel avait lui-même failli adapter le roman de Trumbo en 1965.

Puissant, troublant, bouleversant : Johnny got his gun fait partie de ces films dont le fond prime sur la forme. Ce sont ceux que je préfère.

 

3e  

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Les Ardennes

Au début, on a l'impression d'avoir vu ce type d'histoire mille fois : deux frères, un braquage qui tourne mal, l'un qui s'en sort et l'autre pas.

Que le frère qui échappe à la taule pique la copine de l'autre renforce le sentiment qu'on va assister à un énième ersatz de cinéma social, façon Dardenne (justement), mais en flamand, c'est à dire violent.

C'est d'ailleurs en partie vrai. Dans sa première partie, le film oscille entre de très bons moments lors desquels la sensibilité du casting fait merveille, et d'autres, qui semblent un peu convenus. La mise en scène de Robin Pront s'affirme dès les premiers plans comme tape à l'oeil, et plutôt agréable à regarder, même si elle semble essayer successivement toutes les possibilités de cadrage et de focale que le cinéma permet !

Vers le milieu du film, alors qu'on commence à s'intéresser vraiment à l'issue du conflit larvé entre les deux frères aux personnalités si différentes, Les Ardennes glisse tout à coup vers un tout autre genre : règlement de compte très noir et franchement gore, dans un décor de nature sauvage et inquiétante. Oui, je parle ici des Ardennes, montrées comme si c'était l'enfer sur terre. 

On aura rarement vu récemment au cinéma un décor aussi bien filmé. On peut d'ailleurs presque ranger dans ce décor le formidablement inquiétant acteur Jan Bijvoet, vu dans le décapant Borgman.

Le cinéma de Pront devient alors glaçant et jouissif, pourvu qu'on apprécie les rebondissements sanglants, l'équarissage de corps humain et les twists improbables. Le film rappelle alors un peu ceux du jeune Jeremy Saulnier (Blue ruin).

Avec un coup d'essai aussi frappant, et malgré les imperfections d'un premier film dans lequel il a voulu trop en mettre, Robin Pront semble promis à un grand avenir.

 

3e  

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Taklub

Présenté à Cannes en 2015 dans la section Un certain regard, et sorti d'une façon hyper-confidentielle en salle en 2016, Taklub est un film aux frontières de la fiction et du documentaire.

Le film décrit le quotidien de plusieurs Philippins un an après le passage du terrible typhon Haiyan, qui détruisit quasi intégralement la ville de Tacloban, y faisant plus de 10 000 morts.

On y suit le destin d'un homme qui perd sa femme et ses cinq enfants dans l'incendie d'une tente de fortune (scène terrible d'une densité incroyable), celui d'une femme divorcée qui tient un petit restaurant et qui a perdu ses deux enfants, celui d'un homme qui doit à l'inverse élever les deux siens alors que sa femme est décédée. On suit aussi un jeune garçon qui élève sa soeur alors que leurs deux parents sont morts.

OK, ce n'est pas gai, gai.

Taklub est un film dérangeant, austère, âpre, qui parvient parfaitement à réstituer le sentiment d'extrême précarité qui règne dans ce type de situation. Si on y retrouve le talent habituel du cinéaste philippin pour faire entrer un souffle de réalité extrêmement puissant dans l'image, il faut quand même considérer qu'il s'agit d'une oeuvre mineure dans sa carrière.

Mendoza réussit à captiver à quelques moments (les tests ADN, le glissement de terrain...), mais il manque au film quelque chose pour séduire complètement. Peut-être un scénario ?

Brillante Mendoza sur Christoblog : Kinatay (**) / Lola (**) / Captive (***) / Thy womb (***)

 

2e

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Quand on a 17 ans

On ne peut pas dire que le dernier Téchiné fasse durer longtemps le suspense : il ne nous faut que quelques instants pour sentir qu'il y a une attirance amoureuse entre les deux jeunes personnages, Tom et Damien.

La question qu'explore la film, c'est la suite. A partir de la naissance évidente de ce sentiment, que les deux garçons acceptent d'ailleurs plus ou moins, que va-t-il se passer ? 

Il faudra plusieurs trimestres et un certain nombre d'évènements tragiques ou heureux, pour que nous ayons la réponse, que je ne dévoilerai pas ici (mais, bon, hein, on s'en doute un peu).

