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Christoblog

Aferim!

On ne peut qu'être abasourdi par l'ambition que manifeste Radu Jude dans ce film : filmer en noir et blanc une exotique chasse à l'homme dans la Roumanie du dix-neuvième siècle, en  centrant son intrigue sur un personnage principal a priori antipathique

Présenté comme cela, le film en effraiera plus d'un.

C'est dommage, parce que Aferim! (Bravo ! en turc) est un bijou de beauté et d'intelligence.

La photographie est d'abord absolument splendide. Le noir et blanc très contrasté met en valeur des paysages magiques : montagnes désertes, forêts immenses, marais touffus, campagnes bucoliques. Les décors (masures de paysans, chateaux, fêtes foraines) sont admirablement choisis. La direction artistique du film est particulièrement réussie.

Radu Jude s'avère également un réalisateur très doué (Ours d'argent pour ce film à Berlin), et un directeur d'acteurs hors normes. Le terrible Costandin est joué à la perfection par l'excellent acteur Teodor Corban, qu'on a déjà vu chez Mungiu, Nemescu et et Muntean.

Aferim! s'avère un délice si l'on aime être dépaysé au cinéma, découvrir des paysages et des pans d'histoire (ici l'incroyable dureté de l'esclavage des roms par les roumains), être confronté à une intrigue originale et tortueuse.

En mélangeant burlesque et drame, plaisir esthétique et méditation sur l'histoire, Aferim! parvient à étonner et - pour peu qu'on soit enclin à se laisser entraîner dans une balade légèrement lymphatique - à séduire.

 

3e

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Mission : Impossible - Rogue nation

Dans le dernier Mission impossible, Tom Cruise fait à peu près la même chose que ce que fait Daniel Craig dans les derniers James Bond.

Il s'accroche à des aéronefs, conduit toutes sortes d'engins motorisés, utilise des accessoires qui font bip-bip, tchlak, et bzoin-bzoin en clignotant de façon inquiétante ou encourageante suivant le contexte, retourne les situations les plus désespérées, fait croire à ses ennemis qu'il est foutu pour mieux les surprendre, semble bénéficier de fonds financiers en ressources illimitées, fait des exercices de musculation et peut se battre en utilisant toutes sortes d'armes.

En terme de cinéma d'action, rien de bien nouveau dans Rogue nation, ni au niveau du ton (ce qui était le cas dans l'excellent Kingsman, vu en début d'année), ni au niveau des péripéties.

Ce qui rend le film plutôt agréable, c'est son aspect humble (les scènes d'actions parviennent à un certain degré de réalisme, ce qui n'est pas toujours le cas dans ce type de film), et sa solidité scénaristique. Sans être complètement échevelé, le scénario se révèle en effet bien construit, avec un dévoilement progressif de ce qui se trame et une dernière partie plutôt réussie.

Dans le même ordre idée (humilité et efficacité), il faut signaler les interprétations solides de Jeremy Renner, de Rebecca Ferguson (qui impose son physique athlétique - mais pas que) et de Simon Pegg, très à l'aise dans son rôle habituel d'écureuil coincé et volontaire. Difficile de croire que Tom Cruise a 53 ans au regard des cascades effectuées : il a l'air très à l'aise sur une moto, bien plus que dans les scènes d'amour, où il a toujours l'air d'avoir 14 ans et de ne pas savoir quoi faire.

Tourné sur pellicule, Rogue nation a un petit côté old school plutôt sympathique, à l'image de cette étonnante et agréable poursuite (à pied !) dans les rues embrumées de Londres.

 

2e

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Love

J'aurai donc longuement hésité : Gaspar Noé est-il un génie incompris (de moi), ou un charlatan doué pour l'esbrouffe cinématographique ?

La réponse me fut accordée dans la nuit du 20 au 21 mai, vers 0h40, alors que devant mes yeux passablement fatigués débuta le navet narcissique que constitue Love.

Comme je n'ai pas aimé du tout le film, je ne vais pas y aller par quatre chemins : rester éveillé jusqu'à 3h20 du matin en plein festival de Cannes pour voir une éjaculation 3D face caméra me reste en travers de la gorge. Si je puis dire.

Résumons ce qu'est Love :

- un best of des morceaux de musique classique les plus nunuches (sur fond de hand job)

- une compilation des tics les plus voyants de Noé, déjà exposés dans ses précédents films, comme les écrans noirs, les effets de stroboscope, le plan sur un pénis vu de l'intérieur d'un vagin, etc...

