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Pourquoi The tree of life mérite sa palme

Jessica Chastain. EuropaCorp DistributionJe défend d'autant plus volontiers The tree of life que je ne lui ai pas donné la note maximale (cf ma critique). Mais comme l'ont dit deux jurés sur France Inter à midi (Olivier Assayas et Mahamat Saleh Haroun) le film est tellement neuf, il donne à vivre une expérience tellement innovante, qu'il est un jalon dans l'histoire du cinéma, et la Palme d'Or s'impose naturellement.

Le coeur du film, ce qui fait sa force, c'est la façon incroyablement sensuelle avec laquelle il dresse le portrait de cette famille des années 50. La mise en scène exalte la nature dans ce qu'elle a de plus beau (des feuilles qui bruissent, des jeux d'ombre filmés "à l'envers" sur le sol, de l'eau qui coule, un papillon) et en même temps dresse un portrait impitoyable de la vie à Waco / Texas, dans les années 50. Là même où grandit Terrence Malick.

Ceux qui s'acharnent sur la minute des dinosaures ont ils saisit l'ampleur de ce qui nous est proposé ? C'est entre autres ce qu'avait raté pitoyablement Les noces rebelles. Enfermement de la femme : elle cuisine, elle danse, elle court, elle aime, elle est silencieuse. C'est l'amertume du père : quel extraordinaire portrait de raté ! Brad Pitt joue un rôle finalement d'une finesse exaltante : il aurait pu être musicien, il aurait pu être un bon père, il aurait pu garder son emploi, il aurait pu sauver le jeune garçon qui se noie, il aurait pu, comme l'Amérique aurait pu. Rayonnement sélénique de la figure maternelle, écroulement triste et gris du père, engoncé dans les conventions castratrices et une religion étriquée.

Cette partie se distingue aussi par l'évolution du jeune garçon : premier éveil amoureux à l'école, premier plaisir de casser (les carreaux) et de faire souffrir (la grenouille attachée à la fusée). Bien sûr on pourra convoquer Freud à l'appui de cette partie, comme ce regard volé avec lequel le jeune garçon surprend sa mère dénudée. Le film propose d'ailleurs plusieurs de ces plans énigmatiques où un personnage et/ou le spectateur voit à travers le miroir  (un couple qui se dispute dans une maison, un malaise en arrière plan, la mère qui flotte, un tombeau de verre).

C'est un tableau bien noir de la middle class américaine que propose The tree of life, et cette partie du film est bien plus importante que les quelques visions de cosmos (qui d'ailleurs n'en sont finalement peut-être pas, qui sait ?). Un garçon qui grandit et qui souffre : il apprend à tuer le père (métaphoriquement il le coupe, en lui coupant la parole) et à torturer son frère en jouant avec sa confiance (superbes scènes avec l'ampoule électrique, puis la carabine). Malick arrive à instaurer une tension psychologique qui fait craindre la catastrophe, l'explosion de violence (mais la catastrophe est déjà arrivée, ce qui donne à chaque seconde de cette chronique la douceur triste d'une oraison funèbre)

Toute cette partie est mise en scène de la plus belle des façons, avec un art dont on n'a pas fini d'analyser les différents éléments : caméra flottante, découpage un peu décalé, cadrage improbable, lumière exceptionnellement maîtrisée, musique élégiaque, mouvements de caméra d'une grâce surnaturelle (virevoltant dans la maison, oscillant avec la balançoire, tournoyant avec les enfants quand le père s'en va, enfin). Je suis absolument certain que tout nouvelle vision du film donnera de nouveaux éléments à admirer.

Les autres parties du film se raccorde à ce tableau familial comme un cadre met en valeur un tableau - la vie de cette famille comprend à la fois le bien et le mal, la vie et la mort, la cruauté et la compassion, l'espoir et le désespoir, le hasard et la nécessité. Si on admet l'aspect presqu'autobiographique du film, Malick se place ainsi d'une certaine façon au centre de l'univers, ce qui est outrageusement immodeste - mais par son attitude de suprême discrétion, il contredit encore cette interprétation.

Une fabuleuse tentative de tout mettre dans un film, de faire rentrer en résonance le tout et le minuscule, l'universel et le particulier, de faire dialoguer les contraires, The tree of life est une oeuvre imparfaite, et insensée. 

En complément :
Belle analyse de Matthieu Gosztola sur le site Reflets du temps. L'interview enthousiaste d'Eric Neuhof sur le site du Figaro et le papier en faveur du film de Libération. Des blogueurs défendent le film : Philsiné, et les fous furieux d'ASBAF aussi.


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Hérodonte 31/05/2011 13:43

C'est surement mon film de l'année !!!!

Chris 30/05/2011 07:02

Ce que je veux dire dans cet article c'est que The tree of life a "le niveau" d'une Palme d'Or. Je préférerai peut-être d'autres films de la compétition (c'est déjà le cas pour le Gamin au vélo), mais je comprends que des jurés récompensent The tree of life et dans la longue liste des Palmes d'or le film ne détonne pas, contrairement à Farenheit 9/11 ou aux films de Bille August par exemple.

pierreAfeu 27/05/2011 13:41

Toute cette démonstration serait intéressante si elle ne débutait pas par une attaque gratuite (et fausse) Des noces rebelles, qui n'est pas tant un film sur la middle-class américaine que sur les illusions perdues et le sens que l'on donne à sa vie.

Pour le reste, je persiste et signe sur le trop formel de Malick et la symbolique primaire de l'ensemble.

Le film a cependant de nombreuses qualités, mais je rejoins les autres commentaires qui proposent d'avoir vu les autres films en compétition (mis à part Le gamin au vélo) avant de se prononcer.

Phil Siné 27/05/2011 09:09

tu parles très bien du film et de ses multiples ramifications ! et merci pour le lien !! :)

fredastair 26/05/2011 16:46

Oui, l'argumentaire est pas mal du tout, notamment tout ce qui concerne le portrait négatif de l'"American way of life" (même si, niveau critique, je ne suis pas sûr qu'il tape aussi fort que tu le dis).

Après faudrait savoir sur quelles qualités on attribue une palme, et si "The tree of life" les remplit toutes.
- Ambition, oeuvre-somme? Ok.
- Audace? A la limite.
- Pertinence avec l'actu? Mouais bof, mais je préfèrerai toujours un Malick (ou un Weerasethakul) palmé(s) "pour la beauté du geste", à un Michael Moore palmé pour une cause politique bulldozer (beurk, quand on y repense).
- Oeuvre incontestable et accomplie? Là non. Même si la contestation a du bon.

Comme Stoni, j'attendrai d'avoir vu le reste d'une sélection alléchante (Almodovar, A. Cavalier, Lars Von Trier, Hazanavicius, Moretti) pour me prononcer.
Ce que je peux dire, c'est que le Grand Prix aux Dardenne, pour l'un de leurs films les plus mineurs, me paraît légèrement contestable (DeNiro n'a jamais vu "Rosetta" ou "Lorna"?). Tout comme le fut leur Palme pour le tout aussi mineur "L'Enfant".