La qualité du film ne tient ni à la mise en scène de Téchiné (tantôt académique, tantôt expressionniste), ni au scénario de Céline Sciamma (un peu cousu de fil blanc), mais à l'incroyable prestation des comédiens.  

Si les deux jeunes, Kacey Mottet Klein et Corentin Fila, sont très bien dans l'expression de multiples nuances, c'est surtout la sidérante prestation de Sandrine Kiberlain qui emporte le film. Il lui suffit d'une réplique ("Je t'écoute") pour élever le film vers une montagne d'émotion. Cette actrice, qui m'a parfois décontenancé, assume son âge avec une élégance qui laisse pantois et admiratif.

Quand on a 17 ans est donc un beau film français à la trame narrative ample et ambitieuse. Il excelle dans la peinture de certains milieux, malgré quelques maladresses de dialogues et certaines longueurs. 

Au final, le film de Téchiné marque peut-être le définitif avènement de la relation amoureuse homosexuelle dans le cinéma mainstream (après La vie d'Adèle et La belle saison) : c'est à la fois son mérite et sa limite.

 

2e

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Soleil de plomb

Dans le tourbillon cannois de 2015, un film me laissa à la fois séduit et perplexe : Zvizdan, depuis renommé en Soleil de plomb.

Il faut dire que je ne suis plus habitué à recevoir une proposition narrative aussi généreuse et originale que celle de Dalibor Matanic.

Pour résumer, le film propose trois histoires. 1991 : un jeune couple veut s'aimer, mais le futur conflit va tuer cet amour naissant. 2001 : une fille et une mère reviennent dans leur maison, alors qu'un ouvrier travaille à la restauration de cette dernière (je veux dire, de la maison, même s'il s'occupera fort habilement de la fille). 2011 : un homme revient dans son village, mais il ne vit pas avec sa femme et sa fille. On comprend à chaque histoire que le noeud de l'intrigue réside dans le fait qu'un des membres de la troupe est serbe, ou croate, et réciproquement.

Les rapports entre les histoires sont ambigus : elle n'ont rien à voir entre elles, et en même temps, elles semblent se dérouler dans les mêmes endroits et sont jouées (au moins en partie) par les mêmes acteurs/trices. L'installation est troublante, il faut un temps pour comprendre ce à quoi on assiste.

Pour compliquer le tout, il existe des rapports subtils entre les histoires (des personnages tapent dans leur assiette dans les épisodes 1 et 2, les scènes de bains dans le lac se répètent, il y a des photos évoquant des épisodes précédents sur les tombes) : bref, le film joue beaucoup sur une sorte d'ambiguïté dans le genre Jamais tout à fait la même, ni tout à fait une autre...

Soleil de plomb est compliqué et - à la fois - agréable à regarder. C'est suffisammant rare pour être remarqué.

 

3e  

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Les ogres

Peu de films laissent une telle impression de trop-plein épanouissant.

A bien chercher dans ma mémoire, je ne vois guère, dans des genres très différents, que La vie d'Adèle et Les chansons que mes frères m'ont apprises pour rivaliser avec Les ogres en puissance émotionnelle, ET simultanément en maîtrise technique. Ou, si on remonte un peu plus loin dans le temps, le cinéma de Cassavetes.

Léa Fehner parvient en effet ici à concilier le brio d'une mise en scène à la fois réfléchie et possédée à l'intensité des sentiments. Qui pourrait rester insensible à cet incroyable personnage de M. Déloyal, joué par l'excellent Marc Barbé, à la fois troublant, séduisant et horripilant ? La scène d'explication de la sodomie aux enfants du centre aéré restera comme un des moments les plus zarbis qu'on ait pu voir au cinéma en 2016.

A côté de ce personnage hors norme, il faut voir l'incroyable habileté de la jeune réalisatrice à laisser une place à chacun des personnages. Adèle Haenel est exceptionnelle dans un rôle qui commence à lui coller (un peu trop) à la peau, celui de la fille cash qui ne s'embarrasse pas d'états d'âmes. Mais François Fehner campe un chef de troupe charismatique, Lola Dueñas une femme fatale irrésitiblement hispanique... etc. Un des inombrables mérites du film est de laisser chacun exprimer sa personnalité. Il n'est pas un membre de la troupe qui puisse s'estimer délaissé par la caméra virevoltante de Léa Fehner.