- une intrigue concourant pour le prix de la minceur absolue, digne d'une psychologie de roman-photo

- un acteur masculin dont l'expressivité la plus grande est condensée entre le nombril et les cuisses ("a dick has no brain" dit-il, dans un éclair de lucidité)

- un exemple parfait d'effet stylistique (la destructuration temporelle) qui n'a ni sens, ni but, et évoque la course d'un poulet sans tête

- une démonstration monstrueuse d'égocentrisme absolu (le bébé s'appelle Gaspar, le galleriste s'appelle Noé)

Et pour finir je remarquerai que d'un point de vue purement pornographique, Love est un film sexiste, puisqu'à aucun moment un sexe féminin n'est montré en gro plan alors que l'organe de l'acteur sans cerveau est lui filmé sous toutes les coutures. Si je puis dire, à nouveau.

C'est quand même incroyable toutes les conneries que ce film insignifiant me fait écrire.

Gaspar Noé sur Christoblog : Irréversible (***) / Enter the void (*)

 

1e

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La isla minima

Le dernier film d'Alberto Rodriguez, présenté comme le meilleur film espagnol de l'année (il a raflé 14 prix, dont 10 Goyas), n'est somme toute qu'un polar très classique.

Les ingrédients sont bien connus : un couple de flics très différents, dont l'un semble avoir un lourd passé, des jeunes filles assassinées, violées et torturées, une ambiance glauque.

Le film cherche à paraître original par deux aspects annexes à sa trame principale : la période (celle de l'après-franquisme) et son cortège de compromissions, et le lieu (le delta du Guadalquivir). Les paysages, filmés parfois de très haut en plongée esthétisante, sont en effet incroyables, comme le montrent ces quelques exemples.

Malheureusement, ces deux aspects du film sont plaqués sur une histoire assez peu prenante au final, pleine de trous et de clichés (la vraie fausse médium), illustrée par une mise en scène scolaire et tape à l'oeil. 

Le film n'ennuie que ponctuellement, mais on peut aisément s'en passer.

 

2e 

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Amy

Un documentaire édifiant et très complet qui mêle : des archives très personnelles (vidéos de smartphones, films amateurs), des interviews, des photos, des messages téléphoniques, des écrits.

Visuellement le film est entraînant : bon montage, incrustations précises et complètes.  

D'un point de vue informatif on apprend beaucoup de choses et en particulier que cette fille avait un talent naturel absolument exceptionnel (voix, et écriture). On est sidéré de voir comment le milieu qui l'entourait l'a broyée : un père au mieux maladroit au pire profiteur, un tourneur esclavagiste, un petit ami auto-destructeur, des amis impuissants, les media qui organisent la curée, les humoristes qui cherchent la mise à mort.

Le film est souvent bouleversant, toujours intéressant, par exemple quand il montre comment une vie peut basculer pour une occasion manquée (une désintox plus précoce aurait peut-être tout changé) ou comment la vie sentimentale est parfois la première source d'inspiration des artistes.

Un témoignage majeur qui rend justice à Amy Winehouse, poètesse maudite, jeune fille brisée par l'ampleur du talent qu'elle abritait en elle.

 

2e 

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L'éveil d'Edoardo

L'éveil d'Edoardo est un gentil petit film italien du jeune cinéaste Duccio Chiarini, vite sorti en juin, et rapidement retiré des rares salles qui le projetaient.

C'est dommage, parce qu'il est la preuve même que pour un budget très modeste (150 000 euros) il est possible de réaliser un film sensible et intéressant.

Le sujet n'est pas d'une originalité folle : on suit les premiers émois sexuels et amoureux d'un jeune homme atteint de phimosis non traitée. Si le problème médical est bénin, on voit bien les soucis qu'il peut entraîner lors de premiers ébats sexuels. Plusieurs idées font mouche et apportent dans l'histoire de salutaires diversions (le poulpe !). 

Le ton trouvé par le jeune acteur (remarquable Matteo Creatini) est parfait, à mi-chemin entre indécision juvénile et volonté de s'affirmer. Toute la distribution est formidable et je ne peux que conseiller ce film délicat à ceux qui pourraient encore le voir.

 

2e 

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Une seconde mère

Relatif succès au box-office (dans la catégorie des films d'auteurs du Sud très peu vus), Une seconde mère est un film âpre et relativement amer.

Une femme de ménage (prétendument) intégrée dans sa famille d'employeurs doit accueillir sa fille temporairement. Cette dernière est moderne et n'accepte pas vraiment les relations maître / domestique que sa mère semble considérer comme naturelles.

