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Des hommes et des dieux

Olivier Rabourdin. Mars DistributionSi Des hommes et des dieux ne faisait "que" montrer que les hommes sont frères, que la bonté est souveraine, que l'islam et la religion chrétienne sont deux rameaux d'une même branche, il ne serait qu'un film pontifiant dont les esprits cyniques pourraient se gausser : "les mauvais films sont pavés de bonnes intentions", vous connaissez le discours.

Xavier Beauvois nous emmène bien plus loin que ça. Ce qu'il nous donne à voir, c'est l'itinéraire collectif et individuel de personnages placés dans une situation exceptionnelle : accepter on non de mourir, collectivement, ou pas.

En effet, une des grandes réussites du film est de nous montrer comment le sentiment d'inéluctabilité grandit de façon irrémédiable : les neuf moines savent qu'ils vont être tués. Les seules questions sont : quand, et par qui. A partir de ce moment, chacun suit une voix qui lui est propre : crise de la foi, assurance débonnaire, doute moral, hésitations métaphysiques, dureté éprouvée, fatalisme tranquille. Au-delà de ces destinées individuelles, qui seraient déjà à elle seules palpitantes, le film ajoute une dimension de dynamique collective qui le projette vers un niveau encore supérieur : comment chacun interagit avec l'autre ? Quelle influence a réellement frère Christian sur sa petite troupe ? Ces aspects sont très subtilement exposés, notamment par des dialogues entre frères d'une rare intensité dramatique.

Il y a une troisième dimension au film qui est métaphysique, et qui renvoie chacun d'entre nous à sa propre condition. Je pense que c'est cette dimension qui va assurer au film un grand succès. Les questions que se posent le moines sont celles que nous pouvons tous nous poser : quel est mon rôle sur cette terre, où et comment puis-je être le plus utile, où est le bon et le mauvais, où est le sens ? Comme le dit en substance un des moines les plus modestes, partir ne ferait pas sens, ça ne ressemblerait à rien, et finalement ce n'est même pas une option. La conséquence de cette magnifique interrogation rend presque compréhensible à un mécréant comme moi, les rites religieux catholiques les plus emblématiques, comme l'eucharistie. Frère Christian l'explique dans une tirade un peu complexe mais lourde de sens : l'attitude des moines incarne le message d'amour de Jésus sur cette terre.

La mise en scène est académique (comme le lance stupidement, comme une insulte, Murat dans Télérama), mais bien menée. Le jeu sur les oppositions sonores est superbe, l'intérieur du monastère est toujours calme et serein, le contraste avec les évènements de l'extérieur étant Lambert Wilson. Mars Distributionparticulièrement frappant. Les moines gagnent une bataille acoustique contre un hélicoptère, à l'image de la bataille spirituelle qu'ils remportent sur la peur et la barbarie en restant à Thibérine. Un film qu'on n'oubliera pas de sitôt.

 

4e

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copa738 11/10/2010 18:47

L'un des meilleurs films de l'année. Puissant, silencieux et harmonieux dans ses longs dialogues et scènes interminablement lentes et stupéfiantes.
Je ne comprends toujours pas comment ce film a-t-il pu se faire faucher par "Oncle Bonmee" à Cannes... Mais vu la décadence de Burton après "Alice in Wonderland", je comprends finalement mieux !

fufu 21/09/2010 22:47

Sans doute ai-je raté l'essentiel. La grâce ne m'a pas touchée et j'ai été insensible à la métaphysique. Excédée plutôt par des dialogues plaqués et artificiels, des situations qui me sont apparues comme démonstratives et appuyées, un jeu d'acteur parfois franchement faux, non ? Je n'oublierai pas ce film (parce qu'on ne peut oublier cette période algérienne), mais il ne m'a pas bouleversé, loin de là !

heavenlycreature 20/09/2010 09:55

Je serai un peu moins dithyrambique mais je reste quand même très d'accord avec toi... très belle critique.

pierreAfeu 19/09/2010 19:55

J'avais justement pensé comparer le film à Hunger qui pousse beaucoup plus loin, en effet, l'idée d'intransigeance. Mais les films sont tellement différents que je me suis abstenu. Je te rejoins Chris dans ce concept de satisfaction intellectuelle. Et il est vrai aussi que les scènes dialoguées les plus importantes sont celles où tous les moines se réunissent pour savoir quoi faire. En deux scènes, tout est dit. Et le silence aurait suffit à tout le reste.

Chris 18/09/2010 18:34

@ Phil Siné

Ouais, Murat m'a particulièrement énervé sur ce coup là. D'ailleurs je lui ai écrit ( mais il ne m'a pas répondu ?!). John Ford est probablement académique quand il tourne l'homme qui tua Liberty Valance, et poutant.... idem Clouzot ou Chabrol ou d'autres...