On est tour à tour bousculé, surpris, séduit par le capharnaüm poétique de cette troupe de comédiens itinérants dans laquelle on aimerait s'incruster, et qui fait peur à la fois. La vie, le sexe, l'amour, le théâtre, les stations balnéaires, la mort, la maladie, les vaches et Tchékhov : rien ne résiste à la furia pleine de sérénité de Léa Fehner.

Le meilleur moment de cinéma de 2016. Pour l'instant.

 

4e  

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Chala, une enfance cubaine

Il est des films qui ne l'emportent sur les autres que par la force de leur élan vital. 

Ils ne sont ni spécialement novateurs dans leur forme, ni essentiels dans leur contenu, mais ils possèdent quelque chose devenu très rare dans le cinéma d'aujourd'hui : une force brute qui balaye toutes les réticences.

Dans ce film cubain, cette force découle principalement de la qualité du scénario, du jeu puissant des acteurs et de leur sincérité.

A l'heure de la visite d'Obama à Cuba (quel timing extraordinaire !?), nul doute que vous serez nombreux, amis lecteurs, à suivre ma recommandation pour passer un moment merveilleux à La Havane.

Il est rare que les bons sentiments fassent les bons films, et c'est pourtant le cas ici. Peut-être parce que le tableau de la société cubaine actuelle y est à la fois percutant et cruellement réaliste. Son immense succès local intrigue, et en même temps séduit : le film est clairement critique envers le régime, qui pourtant ne l'a pas censuré.

Mais l'intérêt de Chala n'est pas principalement politique. J'ai adoré l'incroyable galerie de personnages : les deux jeunes enfants sont EXTRAORDINAIRES, les parents de Chala, l'institutrice, le patron du foyer... tout ce beau monde est littéralement habité par le film. Les acteurs sont déliceux à regarder.

On pleure et on rigole pendant Chala, avec une puissance qui rappelle le cinéma italien de la grande époque, sa faconde, sa rapidité, son énergie.

Si le début du film peut laisser croire à un penchant un peu trop démonstratif, on est vite rassuré : la réalité s'impose dans un maelstrom séduisant, dans lequel les sentiments s'entrechoquent. L'Europe paraît atrocement vieille, comparée à l'explosion d'énergie euphorisante que propose Ernesto Daranas.

A voir absolument.

 

4e  

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A perfect day

Il y a quelque chose de vraiment étonnant dans le fait que les espagnols savent parfaitement faire des films qui semblent américains.

L'efficacité de la mise en scène, le réalisme impressionnant des décors, le rythme bien balancé du montage, les prestations des acteurs juste en deça du cabotinage : tout concourt à faire de A perfect day un film aux allures US.

Certains ont parlé d'une sorte de MASH de l'humanitaire, mais le film d'Altman était grinçant, alors que Benicio del Toro et Tim Robbins donnent plutôt ici une tonalité désabusée aux (més)aventures des personnages. On n'est pas dans la dénonciation ou la parodie, mais plutôt dans le constat absurde et résigné.

Le côté picaresque de la recherche de la corde est parfaitement exploité par un scénario très malin, dont la chute finale constitue le point d'orgue ironique.

Roublard, distrayant et instructif.

Leon de Aranoa sur Christoblog, c'est aussi le beau et très différent Amador (****)

 

3e  

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Room

Le sujet de Room est le sujet casse-gueule par excellence.

Pour résumer, et en spoilant le moins possible, le film raconte l'histoire de Joy, une jeune fille enlevée et séquestrée par un malade dans sa cabane de jardin. Après deux ans de captivité, Joy a un enfant, Jack, qui est donc élevé jusqu'à ces cinq ans dans une seule pièce, d'où le titre du film.

La liste est longue des façons dont le film aurait pu être raté. Il aurait d'abord pu être glauque et malsain, installant le spectateur dans la peau d'un voyeur honteux. Il aurait pu être insupportable en installant des processus de terreur pure. Il aurait enfin pu être inutilement larmoyant.

Au final Room n'est rien de cela : c'est un film délicat, sensible, intelligent, dont on sort le moral regonflé à bloc. C'est tout à fait étonnant qu'un film bâti sur un sujet aussi terrible puisse faire un tel effet sur le spectateur.