La réalisatrice Anne Muylaert compose sur cette trame très sociale une mélodie plutôt désaccordée, mélange de comédie de moeurs, de critique de la société brésilienne et de portrait attendri d'une femme de caractère. 

Il y a de quoi être déconcerté par ce film à la fois aimable et désordonné, qui semble hésiter tout du long à être résolument caustique ou franchement optimiste. 

On pourra s'amuser à constater que son thème est très proche d'un récent film colombien ayant eu un certain succès d'estime : Gente de bien (domestiques, scènes de piscine, rapport de filiation). Ce dernier versait franchement dans le constat glacé alors qu'on est plutôt ici dans un entre-deux à mi-chemin entre télénovelas et Théorème.

Un film intéressant, mais complètement survendu par la presse : il n'est ni "euphorisant" (Marie-Claire), ni un "feel good movie lumineux" (Les inrocks), ni "une comédie jubilatoire" (Télérama).

Il est plutôt une fable grinçante.

 

 3e

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Comme un avion

Comme un avion marque le retour en forme de Bruno Podalydès.

La première partie du film, qui expose l'acteur-réalisateur en infographiste doux dingue, est particulièrement réussie. On est intrigué, puis séduit, par cet éternel enfant que fait rêver l'Aéropostale.

La figure légèrement inquiétante de Sandrine Kiberlain, trop bienveillante pour être honnête, rehausse l'étrangeté du film pour le porter vers des sommets de bizarrerie poétique.

Le film perd ensuite un peu en intensité quand notre ami passe à l'acte, les effets si légers du début devenant plus appuyés. Arditi en pêcheur psychopate, Vimala Pons en évidente aguicheuse, sont des clichés certes efficaces mais un peu téléphonés.

De cette seconde partie on retiendra principalement la sensualité épanouie d'Agnès Jaoui, remarquable en femme d'âge mûr jouant avec les post-it.

Un éloge de la fugue nécessaire et plaisant.

 

2e

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Tale of tales

Les pisse-froid un peu snobs écriront sûrement beaucoup de mal à propos du dernier film de Matteo Garrone : trop clinquant, trop international, trop beau...

Le spectateur lambda a par contre toutes les chances de se laisser émerveiller par ces trois histoires tout à fait étonnantes tirées du Pentamerone de Giambattista Basile, auteur italien du XVIIème. 

Il y a quelque chose de profondément enfantin dans le fait de découvrir pour la première fois des contes dont on ne connaît rien : on revit adulte des sensations éprouvées il y a bien longtemps.

On croisera ici une puce géante, un ogre, un monstre marin, deux jumeaux enfantés par la Bête, un roi obsédé par le sexe, une mère possessive et bien d'autres choses encore. 

Le film déroutera probablement le critique rompu aux charmes du cinéma d'auteur international. Ici tout brille, les mouvements de caméra sont savants et spectaculaires, les décors sont magnifiques, les scènes intrigantes. 

Le temps passant, chacune des trois histoires s'installe progressivement par le biais de séquences plutôt longues. Le film se densifie, et devient parfois jouissif par le biais de scènes sidérantes et de rebondissements vraiment inattendus.

Si les histoires sont indépendantes les unes des autres, elles s'entrecroisent par leur thème qu'on pourrait qualifier ainsi : "L'espoir de l'amour", chaque personnage cherchant son âme soeur, qu'elle soit irréelle, animale ou charnelle.

Une friandise pour adulte, sucrée, piquante et féministe.

 

 3e

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Vice versa

La nouvelle production Pixar est un honnête divertissement. 

Il faut reconnaître au film l'originalité épatante de son pitch : personnifier cinq émotions primaires dans le cerveau d'une pré-ado et développer un scénario qui se déroule dans la psychologie de l'enfant.

Pete Docter exploite son idée et développe tranquillement tous les chemins de traverses les plus évidents, corollaires à son idée de départ : le domaine abstraction consiste à rendre les formes de plus en plus abstraites, l'inconscient est inquiétant, les souvenirs sont nettoyés à l'aspirateur avant de rejoindre le néant, l'usine à rêve est un studio de cinéma...

Tout cela est très agréable et très "propre sur lui". On aurait peut-être souhaité avoir plus de poésie délirante ou inquiétante, à l'image de l'ami imaginaire très Lewis Caroll ou de cet air de publicité qui arrive à l'improviste. 

Si le film ménage quelques beaux moments d'émotions, notamment par le biais du très beau personnage de Tristesse, il ne me paraît pas être le chef-d'oeuvre aveuglément acclamé de toute part.

 

3e

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Les mille et une nuits - L'inquiet

A ceux qui se demanderaient comment être snob aujourd'hui, on conseillera de dire du bien de Miguel Gomes (en ayant vu, ou pas, ses films, peu importe)

Par exemple : "l'élan créatif de Miguel Gomes (pour plus d'effet, prononcer Miguel Gom'ch) s'éloigne du naturalisme social bien-pensant pour aboutir à un film-monde d'une infinie poésie" ou "l'hétérogénéité du matériau filmique renforce les correspondances baudelairiennes de l'oeuvre, qui en devient saisissante" ou "c'est par le truchement de ses changements de tonalité que ce film monstre atteint son but : parler de politique poétiquement" ou "le film de Gom'ch est à La loi du marché ce que la Divine comédie est au Code de la sécurité sociale". 

Au spectateur qui ne connait pas le projet initial de l'auteur (porter à l'écran sous forme d'histoires des faits divers portugais scrutés au jour le jour sur une longue période), l'oeuvre paraîtra pourtant bien absconse. On ne comprend en effet pas grand-chose à ce qu'on voit, et si le film peut être ébouriffant par moment, l'assemblage global est un foutu bric à brac, à la fois original et un peu factice.

A l'image sale et documentaire du début succède ainsi l'image hyper-léchée d'un épisode dont je n'ai absolument pas saisi le sens (l'Ile des vierges), puis le burlesque plaisant des "Hommes qui bandent". C'est parfois trop long (le coq), parfois très émouvant (les trois témoignages en plan fixe), parfois totalement insipide (le bain).

On appréciera le film à condition d'aimer un cinéma conceptuel (je veux dire : rempli de plans dont on ne comprendra jamais ce qu'ils font là), très peu sensitif, mais stimulant intellectuellement.

 

2e

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Valley of love

Impossible de regarder Depardieu sans voir l'histrion bouffonique pro-Poutine, anarchiste de droite et bonbonne vivante.

Toujours est-il, quoiqu'on pense du bonhomme, que le personnage qu'il joue dans le film de Guillaume Nicloux est diablement émouvant : patient, rationnel et bienveillant. Isabelle Huppert est elle planante, subtile et craquelée.

Leur rencontre, dans des décors qui sont prodigieusement suggestifs, est tout à fait surprenante. Quels paysages ! S'il y a un endroit où le doigt de Dieu peut se matérialiser, c'est bien la Vallée de la Mort. On ne s'attend à rien de ce qui nous est proposé, et c'est bien l'intérêt du film : ce que construit Guillaume Nicloux est une rêverie épurée qui fonctionne très bien.

Le montage est alerte, il y a une sorte de magie qui transpire du film, une volonté de croire de façon "rationnelle" à l'incroyable, sans scepticisme idiot. Les dialogues sont superbement écrits, les lettres sont merveilleuses, le ton du film est incroyablement juste. On a envie d'y croire.

Le fantastique est nulle part, mais les signes étranges sont partout : tête de chien, jeune fille sur le court de tennis, nains. 

Quand Depardieu s'exclame "Bien sûr qu'on est responsables...", l'histoire du personnage entre irrésistiblement en phase avec l'histoire de l'acteur (et de son fils, ... Guillaume), et le film apparaît alors pour ce qu'il est : un documentaire sur l'acteur.

Valley of love vaut finalement par ce qu'on pouvait en craindre : il est d'un parfait bon goût, alors qu'on attendait le pire.

 

 3e

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L'ombre des femmes

Comment peut-on être amoureux d'un trou du cul inexpressif comme celui qu'incarne (le mot est fort)  Stanislas Mehrar ?

Là git véritablement la clé du dernier film de Philippe Garrel. Parce que, admet-on le, si l'hypothèse de séduction du bellâtre blond ne fonctionne pas, le film tombe par terre. Personnellement, je serais à la place de Clotilde Courau, je partirais vite fait et je ne reviendrais jamais. 

Mais bon, je m'éloigne probablement du film dont on peut dire qu'il est à l'amour ce que les match exhibitions sont au tennis : ça y ressemble et ça brille, mais on ne croit pas à l'engagement total des protagonistes.

La faute probablement à cette diction éculée, cette voix off très rohmérienne de fiston Garrel, à ces ambiances de losers germano-pratins. Tout cela est bref, pas trop moche à regarder, d'une superficialité inoffensive, et d'un intérêt limité.