Le réalisateur irlandais de 49 ans, Lenny Abrahamson, complètement absent de mes radars jusqu'à aujourd'hui, fait preuve d'une maestria incroyable. Il utilise à la perfection tout l'arsenal de la mise en scène et du montage au service de son histoire, sans fanfaronner, et avec une modestie géniale.

Brie Larson, déjà remarquée pour son incroyable prestation dans States of grace, fait ici un sans faute de bout en bout. Le jeune acteur, Jacob Tremblay, est tout simplement exceptionnel. Souvent filmé en très gros plan, il parvient à exprimer une immense palette d'émotions. Lenny Abrahamson s'avère être un remarquable directeur d'acteur.

Room est un film dont on peut parier sans crainte qu'il laissera un impérissable souvenir dans la tête de tous ceux qui l'auront vu.

 

4e  

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Tempête

Le cinéma de Samuel Collardey, toujours à la limite du documentaire et de la fiction, est fortement tributaire de la qualité de ses acteurs. 

Dans son avant-dernier film, Comme un lion, je trouvais que tout sonnait faux. Dans Tempête, c'est exactement le contraire qui se produit : l'acteur Dominique Leborne est exceptionnel et son prix d'interprétation à Venise est amplement mérité.

Mais avant d'aller plus loin, il faut décrire le dispositif du film : Dominique Leborne joue son propre rôle, ainsi que ses deux enfants. Tous les trois rejouent leur vie, en quelque sorte scénarisée. Et pour tout dire, il y a du lourd : conditions de vie précaire, divorce qui se passe mal, grossesse non voulue et interrompue pour raison thérapeutique, difficultés de communication en tout genre. On pourrait facilement verser soit dans une thérapie collective sans grand intérêt pour le spectateur, soit dans un auto-apitoiement exhibitioniste qui serait gênant à regarder, soit dans les deux. 

Par miracle, le film évite ces deux écueils : il est parfaitement "regardable" si on ne connaît pas son principe. Sa réussite doit bien sûr au charisme exceptionnel du personnage principal, mais aussi à la mise en scène limpide et assurée de Collardey, et peut-être plus encore à son montage rigoureux, proche de la perfection. Il se dégage de certaines scènes une émotion intense (je pense au dialogue entre le père et la fille vers la fin par exemple) qui m'a rappellé la puissance émotionnelle brute de ... Cassavetes. 

Au-delà de toutes ses qualités, Tempête est également intéressant par ce qu'il montre de la dure condition de pêcheur : peut-être le plus dur des métiers qu'on puisse aujourd'hui exercer.

Une franche réussite.

Samuel Collardey sur Christoblog : Comme un lion (*)

 

3e 

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L'histoire du géant timide

Il arrive qu'on fasse parfois en Festival une découverte bouleversante. Ce fut le cas pour moi au Festival d'Arras 2015, avec Virgin Mountain. Apprendre quelques semaines plus tard que ce film islandais au sujet un peu aride allait être diffusé en France m'a procuré une joie sans mélange : nous sommes bel et bien le pays de la cinéphilie.

Fusi est obèse, et sa libido est faiblarde, pour ne pas dire inexistante. Et le manque de libido, dans notre société, est mal considéré. Donc Fusi a des problèmes : quand il refuse une pute gentiment offerte par ses collègues de boulot, ou quand il sympathise avec une petite fille et qu'on le soupçonne immédiatement de pédophilie.

Fusi n'est pas stupide. Fusi n'est même pas gentil. Fusi regarde les autres êtres humains avec bienveillance. Il n'aime pas aller vite, il prend son temps. C'est un taiseux, un contemplatif, un manuel, un patient. Il a l'intelligence pratique. Il est un personnage magnifique, un des plus beaux que le cinéma nous ait donné récemment.

Le réalisateur islandais du film, Dagur Kari, possède un talent solide, et il dirige très bien ses acteurs. L'immersion dans la réalité islandaise est très efficace (c'est gris !).

L'histoire du géant timide est un film qu'il faut absolument découvrir, sorte de leçon de choses sur la nature humaine, et formidable introduction à l'état d'esprit islandais, dont le parler-vrai flirte toujours avec la brutalité : "Merci de ne m'avoir pas tuée", dit la jeune femme à Fusi qui l'a ramenée chez elle !

Une pépite.