 

3e

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Mustang

Quel plaisir !

Un film de femme, avec des filles, et qui plaira à tous. Enfin un film drôle, triste et puissant, qui parle sans tabou de patriarcat à la noix, et de liberté émancipatrice.

J'ai adoré, en dépit de certains bémols (et zut, je n'ai même pas envie de les citer), ce film admirable qui marque aussi bien la rétine que le cervelet.

Le tourbillon de vie de ces jeunes filles écrabouille tous les obstacles (même si, en vrai, ce n'est pas le cas). On voudrait que rien ne puisse arrêter cette force de vivre, cette furie solaire et égotiste. Quelle rigolade que ce match de foot, ce pétage de plomb généralisé (au sens propre pour ce qui concerne les fusibles de la maison), quelle beauté ouverte sur l'outre-monde que ce décor de mer Noire !

Le film huhule une sorte de chant funèbre dans sa deuxième partie, célébrant les noces de l'inconciliable et de la désespérance, mais je préfère retenir du maelstrom d'émotions que constitue Mustang cet incroyable force de vie qui bouscule l'hypocrisie salace des connards en tout genre.

Vives les filles, vive les femmes.

 

4e  

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Trois souvenirs de ma jeunesse

Il y a de plus en plus un air de Truffaut dans le cinéma de Desplechin. 

Je ne parle pas seulement de ce qui a été si souvent signalé : l'identification entre Desplechin / son personnage récurrent Paul Dedalus / son alter ego Mathieu Amalric, qui ressemble par bien des aspects au trio Truffaut / Antoine Doinel / Jean Pierre Léaud.

Je veux plutôt évoquer cette façon de faire du cinéma qui m'apparaissait souvent chez Truffaut comme anti-moderne. Alors que bien des cinéastes expérimentaient des formes plastiques radicalement modernes, Truffaut filmait tranquillement des histoires à l'ancienne, alternant simplement les sujets et les styles. 

Desplechin fait la même chose : après un épisode américain sur un sujet très spécifique (Jimmy P.), le voici de retour dans un genre qui lui colle à la peau, le drame romantique au long cours. Il y a dans Trois souvenirs de la jeunesse des afféteries passéistes qui se moquent de la modernité en souhaitant probablement nous replonger dans l'époque (ce split screen 70's, ces fermetures et ouvertures à l'iris entre les plans).

Et puis, Desplechin comme Truffaut, s'avèrent être avant tout des cinéastes de l'Amour. Si le premier et le deuxième souvenirs de ce film sont agréables à regarder (mais somme toute anecdotiques), c'est bien dans le troisième et long volet que Desplechin trouve à exprimer son souffle dramatique et romantique. 

Il faut le dire : le personnage joué par Lou Roy Lecollinet est un magnifique personnage de cinéma. D'abord sirène hyper sexuée dominant une tribu de petits cons qui paraissent avoir 10 ans de moins qu'elle, elle devient progressiment une amoureuse transie, puis une provinciale délaissée par un jeune homme qui fait son chemin intellectuellement. Ce n'est d'ailleurs pas le moindre mérite du film de donner à voir le temps qui passe, les trahisons, déceptions et tromperies qui y sont associées.

Le film de Desplechin est comme une sorte de point médian dans le cinéma français actuel : l'égocentrisme d'Assayas, un substrat générationnel qui rappelle Klapisch, et l'ombre tutélaire de Truffaut qui plane.

C'est très réussi, à défaut d'être absolument génial.

Arnaud Desplechin sur Christoblog :  Un conte de Noël (****) / Jimmy P. (**) 

 

3e

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La loi du marché

On n'a jamais montré la vie (dans sa réalité administrative) comme cela.

Si le débat se focalise sur les scènes dans le supermarché ou à Pôle Emploi, je préfère insister dans cet article sur tout ce que le film montre d'autre : une vraie vie qui n'est JAMAIS évoquée au cinéma.

De ce point de vue, le film de Stéphane Brizé est d'une radicalité absolue. Je ne connais pas de films de fiction qui s'attache à montrer avec une telle acuité des scènes de la vie quotidienne en dehors de toute contextualisation dramatique. Parmi ces nombreux à-cotés, un des plus remarquable est le rendez-vous avec la personne de la banque qui propose une assurance vie. Il y a dans cette scène sur le fil une tension délicate qui est absolument remarquable. Cette tension repose sur un postulat que le film manipule souvent : l'employée de banque fait correctement son boulot (d'un point de vue rationnel sa proposition est tout à fait fondée, car la situation de la famille de Thierry serait à l'évidence catastrophique si un accident arrivait à ce dernier), mais le personnage principal le reçoit comme un coup de poing. 

Parmi les autre scènes emblématiques de ce film exceptionnel figure celle de la vente du bungalow : Qui a tort ? Qui a raison ? Quel est le bon prix de vente ? Pourquoi Thierry considère-t-il que son interlocuteur est malhonnête alors que la négociation s'effectue sur une base d'égalité ?  

Tout au long du film, on cherchera en vain un coupable, un "méchant". Chacun a ses arguments, qui ne sont pas idéologiques mais souvent de bon sens. Chacun essaye de faire au mieux, dans le contexte qui lui est donné. Le patron de supermarché ou le RRH ne sont pas inhumains, ils ne sont pas machiavéliques, tout comme le recruteur sur Skype (franchement honnête), le directeur d'école, les collègues syndicalistes.

La conjonction de cet a priori non-négatif et des partis-pris osés de Brizé (l'endroit où regarde la caméra est un miracle tout au long du film) donne au film sa tonalité si particulière qui mélange dignité humaine, pugnacité morale et épiphanie du quotidien.

 

4e

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Mad Max : Fury road

Mad Max Fury road, c'est un aller à toute berzingue dans des paysages grandioses, un scénario qui tient sur un ticket de métro, et un retour qui ressemble beaucoup à l'aller, mais dans l'autre sens.

Les qualités du film de Georges Miller sont évidentes et ont été signalées par tous les spectateurs : un sens du rythme époustouflant, une inventivité visuelle de tous les instants et une direction artistique de toute beauté (décors, costumes, accessoires).

Mad Max possède toutefois un certain nombre de points faibles qui m'empêche d'être aussi dithyrambique que le reste de la critique. Tout d'abord, l'émotion peine à affleurer dans le film, probablement par la faute du jeu stéréotypé et peu engageant de Tom Hardy, qui éructe péniblement sa dizaine de lignes de dialogues. 

D'autre part, si le film est visuellement bluffant, il n'évite pas une certaine répétitivité dans sa deuxième partie et une artificialité un peu kitsch dans quelques unes de ses séquences (celles de nuit notamment).

La force du film, qui n'hésite pas à tuer certains de ces personnages sans autre forme de procès, réside avant tout dans sa puissance sauvage et débridée, qu'on appréciera plus ou moins, suivant sa capacité à encaisser montage épileptique et bande-son hypertrophiée.

 

2e

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Lettre ouverte aux Cahiers du Cinéma : le lynchage intellectuel n'est pas digne de vous

Chers Cahiers du Cinéma

Dans votre numéro de mai 2015, l’article Billets cannois marque l'apothéose d’une tendance qui gangrène depuis plusieurs mois votre prestigieux magazine : Les Cahiers ne sont plus un journal de critiques et d'opinions, mais un journal de préjugés.

Autrement dit, il n’est plus nécessaire pour vous de voir les films pour écrire à leur propos.

 

Les Vieux sont nuls

Depuis votre article publié en 2014 (« L’âge du festival », N°689), on sait que les Cahiers n’aiment pas les cinéastes quinquagénaires. L’âge des réalisateurs est donc devenu, contre toute justification morale ou esthétique, un critère d’appréciation de la sélection officielle du Festival. Ainsi écrivez-vous cette année « la compétition se rajeunit et on ne peut que s’en réjouir », comme s'il y avait dans cet état de fait un gage de qualité.

Qu’un jeune cinéaste puisse faire un film terriblement classique, vieux en d’autres termes (comme je le pense de Michel Franco par exemple), ou qu’un cinéaste âgé puisse être puissamment novateur est pourtant une évidence. Ecrire de telles énormités vous amène logiquement à cette contradiction amusante : vous n’hésitez pas à consacrer une quarantaine de pages dans le même numéro à Manoel de Oliveira ... 107 ans !

 

Procès d'intention et copinage

Les Cahiers adorent Weerasethakul et Gomes. Cela vous conduit d’ailleurs à appeler le premier par son prénom, Apichatpong, ce qui me laisse perplexe : comment juger objectivement des films d’une personne dont on est suffisamment intime pour qu’on ne s’astreigne même plus à utiliser son patronyme ? Dans le même article, vous n’écrivez évidemment pas Paolo au lieu de Sorrentino, mais j’y reviendrai.