L'islande sur Christoblog : Béliers (****)

 

3e 

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Un jour avec un jour sans

Certains trouvent que les films de Hong Sang-Soo se ressemblent tous, au prétexte qu'ils mettent toujours en scène le même type de relations homme / femme, et qu'ils sont parsemés des mêmes gimmicks (café, alcool, réalisateur).

Ils n'ont pas tout à fait tort. Le cinéaste coréen cherche visiblement depuis plusieurs films à travailler sur la forme de ses scénarios, plutôt que sur leur contenu.

Ici le prétexte est séduisant et casse-gueule à la fois : raconter la même histoire deux fois de suite.

Dans les deux cas, nous assistons à une rencontre entre un jeune cinéaste venu présenter son film dans une petite ville et une jeune femme artiste. Les deux parties du film comprennent en gros les mêmes épisodes, les mêmes décors et parfois même les mêmes dialogues. Les mouvements de caméras ne sont pas les mêmes, les scènes présentent des variations parfois notables et surtout le caractère des personnages (ou leur humeur ?) semblent différents dans les deux versions de la même histoire.  

Les conséquences de ces variations sont plus ou moins importantes et rendent la conclusion de l'histoire différente dans les deux cas. 

Un jour avec un jour sans est donc un jeu subtil et délicat qui pourra en rebuter plus d'un. Et si de plus on est allergique à l'obséquiosité des Coréens, le film pourra être franchement rebutant.

Pour les curieux qui aiment disséquer les différences d'ambiance et de tempo, qui cherchent à voir des signes là où il n'y en pas, et qui aiment en général couper les cheveux en quatre (voire en huit, ou seize), le film paraîtra un nectar délicieux explorant le champ des possibles.

Pour ma part, j'ai oscillé pendant tout le film entre les deux points de vue.

 

2e

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La terre et l'ombre

Les tout premiers plans de La terre et l'ombre donnent le ton : le film va être une splendeur visuelle. 

Et effectivement, il l'est. Des noirs envoutants, des cadrages parfaits, des contrastes éblouissants, des travellings ensorcelants, des plans d'anthologie, une bande son captivante : le film est d'abord un enchantement des sens. On se souviendra longtemps de ces pluies de cendres ou de ce rideau flottant dans le vent.

Au-delà de sa perfection plastique, le film de César Acevedo est une formidable histoire mélodramatique. Un homme revient dans sa ferme natale, parce que son fils souffre d'une terrible maladie du poumon. Pourquoi est-il parti ? Pourquoi sa femme ne l'a-t-elle pas suivi ? Le film répond à ces questions en dressant au passage un tableau documentaire de la culture de la canne à sucre très intéressant.

Les conditions de travail très dures des ouvriers sont admirablement dénoncées, sans que cela ne soit jamais lourdement accusateur. Ce que montre le film suffit à susciter l'effroi.

Légitime Caméro d'or du dernier Festival de Cannes, La terre et l'ombre prouve à la planète cinéphile que le cinéma colombien est l'un des plus florissants d'Amérique Latine.

A voir absolument.

 

4e   

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Le trésor

Comme le savent les plus fidèles de mes lecteurs, je rate rarement lors de leur sortie en salle les films de mes pays chouchous : Roumanie et Corée.

Impossible donc de ne pas évoquer sur Christoblog le dernier film de Corneliu Porumboiu. 

Ce dernier n'est pas mon réalisateur roumain préféré, mais Le trésor est certainement son film le plus accessible et le plus plaisant.

Le thème du film est celui d'un film italien des années 70, entre misère sociale et causticité bon enfant : un homme pense qu'un trésor est enterré dans le jardin de ses grands-parents. Il entraîne son voisin, un bon père de famille sans histoire, dans l'aventure.

Evidemment, la recherche de ce trésor familial va s'avérer plus compliqué et inattendu que prévu, mettant en scène plusieurs des tares de la société roumaine contemporaine (jalousie de voisinage, corruption, lourdeurs admistratives). Le film est réussi en cela qu'il emprunte des pistes qui sont systématiquement surprenantes. Sans rien révèler de l'intrigue on peut dire que ce qui arrive est à chaque fois l'option la moins prévisible.

Le trésor, sous ses apparences de comédie dégingandée et burlesque, est une apologie de la rationalité opiniâtre. Dis comme ça, pas évident que cela vous donne envie d'y aller. A vous de voir.