Si Thierry Frémaux (une autre de vos bêtes noires) ne sélectionne pas les films de vos chouchous, c’est à cause de sa ligne éditoriale qui indiquerait que « … les aventures formelles n’ont pas la priorité, quelque soit leur résultat ».

Ce qui est un raisonnement vicié à plusieurs titres : d’abord Cemetery of splendor et Les mille et une nuits ne sont pas particulièrement novateurs d’un point de vue formel (le projet de Gomes est original dans sa démarche intellectuelle, pas dans sa forme), d’autre part Le fils de Saul, The assassin ou Tale of tales, que vous les aimiez ou pas, le sont au moins autant.

Votre volonté de défendre envers et contre tout vos chouchous vous pousse à oublier un point essentiel du travail critique : vos protégés ne font pas forcément de bons films. Si Cemetery of splendor et Les milles et une nuits ne figurent pas en sélection, la raison en est peut-être simplement que leur niveau ne le permettait pas.

Il se trouve que j’ai vu 17 des films en compétition, et 22 autres dans les sections parallèles, dont les deux sus-cités. Pour ma part, comme pour beaucoup d’autres cinéphiles, la non-sélection de Gomes et de Weerasethakul ne sont pas des scandales.

Dans ce contexte, la reconnaissance des films d'Audiard, de Brizé et de Maïwenn par les frères Coen et l’absence des deux films de Gomes et Weerasethakul dans les Palmarès respectifs d’Un certain regard et de la Quinzaine vous feront l'effet d'une gifle : et si finalement il était possible que vous vous trompiez ?

 

Critiquer les réalisateurs plutôt que les films

Comme on l’a vu, Les Cahiers écrivent dans cet article ne pas aimer les vieux. Mais vous n’aimez pas non plus les castings internationaux, Stéphane Brizé, Matteo Garrone et Paolo Sorrentino. Ce dénigrement arbitraire envers des individus ou des groupes relève d'un lynchage intellectuel. 

Pour le Brizé par exemple, le travail critique sur les films est remplacé par un travail critique sur les affiches. Celle de La loi du marché ressemblerait à celle de Jamais de la vie, et donc les films se ressembleraient, consacrant de plus une politique des acteurs (alors qu’on ne puisse pas vraiment dire que Lindon soit une star mondiale !). On atteint là le degré 0 de la critique.

Pour ceux qui ont pris la peine de voir les deux films, il est de plus évident que le film de Jolivet (doté d’une mise en scène classique et d’un scénario standard aboutissant à des climax) n’a rien à voir avec celui de Brizé (aux parti-pris de mise en scène radicaux et poétiques, et bâti sur un scénario pour le moins évanescent).

 

Le Sorrentino bashing, activité favorite des Cahiers

Je ne reproche pas aux Cahiers d’avoir leurs opinions. C’est évidemment l’essence de la critique que d’exprimer une subjectivité. Mais j’attends d’eux qu’ils le fassent par rapport aux films vus. Quand dans l’article en question Laura Tuillier écrit à propos de Youth «… Michael Caine qui, grimé en Toni Servillo, semble imiter les poses blasées du héros de la Grande belleza », elle se livre au sport préféré des Cahiers : dire du mal de Paolo Sorrentino.

Une fois qu’elle aura vu le film, il faudra pourtant que la journaliste en convienne, les deux personnages, les deux milieux, les deux scénarios n’ont rien à voir.

Plus tôt dans l’article Sorrentino s’en prend encore pour son grade (son casting « gonflerait » son film … « mais en a-t-il vraiment besoin ?") avant qu’un coup de grâce particulièrement terrible conclue ses pages : une photo de Youth avec cette légende « Un invité (toujours) envahissant ».

Ce que sous-entend cette légende, c’est que Sorrentino a fait et fera toujours des films qui n’ont pas leur place à Cannes. C’est une sorte de mise à mort critique de nature fascisante : nous souhaiterions que tu n’existes pas, nous te détestons et nous préférons même utiliser la surface utile de notre magazine pour le dire plutôt que pour dire du bien d’un film que nous aimons.

Si le bouton rouge permettant de tuer professionnellement un cinéaste existait, nul doute que les journalistes des Cahiers l’utiliseraient.

 

Parler des films qu’on n’a pas vu amène à écrire de grosses bêtises

Pour finir, je relève cette phrase ignoble de Stéphane Delorme à propos du (superbe) film de Laszlo Nemes (au passage rabaissé au rôle d’assistant de Bela Tarr, ce dont on se contrefout, le film n’ayant en plus rien à voir avec l’œuvre du maître hongrois) : « le seul premier film en compétition … n’est visiblement pas là pour sa poésie, mais promis comme un film choc sur Auschwitz ».