 

2e

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Les délices de Tokyo

Certains pourront penser que la sélection du dernier Naomi Kawase dans la section Un certain regard du festival de Cannes s'apparente à une relégation en Ligue 2, pour elle qui fut plusieurs fois dans la sélection officielle (et reçut le Grand Prix en 2007 pour La forêt de Mogari).

Ce serait une faute de goût et une erreur d'appréciation : Les délices de Tokyo est certes un film moins ambitieux dans son propos que Still the water, par exemple, mais il en n'est pas moins délectable. 

Le panthéisme voilé de Kawase se teinte ici de colorations tendres qui font se rapprocher son style de celui de Hirokazu Kore-Eda.

Les éléments naturels (fleurs de cerisier, haricots rouges, lune) restent toujours les intercesseurs entre notre monde et l'autre, mais ce sont ici plus que jamais peut-être dans son cinéma les rapports entre êtres humains qui fascinent. Le plissement d'une lèvre, l'étonnement dans un oeil, un muscle de la joue qui se contracte, une larme qui fraie son chemin : les visages deviennent des reflets vivants de l'univers, et c'est magnifique. 

Tout cela paraitrait bien niais si la mise en scène somptueuse de Kawase ne venait pas transcender ce réseau de solitudes croisées pour en faire une sorte d'hymne à ... à quoi exactement ? Peut-être simplement au plaisir d'être au monde.

 

4e 

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Spotlight

Tom McCarthy n'est pas un réalisateur très porté sur l'esbrouffe. Ses films précédents (Le visiteur, Les winners) sont tellement sages qu'ils sont passés quasiment inaperçus.

Spotlight se situe dans cette veine de film presque atones, dans lesquels la mise en scène est transparente et la lumière neutre.

Il ne faut pas y chercher un montage épileptique, des moments de lyrisme échevelés ou des cliffhangers vertigineux : le film est plutôt construit comme le cinéma US des années 70 (on pense à Pakula par exemple), solidement, efficacement, et sans chichi.

L'intérêt de Spotlight réside principalement dans les deux aspects suivants : le casting est impeccable et les faits racontés passionants.

En ce qui concerne les acteurs, chacun joue une partition parfaite. Michael Keaton est immense, Rachel McAdams étonnante de détermination, Mark Ruffalo parfait en jeune chien fou qui ronge son os. Tous les seconds rôles sont excellents : Liev Schreiber en patron mutique et déterminé, John Slaterry dans un registre semblable à celui de son personnage dans Mad men, Stanley Tucci en avocat surbooké et désabusé.

Le scénario, s'il est linéaire et sans aspérité, maintient (pratiquement) toujours l'intérêt du spectateur en éveil. Il montre parfaitement bien la difficulté et la lenteur d'une enquête journalistique au long cours et constitue un formidable témoignage de l'opiniâtreté nécessaire pour parvenir à de grands résultats dans ce domaine.

Quant au fond de l'affaire, que je ne souhaite pas trop détailler dans cet article pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, il est ... sidérant.

A découvrir.

 

3e 

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Encore heureux

Un petit peu à la manière de 9 mois ferme en 2013, Encore heureux apporte un petit courant d'air frais dans la comédie française. 

Sandrine Kiberlain apporte dans les deux films une irrésistible touche de fantaisie loufoque, mâtinée ici de rouerie candide : elle est épatante dans le rôle d'une mère apprenant dans les premières scènes à ses enfants l'art du vol en supermarché. 

En trompant son mari (Edouard Baer) avec l'immonde Benjamin Biolay, elle parvient à ajouter avec désinvolture le mauvais goût à l'infidélité.

Benoit Graffin signe une comédie agréable et symathique, bien servie par des dialogues de Nicolas Bedos. Son ton gentiment libertaire, les tours de passe-passe répétés du scénario et la façon d'accélérer à volonté le défilement du temps donnent au film un ton alerte et décalé.

L'alacrité du scénario est le point fort du film : il semble toujours devoir retomber sur ses pieds après avoir multiplié les invraisemblances les plus éhontées. Le sommet étant atteint dans la scène ahurissante où la formidable Bulle Ogier se fait passer pour qui elle n'est pas.

Si le film ne raconte rien sur notre société, il dit peut-être beaucoup sur l'esprit français : l'immoralité y est célébrée, pourvu qu'elle soit débrouillarde et généreuse.

 

2e

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