Il s’avère au final que le film est une merveille, un acte cinématographique qui porte justement en lui une poésie immense et douloureuse, que le jury a justement récompensé.

 

Parler des films en les ayant vus, dire plutôt du bien des films qu’on aime que du mal des films qu’on aime pas, ne critiquer que les œuvres et non les cinéastes : un retour aux bases s’impose, messieurs et mesdames des Cahiers.

 

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La tête haute

Il y a une grande qualité dans le film d'Emmanuelle Bercot, rare dans le cinéma français : La tête haute parvient à donner l'exacte mesure du temps passe.

Bien sûr le film possède bien d'autres atouts, à commencer par une mise en scène énergique et une interprétation hors pair du jeune acteur (sensationnel Rod Paradot) et des autres personnages, mais sa force subtile c'est bien de montrer l'évolution lente et erratique des différents protagonistes.

Catherine Deneuve campe une juge patiente, mais qui sait faire évoluer ses options. Benoit Magimel, solide comme un roc dans les premières scènes, peut péter les plombs. Sara Forestier oscille entre démission dépressive, amour larmoyant et niaiserie blessante. Rod Paradot lui-même progresse par oscillations successives : tour à tour trublion explosif, blessé épidermique, amant violent, boule de nerf qui se raisonne.

On assiste à son évolution comme à un combat de boxe. Sonné par les coups échangés, abasourdi par la violence des émotions, rivé à l'entretien d'une faible lueur d'espoir qui ne semble être vue que par les proches de Malony.

Le film est une ode énergisante à la ferme bienveillance et à la résilience, un film d'amour gonflé à l'adrénaline, comme on en voit peu.

 

4e  

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Palmarès Festival de Cannes 2015

Palme d'or : Dheepan, de Jacques Audiard

Le film d'Audiard est fabuleux dans sa première partie avant de verser dans sa toute fin dans ce que je trouve être une faute de goût. Mais ce n'est pas une Palme scandaleuse.

Grand Prix du jury : Le fils de Saul, de Laszlo Nemes

Mérité, ce film extraordinaire aurait pu prétendre à la Palme.

Prix du jury : The lobster de Yorgos Lanthimos

Le jeune grec fait une proposition de cinéma hors norme, très plaisante, et ce prix est mérité lui aussi, même s'il était le candidat idéal pour le prix du scénario.

Prix de la mise en scène : The assassin de Hou Hsiao Hsien

C'est un des deux films de la compétition que je n'ai pas vu.

Prix d'interprétation masculine : Vincent Lindon dans La loi du marché

Si un point réunissait tous les spectateurs de la Croisette, c'est bien celui-ci. Indiscutable et indiscuté.

Prix d'interprétation féminine : Emmanuelle Bercot dans Mon roi, et Rooney Mara dans Carol

Même si je n'aime pas le film de Maïwenn, il faut bien reconnaître qu'Emmanuelle Bercot y est formidable (bien meilleure que le cabotin Vincent Cassel). Quand à Mara, c'est un peu curieux de reconnaître sa performance dans ce qui est finalement un second rôle, mais là encore, la décision du jury n'est pas scandaleuse.

Prix du scénario : Michel Franco pour Chronic

C'est toujours le prix dont on ne sait pas trop quoi faire. Curieux de le donner à un film dont le scénario ne semble justement pas le point fort, et qui se termine par une solution de facilité démontrant un manque de maîtrise.

Conclusion

Le jury a visiblement privilégié des films novateurs et puissants dans leur forme : le Audiard bénéficie d'une mise en scène efficace et souvent impressionnante, le Nemes est un objet radical, comme le Brizé ou le Maïwenn dans leur genre, et The lobster est l'histoire la plus originale vue depuis longtemps au cinéma. 

On comprend mieux à travers cette grille de lecture pourquoi les deux autres films qui avaient largement séduit la critique (dont votre serviteur) sont absents du Palmarès : Mia Madre de Nanni Moretti et Mountains may depart de Jia Zhang Ke sont d'une facture plus classique que les films récompensés.

A ce bémol près, le Palmarès est équilibré et plutôt satisfaisant. Le jury a aussi évité de donner des prix aux films dont la sélection même pouvait être critiquable, comme le Van Sant ou le Donzelli.

A l'année prochaine.

Retrouvez l'intégralité de mes chroniques cannoises 2015 : Journal de Cannes 2015.

 

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